Dramas coréens et leur évolution : L’explosion

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La première fois que j’ai regardé un drama, il m’a été impossible de retenir les noms des personnages (le prénom des acteurs je n’en parle même pas). Ainsi, ma copine et moi, les appelions « Le beau gosse », « Elle », « La garce » et « L’autre ». On s’est très vite rendu compte que ces séries, en plus d’avoir en commun la coupe année 2000, semblaient structurées sur un même calque. Comme s’il s’agissait d’une carcasse qu’on rembourrait avec des différentes histoires, le tout appuyé par des bandes sonores mélancoliques et magnifiques.

Moi, qui étais habituée au monde de Bollywood, me sentais tout à fait à l’aise. Ces séries innocentes et pures, destinées à être regardées en famille, me convenaient parfaitement. Même si ce rappel de « telenovela » mexicaine était quand même assez présent, les séries se finissaient au bout de seize épisodes, nous empêchant de tomber dans un engrenage sans fin. Tout le monde ne couchait pas avec tout le monde et les scénarios s’avéraient réfléchis. La superficialité n’était qu’un leurre car la plupart des dramas abordaient des sujets très profonds.

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L’interaction typiquement asiatique prenait place très vite et on s’identifiait inévitablement à l’un des personnages. Nous avons pleuré devant « A love to kill » (2007), avec un Bi Rain presque flambant neuf et « Winter Sonata » (2002), avec Bae Yong-Joon et sa coiffure (et le micro qui dépassait parfois de la caméra !). Nous avons rigolé avec « My Name Is Kim Sam-soon » (2005) et compris – c’était officiel – que le surnom « Beau gosse » s’attribuait aux protagonistes de chaque drama.

Il fallait chercher la suite dans tous les recoins d’Internet, se résoudre à les voir parfois sans sous-titres, avec l’espoir que quelqu’un veuille bien les traduire. Un cercle se tricotait petit à petit mais fermement autour d’une passion commune. Les fansubs sont apparus.

Très loin des traductions catastrophiques Google des copies indiennes, de nouvelles fans nous faisaient grâce de très bons sous-titres. C’était une attente presque insoutenable, une drogue. La télévision n’existait plus. Le cinéma américain et ses acteurs étaient devenus des souvenirs cachés au fond d’un tiroir. Nous avons commencé à nous familiariser avec la culture sud-coréenne, son histoire, sa langue. Nous avons écouté « Bigbang » et « 2NE1 » avant que toute la planète se mette à danser sur le tube de Psy. Plus besoin des notes au cours de l’épisode pour nous traduire ce que « Yah ! », « Aish », ou « Hyung » voulait dire. Omma… avec le ton qui va avec.

2009 Dramas coréens et leur évolution : L’explosion

« Coffee Prince » (2007) avec Gong Yoo et ses fossettes. « Je t’aime, que tu sois un homme, une femme ou un alien ». Le sujet de l’homosexualité, très délicat à l’époque, pointait timidement son nez. « Gong » (2006). Mais qu’est-ce que nous avons souffert avec ce drama ! Et qu’est-ce que Ju Ji-Hoon était jeune ! Ils étaient tous tellement… beaux, impeccables, sublimes !!!!! Et les scénarios tellement prenants !

Les années 2000 ont vu des dramas magiques. « Boys over flowers » (2009) avec Lee Min-ho et ses frisettes qui ne bougeaient pas d’un poil (les cheveux de Lee Min-ho ne bougent jamais d’un poil…) et Kim Hyun-Joong, et cette espèce de lumière laiteuse se dégageant de sa personne, « Sorry, I Love You » (2004) avec So Ji-Sub et ses cheveux complètement explosés. Il a dû en être traumatisé car depuis, pas un seul cheveu de sa tête semble s’égarer (ou quoi que ce soit).

2004 Dramas coréens et leur évolution : L’explosion

2010 : le format 4/3 a disparu et dans « Secret Garden » de la formidable auteure Kim Eun-Sook (The Glory 2023, actuellement sur Netflix, The King: Eternal Monarch 2020, Goblin 2016-2017, Descendants of the Sun 2016, The Heirs 2013, Gentleman’s Dignity 2012), le personnage de Hyun Bin ose désobéir à sa mère et épouse la pauvre sirène cascadeuse qui refuse de disparaître. Non seulement on outrepasse les préceptes de l’amour filial mais en plus, c’est le début de la révolution. Une tacite ouverture d’esprit semble s’infiltrer tout doucement. Ou est-ce plutôt une ouverture vers une planète qui a les yeux de plus en plus braqués vers les films et dramas de cette petite péninsule ?

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Le succès et l’engouement que ces séries ont provoqués dans le monde entier, commencent à prendre un relief inespéré. La qualité de l’image change. Les décors, parfois même le pays. Les fins archis dramatiques se font rares. Plus question que l’actrice principale meure d’un cancer des yeux (après des millions de péripéties pour que « Le beau gosse » et « Elle » se rencontrent) ou que l’acteur principal se suicide pour donner son cœur à sa sœur. Plus question de tomber amoureux de sa sœur malade (et de la laisser mourir pendant de longs épisodes).

Les chaînes câblées se lâchent. De nos yeux, on cherche le logo de la chaîne pour savoir s’il y aura plus qu’un bisou. Parce que c’est bien beau tout ça, mais un petit peu de débauche ne fait de mal à personne. A force de se tenir la main et de se regarder dans les yeux, cela finit par créer quand même une frustration. Sans compter le côté crédible de la chose… On a envie de plus.

Ainsi, comme le personnage de Song Joong-Ki le dit dans son dernier drama « Reborn Rich », « Un jour le monde regardera les films et les séries par Internet. Un jour, un film coréen gagnera des Oscars et un groupe sud-coréen connaîtra le succès dans toute la planète ». Mais, à partir de 2010, les dramas ont connu un certain décalage entre les dramas en question et ce qu’on attendait d’eux. L’envie de reconnaissance officielle du monde entier a légèrement négligé la profondeur des scénarios. Des fins bâclées, des histoires qui tirent en longueur… Pendant un certain temps, il a fallu chercher le drama à la hauteur de ce qu’on connaissait déjà.

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Il faut aussi dire qu’avec toutes ces nouvelles chaînes câblées, le choix était difficile, mais, quand même, les premiers huit ans de cette décennie nous ont fait grâce du génialissime « It’s okay that’s love » (2014) qui s’évertue à prouver les problèmes psychologiques de chacun d’entre nous et qui nous offre une bande sonore d’une extrême qualité, du sombre « Fashion King » (2012), avec les charismatiques Yo Ah-In et Lee Je-Hoon et du sublime « Empress Ki ». Nous avons pris ses épisodes par intraveineuse. « The King 2hearts » (2012), « Healer » (2014), « Six Flying Dragons » (2016) et tant d’autres !

L’année 2016 est devenue décisive pour le monde des dramas coréens. La Chine bloque l’importation des dramas sud-coréens à cause des forces américaines déployées en Corée du Sud, pour contrecarrer les menaces de la Corée du Nord (encore et encore…). Il faut absolument se rendre à l’évidence, les pertes faramineuses que cette interdiction officieuse provoque sont alarmantes. Mais la Corée du Sud est un pays qui finit toujours par retomber sur ses pieds. D’un côté, elle ne peut plus exporter sa culture, à savoir, ses dramas, sa musique, ses webtoons ou ses jeux vidéo. Depuis 2015 jusqu’à l’année 2021 où le film « Oh ! My Gran » a été projeté, la Chine avait bloqué toute expression culturelle venant du pays du matin calme.

D’un autre côté, Netflix, et toute la planète par la même occasion, nargue la Chine sans le savoir. La plate-forme annonce 130 programmes sud-coréens développés depuis 2016. À des milliers des années-lumière de cette époque où les adeptes passaient leur temps à chercher le prochain épisode d’une nouvelle série, le géant du streaming a commencé à nous proposer nos chers dramas. C’était presque trop facile !

Strangers from Hell feature photo Dramas coréens et leur évolution : L’explosion

Et puis, 2019, une pandémie, « LA » pandémie nous oblige à rester confinés. Des séries plus en écho aux films que la Corée du Sud nous proposait bien avant le XXIe siècle, émergent. Avec un très fort penchant pour l’autre côté de la force, les nouveaux dramas, et pas seulement sur Netflix, évoluent, dénoncent, marquent leur volonté de se perfectionner, encore et encore. « Strangers from hell » (2019), « Kingdom (2019) », Extracurricular (2020), tous ces dramas montrent, d’une façon presque obstinée, une assurance et une détermination que les débuts des années 2000 n’avaient pas connues.

Une poupée abominable et effrayante hypnotise toute la planète avec sa chanson robotique. Nous avons dépassé l’année 2020. Non seulement elle tue tous ceux qui bougent, mais elle renforce les dramas passés et les dramas à venir. Comme « Parasite », comme Psy, comme la pandémie, d’ailleurs, « Squid games » marque un avant et un après. Netflix s’en sert comme tremplin pour attirer et combler des nouveaux adeptes.

Le jeune Jungkook vient de chanter devant toute la planète, lors de la cérémonie d’ouverture de la si controversée Coupe du monde au Qatar. Qu’on l’aime ou pas, qu’on adhère ou pas, il faut lui accorder que pas une seule fausse note est sortie de sa bouche, que son interprétation, sa performance, ont été formidables. Il est un miroir de ce que la Corée du Sud semble chercher : la perfection, lisse et sans défauts. On espère seulement que ce qui nous a attiré de ces séries en premier lieu, ne se dilue pas dans un marketing sans âme, qui pourrait oublier l’essence d’une civilisation étonnante et merveilleuse.