Critique « Fondation Z » : Le plus culotté des Spirou vu par… à ce jour

Critique « Fondation Z » : Le plus culotté des Spirou vu par… à ce jour

Après le curieux Triomphe de Zorglub en janvier dernier, putatif album promotionnel du film Les Aventures de Spirou et Fantasio, les éditions Dupuis publient ce 20 avril Fondation Z, nouveau tome controversé de la bancale série parallèle des SPIROU VU PAR… Fabrice Lebeault et Denis-Pierre Filippi en l’occurrence.

 

 

Le 21 avril 2018 est le jour précis du quatre-vingtième anniversaire du Journal de Spirou et de son icône éponyme, et certains parmi les inconditionnels de la série qui porte son nom pourront trouver que Fondation Z est une bien piètre manière de rendre hommage à leur personnage favori. La lecture du résumé proposé par l’éditeur a effectivement de quoi choquer le puriste ou l’auto-proclamé comme tel : on y apprend que Spirou et Seccotine sont frère et sœur, que Champignac est leur grand-père, que Fantasio est un genre de mercenaire qui mitraille à qui mieux-mieux et que le tout se déroule dans un univers de space opera au design rétro-futuriste. Il a dû y avoir quelques crises cardiaques au pays des lecteurs appréhensifs, et il est vrai que lorsqu’on débute cet album, on se demande en quoi c’est du Spirou. D’autant plus que l’entame est assez déstabilisante.

Les choses ont un peu de mal à se mettre en place et l’on sent que Filippi a hâte d’en venir au vif du sujet et au cœur de l’action. Passé le premier tiers de l’aventure, les pages défilent effectivement avec beaucoup plus de facilité et de fluidité. On sent le scénariste content d’aborder enfin la partie qui l’intéresse et qui représente à l’évidence le pourquoi de cet album, la raison pour laquelle lui et son comparse l’ont créé. Et puis, tout naturellement, on en arrive à la conclusion – osée mais cohérente – qui fait le lien avec Spirou & Fantasio, la série-mère. Et ce lien constitue un hommage de bon aloi par rapport à l’anniversaire sus-cité.

 

 

Le scénario est donc, dans l’ensemble, plutôt bien construit, mais il manque toutefois d’une certaine clarté. Après deux ou trois lectures, on se demande toujours en effet ce qu’est cette Fondation Z et quel est son rôle, par exemple. La mise en place est trop fastidieuse, notamment à cause des dialogues ; le gros point faible de Filippi. A force d’appuyer sur des expressions-bateau comme « petit frère » toutes les trois cases, ça sonne terriblement faux, c’est lourd et pénible. Ce genre d’expression artificielle est un poncif de scénariste (bédé ou ciné) tendant à prendre le lecteur pour un imbécile à qui on matraque l’idée que les personnages sont frère et sœur ; alors qu’on l’avait assimilé dès le premier dialogue entre Spirou et son père. Ajoutons un style qui manque de maturité et des références épaisses (la planète Hotooïne : Hoth + Tatooïne ou R2PO : R2D2 + C3PO de La Guerre des étoiles – le système Actarak : Actarus + Goldorak du manga du même nom, Wars Trek, l’unité d’avatar klingolarienne, la planète Franqua…), presque aussi écœurantes que celles pratiquées par Yann dans ses trois dernières participations à Spirou vu par… et l’on finit de considérer que Filippi aurait dû s’adjoindre les services d’un véritable dialoguiste (la manière de s’exprimer de Fantasio semble parfois calquée sur celle de Han Solo – c’en est gênant tellement c’est visible). Bref, une somme d’éléments qui tirent malheureusement l’album vers le bas. Sans oublier une faute de français (« décade » au lieu de « décennie » planche 30), ce qui est toujours désagréable.

Mais heureusement, comme le fond du scénario tient bien la route et comme le crayon et les pinceaux ont été confiés à Fabrice Lebeault, le résultat final reste valable. Car de son côté, le dessinateur se régale depuis la première case de la première planche – c’est palpable – et c’est grâce à son talent créatif que l’on passe sur les faiblesses de Filippi. Le créateur d’Horologiom (Delcourt) se délecte toujours autant à concevoir des décors foisonnants et vertigineux ou à exprimer sa passion pour les véhicules improbables. Il parvient à donner une certaine poésie à cet univers pourtant froid ; dans une moindre mesure que dans Horologiom, certes, mais tout de même. Et c’est beau ! (on pense également à La Nef des fous de Turf dans la partie finale) Mais son trait raide n’est pas toujours profitable pour les personnages un peu trop monolithiques et parfois curieusement proportionnés.

 

 

Alors, au bout du compte, cet album constitue une sympathique bédé de science-fiction et d’aventure, riche de belles idées graphiques, malgré ses écueils. Ce n’est sans doute pas un des meilleurs Spirou & Fantasio, même s’il se rattache de façon maligne à la série-mère, mais on a tout de même évité le poncif du personnage qui a rêvé toute l’histoire ou celui de la bête réalité virtuelle, ce qui n’est pas rien.

 

Cet hommage culotté permet donc de souhaiter un bon anniversaire à Spirou, et nous lui disons « A bientôt pour de nouvelles aventures ! » en espérant toutefois que sa crise d’identité éditoriale cesse bientôt et que sa belle série redevienne aussi palpitante qu’elle l’était au XXe siècle.

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