Critique  » Les Fesses à Bardot » de Pelaez et Séjourné : Querelle de clocher autour de B.B

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Les Fesses à Bardot, un titre un peu provocateur mais, en réalité, Philippe Pelaez et Gael Séjourné signent ici une comédie truculente au cœur d’un petit village à la fin des années cinquante, une comédie combinée avec un véritable hommage spirituel à l’âge d’or du cinéma français. 

France, 1958, Trougnac est un petit village paisible où le fleuve du quotidien s’écoule tranquillement entre son café, le cinéma L’Eden qui jouxte l’Eglise ou encore les matchs de foots amicaux face à l’équipe du village voisin, le village de Poil.

Pourtant le quotidien de ces braves « trougnacais » ou « trougnacois » est sur le point d’être perturbé avec l’arrivée de Conrad Knapp, un jeune repéreur de décor qui cherche justement un petit village typique pour un nouveau film réunissant le duo Jean Gabin/Brigitte Bardot. Cette dernière est devenue encore plus célèbre pour son dernier film, En cas de malheur, dans lequel une scène la voit remonter sa jupe alors qu’elle s’assoit sur un bureau. Afin de prouver ses dires et son implication dans le cinéma, Conrad Knapp montre une photo collector de cette scène, photo sur laquelle nous voyons les fameuses fesses à Bardot…

Le maire et les autres habitants tombent aussitôt en émoi et tentent de convaincre Conrad Knapp de choisir leur village afin d’accueillir Jean Gabin et la belle B.B d’autant plus qu’un tournage avec ce casting exceptionnel pourrait relancer l’économie au grand dam du curé du village qui voit d’un mauvais œil l’arrivée de ce cinéma pernicieux tandis que la jolie et malicieuse projectionniste Julie commence à se poser des questions sur ce Conrad Knapp…

Une truculente querelle de clocher

Cette comédie de village est signée Philippe Pelaez au scénario et Gaël Séjourné au dessin. Le premier est sans doute l’un des scénaristes bd les plus prolifiques de ces dix dernières années. Révélé par Une tarte aux épinards publiée en 2015 aux éditions Casterman et qui révélait déjà son goût pour la comédie franchouillarde, il a signé par la suite bon nombre de titres bd oscillant entre comedie (Le gigot du dimanche), la chronique criminelle et sociale Dans mon village, on mangeait des chats ou encore le polar avec Quelque chose de froid pour n’en citer qu’un petit échantillon.

Le scénariste est un touche-à-tout qui a sorti pas moins de six bande dessinés rien que pour cette année 2025. Nous le retrouvons à nouveau en association avec Gael Séjourné pour une autre comédie intitulée La grande croiZAD également aux éditions Bamboo.

Julie, la Bardot de l'histoire
Julie, la Bardot de l’histoire

Gaël Séjourné est un dessinateur connu pour sa série policière Lance Crow Dog et Tatanka,  il a participé à des longues séries anthologiques telles que Jour J ou L’homme de l’année. Gaël Séjourné est aussi bien un adepte du dessin réaliste que humoristique. Le dessinateur possède d’ailleurs une première affinité vers ce dernier registre, une affinité que nous retrouvons dans le trait malicieux de Les Fesses à Bardot, un titre pour lequel le dessinateur nous immerge totalement dans cette ambiance de village à l’aube des années soixante.

Ce duo nous entraine donc à Trougnac, paisible petite commune de moins de 3 000 habitants qui possède son propre cinéma mais n’a pas encore de pharmacie. C’est typiquement une bd solaire qui nous plonge dans le passé mais sans être passéiste non plus. Nous y retrouvons aussi le cadre d’un vieux village à la française avec son café des sports et ses habitants truculents qui semblent eux-mêmes tout droit sortis d’un film de Fernandel ou de Pagnol. Cette immersion est pleinement assumée et ravira sans l’ombre d’un doute les nostalgiques du charme de village. Un charme qui est sur le point d’être rompue avec l’irruption d’un curieux énergumène qui déclare être repéreur de décor.

Un village paisible ?
Un village paisible ?

Nous retrouvons du coup la trame de l’intrus qui vient provoquer querelle et zizanie au sein de cette petite communauté. Rien de dramatique, juste une opposition entre les paroissiens qui voient d’un mauvais œil l’arrivée de la sensuelle Bardot dans leur petit village. En effet pour le curé du village, le cinéma est porteur de mauvaises moeurs Les autre habitants guidés par le maire sont plutôt enchantés et feront tout pour convaincre le dénommé Conrad Knapp de choisir leur village comme lieu de tournage à grand renfort de pommade et de cadeaux.

Le jeu de flatterie peut commencer entre une avalanche de cadeaux, une mère qui cherche à marier sa fille au repéreur et des commerçants tous plus avenants à leurs invités.

La situation est de plus en plus burlesque et on notera le soin particulier de Phillipe Pelaez à mettre à l’écrit cette petite comédie à coups de dialogues fins avec un bon sens du rebondissement jusqu’à la case finale qui clôture une comédie jouant avec la crédulité de ses personnages, de tous les personnages.

L’histoire est bien découpée et se dévore facilement. Les Fesses à Bardot est une bonne petite comédie qui joue un peu sur la fibre nostalgique et l’influence du « cinéma de papa » sur l’atmosphère d’un lieu paisible.

Quand le cinéma débarque au village

L’intrigue est pleinement cadrée sur le cinéma et son engouement auprès des villageois. Le septième art et plus précisément le cinéma français à la Henry Verneuil, Claude Autant-Lara. Cet amour est ici orchestré et mise en hommage dans une comédie bourrée de références et de clins d’œil. Même le chara-design semble singer certains personnages des vieux films des années cinquante.

Le cinéma, la fierté du village
Le cinéma, la fierté du village

Philippe Pelaez et Gaêl Séjourné délivrent donc leur hommage spirituel à ce cinéma de gueules et leur enthousiasme s’avère communicatif.  Difficile de ne pas penser à un Don Camillo à travers cette querelle de clocher entre le curé et le maire. Un antagonisme bon enfant, un peu caricatural certes mais qui brosse avec panache la peinture d’un village aux allures de décors de films.

Le personnage du duc qui a fait installer le cinéma sur la place du village incarne à lui seul cette passion pour ce septième art comme en témoigne son discours sur la beauté immémorielle de cet art. Nous nous amuserons au passage du nom de ce lieu, Eden, dont l’église du village se trouve juste à l’est, A l’est d’Eden donc, pour parfaire ce jeu de mot subtil.

Bien que le ton soit pleinement tourné vers la comédie, l’histoire met en scène les réelles réticences de l’Eglise qui n’était pas forcément enchanté des films proposés risquant de pervertir la jeunesse. Difficile à travers le personnage du curé de ne pas penser à ce travail de censure (encore d’actualité aujourd’hui) qui jugeait d’abord la qualité morale d’un film. Inutile de dire que les films « provocateurs » de Brigitte Bardot n’étaient pas du goût de tout le monde ou alors en cachette même si, le temps passant, cela peut prêter à sourire, ce qui est justement le cas dans cette bd.

L'église face au ciné
L’église face au ciné

Et que dire de l’intervention d’une certaine personnalité en fin de volume qui vient rabattre les cartes de l’intrigue ? Les auteurs ont bien soigné l’arrivée de cet invité surprise avec une mention spéciale pour le dessin à la fois caricaturale et représentatif de Gaël Séjourné.

En somme, Les Fesses à Bardot est une comédie fort sympathique, une douce escroquerie qui met en valeur et sans fatale méchanceté la crédulité des personnages mais c’est aussi un hommage plein de malice à un certain pan du cinéma français qui continue de séduire un certain public.

Retrouvez nos critiques bd avec le magnifique album Ulysse et Cyrano ou l’un des derniers titres bd/sf de l’incontournable Christophe Bec , Star Pilot