Rencontre avec Pehoz, le beatmaker parisien qui monte

Rencontre avec Pehoz, le beatmaker parisien qui monte

Discret, sensible, mais tout aussi généreux et précis. Pehoz est aussi vrai sur scène que derrière la barrière vitrée d’un studio. Le beatmaker parisien qui monte, c’est lui. À l’aube de la sortie de son nouvel EP karma.inspire prt 1, celui qui a signé le thème musical des Vieilles Charrues 2017 se confie sur son travail et tire des plans sur la comète.

Difficile à catégoriser, Pehoz. Lui-même de toute façon se moque des étiquettes. Il n’a jamais cherché à s’en coller une, et a de toute façon l’épiderme suffisamment solide pour décourager tout adhésif. La musique, il la compose comme il l’entend : avec amour et sincérité. Ce grand dadais, biberonné à J.Dilla et tourmenté par l’ambition artistique de Flying Lotus, fait parti de cette nouvelle vague de beatmakers dont le nom vole d’oreille en oreille. Forcément instrumentale, sa musique laisse grande ouverte la porte des rêveries de ses auditeurs. Comme un faisceau, vecteur des projections de chacun. Un projet tout aussi musical que visuel, donc, que Pehoz a eu la gentillesse de m’expliciter lors de notre rencontre la semaine dernière.

pehoz interview

Qu’est-ce qu’on trouve dans l’iPod de Pehoz ?

Beaucoup de hip-hop. Si je peux citer : J.Dilla, Kendrick Lamar, Flying Lotus et d’autres trucs un peu moins connus comme Mondo Grosso. Après on trouve aussi Hajime Chitose qui est de la musique traditionnelle japonaise. Y’a vraiment de tout, et de tous les genres : Miles Davis, John Coltrane … plein de mélanges, mais ça reste surtout autour du Jazz, du Hip-Hop et de l’électronique comme Bloody Beetroots, Toxic Avenger, Boyz Noise…

Parmi ces artistes, qui sont aussi des influences pour toi j’imagine, comment arrives-tu à te nourrir de leur musique sans pour autant la copier dans tes compositions ?

Je me dis toujours : il ne faut jamais faire la même chose qu’un autre. Pour moi, une inspiration ne doit pas être quelque chose qui te bloque. Je me force à écouter de la musique non pas en tant que fan, mais en tant qu’auditeur lambda. Parce que quand tu deviens fan, tu commences à décrypter la musique, et elle perd de sa beauté. Je prends toujours beaucoup de distance ; je respecte énormément les artistes et leur univers, je m’en inspire pour mes propres compositions, mais jamais au point de me dire « tiens, j’ai envie de sonner comme untel ou untel ».

Justement, est-ce que ça te fait plaisir quand on te dit « j’ai écouté ce que tu fais, ça me fait penser à tel ou tel artiste », ou au contraire ça te met mal à l’aise ?

Du moment où on ne me dit pas « ça me fait penser à des instrus de Jul », ça va (rires). Je n’ai rien contre sa musique hein, mais ce n’est pas le même niveau que si l’on me dit que ma musique rappelle Soulection, Nosaj Thing ou tout autre artiste de la beat scene actuelle. À la fois ça me frustre car j’ai jamais eu envie de m’enfermer dans une catégorie, mais d’un autre côté ce sont tellement des noms qui me parlent et m’inspirent, que lorsque quelqu’un sent un rapprochement avec leur musique tu es quand même un peu fier. Parce que ça évoque un certain degré de qualité pour moi. C’est super difficile de faire passer des émotions dans la musique, et tu n’es jamais le meilleur juge pour toi-même. Alors quand on me dit que mes productions sonnent comme un artiste que j’apprécie, c’est comme me dire que je fais du bon travail.

Ça fait combien de temps que tu composes ?

J’entre dans ma sixième année maintenant.

D’accord, et je vois que tu commences à faire pas mal de dates à Paris, à tourner un peu … la scène, tu voulais y venir ou alors ça s’est imposé à toi ?

pehoz interviewJe voulais y venir. Quand j’ai commencé, c’était un délire d’adolescence. On était un groupe de potes qui sortait souvent en soirées, en club. Un soir, on est tombé sur un artiste que j’affectionnais et qui utilisait une MPD-26 (un contrôleur musical, ndlr) sur scène. C’est là que ça a commencé. Vu qu’on produisait de la musique, et qu’on achetait notre matos : pourquoi ne pas organiser nos soirées ? Du coup on composait la journée, et le soir on passait nos sons aux soirées qu’on organisait. Au final on voulait pas faire de grosses scènes, mais au moins pouvoir éprouver nos compositions dans un contexte live. On se disait que c’était peut-être les seules occasions qu’on aurait… C’était un contexte un peu particulier. Les maisons de disque étaient réticentes à signer de nouveaux artistes, et en même temps Internet continuait à faire émerger de gros noms. SoundCloud était saturé de nouveaux artistes, et YouTube devenait de moins en moins musical… C’était une époque où le seul moyen pour nous de diffuser notre musique était de faire des soirées.

Au bout d’un moment j’ai sorti un EP, qui a été repéré par Flore de Mad Decent (label de Diplo, ndlr). Il s’avère qu’elle est aussi ambassadrice d’Ableton (logiciel-séquenceur musical) et qui m’a donné la chance de jouer pour la première fois sur une grosse scène en tant que tête d’affiche. C’est vraiment à partir de cette expérience que je suis devenu accro à la scène. 

Tu fais parti de ces artistes qui sont capables de dire « je préfère la scène », « je préfère le studio » ?

Ce sont vraiment deux kiffs différents. À certains moments je suis fatigué, j’apprécie plus le calme du studio. D’autres où je m’ennuie en studio et où il n’y a aucune productivité où je vais préférer être sur scène et jouer mes morceaux, faire sauter les gens et donner du plaisir.

Ta discographie est d’ailleurs divisée entre des morceaux très remuants, et d’autres plus pensifs, introspectifs. Comment fais-tu la balance entre les deux ?

Je commence à peine à la trouver. Dans l’EP qui sort demain, j’ai essayé de rassembler ces deux univers. Jusqu’à présent j’ai sorti des disques qui correspondaient à différentes périodes de ma vie. L’un est plutôt festif, l’autre est plus posé, et retranscrit davantage ma période de remise en question. C’était au moment où j’ai rejoint le label Orikami, et où je produisais beaucoup de Abstract Hip-hop, avec des influences comme Nujabes. À ce moment-là, je n’avais pas encore trouvé comment faire le lien entre cette part de moi-même et mon moi plus festif. La petite pause que j’ai faite dernièrement, et le fait de commencer à faire du live avec de vrais musiciens m’a beaucoup aidé à trouver ce juste milieu.

Tu fais du beatmaking en live avec des musiciens ?

C’était mon envie depuis le début ! Enfin, je l’espérais. Mais ouais, je commence à me produire avec des batteurs, des chanteuses … je me suis dit que la musique ne reste rien si l’on reste sur nos acquis. C’est une sorte de challenge que l’artiste doit se donner. Je ne viens pas d’une famille de musiciens. Je me suis découvert une affinité avec la musique malgré cela, alors ça me pousse : pourquoi ne pas aller encore plus loin ? À un moment où je me suis senti bloqué avec l’électronique, j’ai eu envie d’ajouter plus de vie à mes compositions et je me suis acheté de vrais instruments comme un Korg, un Moog … Mais je me sens de nouveau limité. Alors je cherche à repousser davantage en jouant sur scène avec ma machine, et en le faisant avec des musiciens.

Ta musique est d’ailleurs très instrumentale. Elle raconte quoi ?

Mes proches me sortent souvent que je suis ultra sensible. Apparemment c’est mon plus gros défaut, mais je considère ça comme une force. Comme je te disais, il y a plusieurs phases de ma vie qui m’ont inspiré à faire de la musique. C’est mentir de dire que je dois être dans une ambiance particulière pour composer. Je peux faire du son sans être heureux, joyeux, triste ou quoi que ce soit. Principalement, ce qui m’inspire sont les relations humaines, la vie au quotidien, ce qui nous impacte. Tu vois par exemple Paris ça bouge énormément. D’un côté ça nous oppresse, mais c’est aussi un puit d’inspiration. Tu peux en trouver à chaque coin de rue. Tu vois là en venant j’ai croisé un pote que je n’ai pas vu depuis longtemps, ça m’a rendu joyeux. Ça peut être un petit-rien qui m’inspire pour un titre. Ma musique est simple : elle raconte juste chaque émotion que l’on peut vivre au quotidien.

Tu n’es pas dans le calcul donc, chaque morceau que tu composes ne répond pas à une thématique particulière ?

Rien n’est calculé. En réalité, je trouve souvent les thématique après. Et d’ailleurs ce n’est même pas moi qui le dit, c’est souvent ma copine qui me dit « ce morceau est vachement triste ! ». « Ah bon ?», je lui réponds. Parce que pour moi c’était joyeux (rires). En fait ce que je compose est super personnel.

Pehoz c’est un alias, ou c’est toi tout entier ?

C’est moi à 100%. Je n’ai jamais voulu me créer un personnage. J’ai juste voulu me trouver un pseudonyme — comme tous les artistes. En plus comme mon nom est extra long — c’est un nom africain tu vois — je voulais juste un truc court. En gros à la fac j’ai trouvé ce truc, Pehoz. C’est le verlan de « hope » (espoir), et j’ai rajouté un « z » pour que ça sonne mieux. Puis c’est resté, mais c’est moi de A à Z.

J’ai lu que l’un de tes titres avait servi de jingle à la dernière édition des Vieilles Charrues. Tu peux nous dire comment ça s’est passé ?

En fait, comme j’ai la chance d’être monteur vidéo pour des chaînes de télévision, j’ai réussi à placer le fait que j’étais compositeur à la bonne personne. Comme ça, sans me dire que forcément ils la retiendraient. Au final j’ai découvert que ça avait été sélectionné, et que ça passait à chaque fois qu’on parlait des Vieilles Charrues sur CultureBox, France Télévision etc. C’est ouf. Je pensais juste que ça allait être pris comme une démo au début, puis c’est devenu carrément le thème des Vieilles Charrues. Je ne m’y attendais pas.

Et tu as pu mesurer des retombées positives à cette mise en avant ?

Y’a plein de gens qui m’ont shazamé ouais. Y compris des potes qui ne voulaient pas me croire (rires). C’est vraiment énorme. J’ai pas mal d’écoutes également sur Soundcloud ; ça a un peu boosté le truc. Et puis comme c’était déjà un son qui avait été repéré par les Inrockuptibles, ça a vraiment décollé. Je compte d’ailleurs sortir un cover sur le morceau d’ici peu.

Je sais que tu as un passif important dans la photo et dans la vidéo. Comment tu conçois l’imbrication de tes différentes passions avec ton projet musical ? Tu prévoies que tout se rejoigne à un moment donné ?

C’est exactement ce que j’essaie de faire en ce moment. Jusqu’ici j’ai toujours essayé de dissocier la photo, la vidéo et la musique. Parce que pour moi c’était trop de choses à penser, à gérer en simultané. Là je commence à penser l’inverse : qu’il faut tout rassembler. C’est notamment grâce aux clips que j’ai réalisé récemment, et qui ne sont pas encore sortis, que j’ai  compris que j’avais envie d’avoir une démarche cinématographique. Je suis fan de Scorsese, de Myiazaki, de Kubrick … que ce soit par rapport à l’étalonnage, aux plans. Je te cite tous ces noms pour te dire que ces clips, je les ai vraiment travaillé, avec un scénario, un storyboard. J’ai des potes qui étaient avec moi en école de cinéma, et grâce à ça on a eu la chance de tourner avec du matériel professionnel. C’est un peu compliqué à expliquer, mais pour moi ça signifie rendre visible ce qui se passe dans ma tête.

Pas si compliqué que ça. Si l’on te suit sur Instagram, on se rend compte que le style de tes photos colle assez bien à la musique que tu composes. On se voit bien regarder tes clichés en écoutant ta musique.

C’est exactement ça. J’ai envie que tout fasse lien : photo, vidéo, musique. C’est après cet objectif que je cours. Mon désir est moins d’être connu dans la musique que de faire ressentir des choses aux gens, que ce soit par l’image ou le son.

En fait Pehoz c’est amené à être un projet transmédia ?

Exactement. C’est encore un peu difficile à expliquer avec des mots pour l’instant, mais l’idée est là.

Tu dirais que tu composes de la musique cinématographique ?

Ouais, quelque part c’est ça. J’en parle pas forcément, mais c’est vrai que ma musique est très imagée. J’espère que ça se verra quand je sortirai les vidéos, mais il y a un vrai travail dans les clips par rapport à l’harmonisation de la musique. Tout est lié. « Musique cinématographique » … c’est plutôt bien résumé, j’avoue (rires).

Du coup, est-ce que tu fais de la musique instrumentale pour justement éviter de guider les gens par des paroles, et leur permettre de s’imaginer ce qu’ils souhaitent ?

Non c’est vraiment juste par préférence. J’ai toujours aimé l’instrumental par rapport à J.Dilla en fait. À une période de ma vie, on rappait tous un peu avec les potes du côté de la Défense, Nanterre … Mais je me suis plus retrouvé dans le beatmaking que dans le rap. C’était une horreur le rap (rires). J’ai arrêté directement ! J’ai toujours eu plus d’attaches à l’instrumental car je trouve ça impressionnant aussi de pouvoir ressentir une émotion même en retirant la voix d’un morceau. Pas que la voix ne veux rien dire, mais elle est accessoire de ce point de vue.

Et à contrario, tu as déjà été sollicité par des rappeurs pour poser sur tes compos ?

Ouais. Encore récemment j’ai le manager de Crave Moore qui voulait qu’il pose sur un instrumental. Là, je suis sur l’EP de Nirina Lune, une chanteuse Soul qui a vraiment son truc. Il y a également un rappeur au Japon avec lequel j’ai entamé un projet. On a déjà fait un morceau ensemble qui avait beaucoup plu — Sensense. Je peux te citer Nina Vouch, une autre chanteuse Soul également. J’en oublie peut-être, mais je suis sur pas mal de projets à l’étranger en ce moment, entre le Japon, l’Australie et Los Angeles. Maintenant, il va s’agir de bien planifier tout ça (rires). Mais c’est aussi une opportunité pour moi d’affirmer davantage mon style. Que ce soit visuellement ou instrumentalement.

C’est quoi l’anecdote la plus dingue que tu as à nous raconter ?

À chaque fois mes potes me charrient avec ça ! Je faisais un live au Batofar, il y a environ un an. En fait, chaque artiste a un peu sa groupie. Mais moi la groupie je l’avais pas repérée en fait. Je pensais que c’était l’amie d’un pote qui était venu me voir, donc je suis allé lui parler et on a sympathisé. J’étais en train de draguer cette fille, qui me propose de venir chez elle. Sauf que tout au long de la soirée, il y avait sa mère à côté d’elle. Du coup quand on a commencé à partir, elle a fait la route avec nous. Il s’est avéré que c’était elle qui était la plus intéressée. J’ai passé toute la soirée à me demander comment j’allais fuir la situation. Du coup à chaque soirée on me sort « cette fois fais gaffe de pas draguer la mère de… » (rires).

Tu multiplies les lives en ce moment, ton EP sort demain… quels sont tes projets pour l’année à venir ?

J’espère commencer une tournée cool. Là je suis en négociations avec le label Alter K — qui ont notamment Wax Tailor, Chinese Man… Je vais sortir un autre EP chez eux ; ça a l’air en bonne voie. J’espère qu’avec ça je serai amené à voyager, à avoir d’autres opportunités de jouer. Pas pour avoir le maximum de notoriété, mais pour me mettre à l’épreuve et savoir de quoi je suis capable. C’est en faisant de la scène et en voyageant que je rencontre des personnes et que je m’en inspire. Jusqu’à présent j’ai vécu et voyagé à travers les artistes que j’aime. J’aimerais désormais pouvoir faire voyager les gens qui me suivent et qui me soutiennent dans ma musique.

karma.inspire prt 1 de Pehoz
Disponible à partir du 29 septembre sur iTunes et SoundCloud

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