Critique « Revoir Comanche » de Romain Renard : un road-trip crépusculaire.

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Revoir Comanche ou le road-trip partagée entre une mystérieuse jeune femme enceinte et un vieil homme au passé trouble dans une Amérique du début du XXème siècle. Un bel album crépusculaire  signé Romain Renard qui rend à a la fois hommage à l’Ouest Sauvage qui s’achève et au travail de l’emblématique dessinateur Hermann. 

Au fin fond de la Californie en 1930,  Vivienne, une femme enceinte, employée au sein de la Bibliothèque Nationale du Congrès, mène des recherches sur l’âge d’or du Wild West, l’Ouest Sauvage. Elle recherche plus spécialement un dénommé Cole Hupp, témoin vivant de cette époque mais Cole Hupp s’avère être un vieil homme plutôt rude et isolé. Alors qu’il tente d’envoyer balader Vivienne, cette dernière se met à appeler Cole par son véritable nom: Red Dust, un cowboy au passé trouble recherché dans plusieurs états. Dust était autrefois très proche d’une dénommée Comanche, une femme propriétaire d’un important ranch, le Triple 6, dans le Wyoming.

Lorsque Vivienne annonce ne pas avoir de nouvelles de ce ranch dans le cadre de son enquête, Red Dust déjà alarmé par l’absence de réponse à ses lettres envoyées au Triple 6, décide bon gré mal gré de l’accompagner. Red  et Vivienne entame donc un périple à travers quelques états noyés sous la Grande Dépression dans un seul but : Revoir Comanche.

No country for old men

Romain Renard signe un remarquable one-shot porté par le souffle d’une époque crépusculaire, celle de la Grande Dépression. Alors que les années vingt incarnèrent  une période d’insouciance et de progrès industriel pour les Etats-Unis, voilà que le krach boursier de 1929 a tout balayé sur son passage. Sans se montrer explicatif et verbeux dans le contexte, Romain Renard signe une bd qui véhicule des images d’une Amérique chaotique, déserte, porté par des cases en ruines, le tout sublimé dans un noir et blanc lumineux, tragique et immersif.

D’emblée, nous sommes frappés par la force visuelle de ce Revoir Comanche qui rend aussi bien hommage à un certain esthétisme, celui du cinéma noir et blanc des années 30 que le dessinateur transpose avec modernité sur des cases panoramiques spectaculaires, celle d’une tempête de sable qui s’abat sur un désert, des forêts traversées par la brume. Revoir Comanche est un album évoquant la fin du monde ou plutôt la fin d’un monde, celui de Red Dust, un ex-cowboy isolé dans un petit chalet forestier dans les tréfonds de la Californie.

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Nature et Grande Depression

Red Dust, un nom qui alertera sans doute les passionnés de bd-westerns puisqu’il s’agit ni plus ni moins du héros de la série Comanche une série datant de 1972, publiée en 15 albums aux éditions du Lombard, scénarisé par Greg et dessiné jusqu’au tome 10 par le fameux Hermann, éminent dessinateur belge. Ainsi donc, Revoir Comanche est un épilogue de cette fameuse série, emblématique d’un genre toujours apprécié dans le domaine de la bd mais, attention, Romain Renard ne fait pas dans le fan-service et pour ceux qui ne connaissent pas Comanche, il est tout à fait possible de savourer cet album sans avoir lu la série originale dont l’auteur s’inspire.

Revoir Comanche
Revoir Comanche

Avec subtilité, Romain Renard introduit Red Dust, devenu un solide octogénaire, rude et seul, toujours hanté par les fantômes du passé, notamment deux en particulier, un vieil ennemi, Russ Dobbs et surtout l’ombre de celle qu’il a tant aimé, Comanche. Il y a du Clint Eastwood chez ce bougon de Red Dust, la figure de ce cowboy rongé par le passé , recherché pour meurtre, qui s’est isolé face à un monde industrialisé où les automobiles Ford ont remplacé les chevaux. Non, ce pays n’est plus pour le vieil homme. Pourtant, l’ancien pistolero décidera de sortir de son trou sous l’impulsion de l’énigmatique Vivienne.

Un road-trip lumineux dans un monde éteint

Bien que son affiliation avec la fameuse série de Greg et Hermann soit subtilement avérée, Revoir Comanche est un album totalement indépendant qui tient surtout du road-trip plutôt que du western. L’auteur s’amuse ainsi à placer cet emblématique cow-boy que fut Red Dust dans un véhicule Ford de 1930 qui ne sera d’ailleurs pas conduit par lui mais par Vivienne, la mystérieuse femme enceinte qui est beaucoup plus habilitée à conduire cette voiture que l’ex gardien de ranch.

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Vivienne, déterminée et énigmatique.

Les rôles sont échangés en quelque sorte dans un album qui insuffle une bonne modernité. Un peu de malice dans ce road-trip qui est surtout centré sur ce couple hors-normes, Red Dust, vestige de l’âge d’or de l’Ouest et Vivienne, une énigmatique jeune femme qui a bravé seul la traversée des états. La relation est d’abord tumultueuse entre le caractère grognon de Dust et les questions incisives de Vivienne avant qu’une complicité ne finisse pas s’instaurer.

Ainsi, le road-trip suit l’évolution de ce duo. Dust découvre ce monde moderne comme en témoigne le magnifique passage au cinéma tandis que Vivienne finit par s’attacher au vieux roublard. Une relation simple, presque paternelle sans être paternaliste, qui gagne en confiance au gré des différentes péripéties et rencontres nourrissant le voyage.

Pendant ce road-trip, Vivienne et Dust traverseront une Amérique à la modernité figée , paralysée par le krach boursier. Encore une fois, l’auteur ne donne pas d’indices sur le background de son album ce qui donne lieu à un titre presque hors du temps qui n’aurait pas détonné dans l’univers post-apocalyptique de Jeremiah ou peut-être plus récemment de l’adaptation de La Route de Larcenet dans un style moins trash tout de même. Des forêts nocturnes de la Californie aux vastes plaines désertiques où Dust retrouvera un vieil ami, notre œil est facilement subjugué par la beauté féroce de ces paysages.

Cette beauté du paysage désertique rend directement hommage à tous ces plans emblématiques du western où la vie sauvage s’est heurté au progrès mais où le progrès lui semble devenir un vestige comme ces panneaux publicitaires perdus dans la nature ou ces motels isolés. Romain Bernard donne vie à un road-trop sauvage, lumineux à la croisée de la modernité figée dans pauvreté et un wilderness toujours présent.

La lumière au bout du tunnel : une histoire de filiation

Le voyage est parsemé de rencontres plus ou moins lumineuses. Les connaisseurs de la bd Comanche retrouveront avec plaisir un certain indien devenu un honorable grand-père qui achève tranquillement sa vie auprès de sa famille, non sans essuyer quelques petites humiliations de la part de l’Homme-Blanc. Red Dust et Vivienne auront également affaire à un bon samaritain des plus racistes, ils croiseront également la route d’une pauvre famille victime de la Grande dépression…

Ainsi, par ces rencontres, ce voyage dresse aussi le tableau mouvant d’une Amérique à la croisée des chemins entre la fin de l’Ouest Sauvage et cette rentrée fragile dans la modernité au gré de ces différentes rencontres.

Mais il faut bien que la route s’achève et en cela, Romain Renard délivre un épilogue efficace dont la chute n’est malheureusement pas aussi recherchée que pendant le voyage mais qui est tout de même porteuse d’un message fort, rendant hommage à un genre et une figure héroïque qui continuera de vivre.

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Retrouvailles de vieux briscards

Nous tairons le dernier chapitre par souci du spoil mais Romain Renard s’amuse à refaire transparaitre la sauvagerie du Wild West et surtout l’hypocrisie d’un monde moderne qui n’hésite pas à avoir de nouveau recours à la violence, cela grâce à la représentation d’un ennemi issu du passé de Dust. Ce rebondissement est peut-être un peu facile avec la filiation supposée du principal antagoniste mais c’est aussi une manière de fermer la boucle de l’univers de Comanche en instaurant un affrontement final au cœur du Ranch triple 6, lieu majeur de la série.

L’action et la violence battent leurs pleins dans une confrontation nerveuse avant de s’achever dans le repos. Le soleil finit par se lever sur un monde toujours dur mais dont l’héritage est bien présent. En cela, le prénom « Hermann » souligné à la fin de l’album est bien évidemment très symbolique puisqu’il renvoie au dessinateur belge emblématique de la série Comanche. Romain Renard rend hommage au dessinateur belge  dans une case  touchante évoquant la filiation et la paternité. Une preuve, si il en est, que l’âge d’or du western continuera d’exister tant qu’il y a aura des artistes pour le sublimer.

Au final, Revoir Comanche peut se lire aussi bien comme un one-shot existentiel, beau et émouvant  autour de la transition ou la rencontre entre deux mondes, le wild west et le monde moderne, un sujet souvent véhiculé dans les films de westerns d’ailleurs que comme un hommage à une bd emblématique, Comanche, voire même au genre du western en bd qui continue de séduire et de faire rêver. Au final, comme la dernière case  le souligne, Romain Renard nous convie à découvrir une œuvre de fiction qui tend à dégager un maximum de lumière de la part d’un monde qui s’effondre. 

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The end pour une légende.

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