La chute, l’adaptation théâtrale du roman de Camus

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la chute pièce de théâtre
Plongée dans la pièce de la chute

S’il y a bien une chance à saisir pour voir arriver la pensée de Camus en chair et on os, c’est de payer son billet pour aller voir Stanislas de la Tousche nous jouer Clamence. La chute d’Albert Camus est mise en scène au théâtre de la contrescarpe grâce à Geraud Benech.

Vous descendrez dans cette salle intimiste, nid adéquat pour faire naître et renaître les idées véritables. Vous y contemplerez un homme de droit, plutôt âgé et satisfait de sa vie, vous conter inlassablement tout ce qui fait de lui un homme juste puis, au fur et à mesure, vous présenter d’autres facettes moins reluisantes pour finalement vous livrer un souvenir de sa vie : le suicide d’une jeune femme qu’il aurait pu aider. A partir de cette chute, nous assistons lentement à sa chute morale.

Le défi, pour cette mise en scène, était sans doute d’incarner et de matérialiser un souvenir, qui est l’alpha et l’oméga du discours de Clamence, et dont la brulante vérité rejaillit comme une soupape à chacun de ses mots qui s’adressent à … ?

• I) La chute: mise en scène et décor 

Où sommes-nous ?  Manifestement, le décor nous invite à croire que nous sommes chez Clamence, ou du moins dans son bureau. A droite, un petit bureau sur lequel trône un immense magnétophone, un cendrier, de l’alcool, un verre rempli de ce liquide et une machine à écrire.

Alors que l’ouvreuse vient nous présenter le spectacle et nous donner les dernières recommandations, l’acteur est déjà assis à son bureau, cigarette à la bouche, et tape frénétiquement sur sa machine à écrire. Nous ne sommes pas dans l’illusion théâtrale et l’acteur devient comme un voisin. Le silence se fait, seul résonne le bruit des touches.

Qu’écrit-il et pour qui ? Et à qui s’adresse le message de sa propre voix enregistrée au magnétophone ? Comme une double énonciation non assumée et différée, la révélation de sa non-assistance au suicide d’une femme reste dans notre esprit tout le long de sa narration. Ainsi, ils nous placent dans la même situation que lui, avec un souvenir inoubliable.

Au milieu de la scène, ou plutôt accolé au bureau, il y a un miroir/écran. L’effet miroir se produit lorsque Clamence se tourne vers son reflet pour se parler à lui-même. Nous entrevoyons peut-être ici cette matérialisation de la division de son être depuis la (anté)catastrophe. Une confrontation entre l’image qu’il a de lui-même et la réalité. Ce sont les seules fois où il fait dos à la scène mais il regarde peut-être ce qui compte le plus. Un volt face qui rendra prisonnière son image.

Le miroir se transformera alors en écran. Cet écran, qui fonctionnera quand il sera de nouveau face à nous, laissera apparaitre son image en négatif. Ironie du sort, car pendant qu’il contemple le paysage d’Amsterdam qui est pour lui « le plus beau des paysages négatifs », le spectateur, lui, verra le négatif de son reflet absolument effrayant, fantomatique, dont le doigt et la grimace silencieuse l’accusent.

Le portrait d’une jeune fille fraiche et belle apparait à la fin. Mais pourquoi montrer un visage quand il n’a vu que sa nuque mouillée et ses cheveux bruns ? à moins d’être obligé de regarder en face ce visage qui est toutes les femmes ? Tout est une question de position et de regard. Mais il ne fera jamais face au mannequin de la femme qui se tient debout, dans la pénombre à la droite de la scène. Les femmes sont souvent représentées par des synecdoques matérielles : une robe, un corps mannequin sans tête ni bras, ni jambe, une chaussure escarpin.

Escarpin qu’il pêche dans les eaux sombres, magnifique métaphore du souvenir qui remonte et syllepse jouée du péché.  Le corps de la femme est épars. Lui qui avait l’habitude de les posséder à peu près quand il voulait « arriver à ses fins ». Mais ces espèces de membres féminins dispersés sur la scène rappellent ce cadavre de femme qui va le hanter toute sa vie.

Il y a aussi une utilisation de l’écran comme miroir. Une vidéo ou une fenêtre sur un autre monde ? On aperçoit une foule de badauds se promenant puis Clamence passer, s’arrêter d’un coup en s’abaissant au niveau de de l’écran, cherchant de sa main quelqu’un ou quelque chose, insistant en plissant des yeux.  Que cherche-t-il ? sa conscience ou l’idéal de l’homme qui s’arrête, se retourne et s’attarde pour observer tandis que la foule poursuit son chemin par un beau jour ensoleillé ? Est-ce que la foule est notre reflet ?

II) Jeu de l’acteur :

Stanislas de la Tousche; la chute
photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute utilisation, diffusion interdite sans autorisation de l’auteur.

Je crois que la performance de Stanislas de la Tousche doit être saluée. Réussir à visualiser ce client du bar tout en faisant mine de ne pas nous voir à l’horizon, et espérer, peut-être, dans le même temps, dans son esprit d’acteur que ce jeu , qui n’est qu’un vecteur, porte à nos oreilles cette véritable réflexion. Il arrive à jouer le grisé par l’alcool, boisson enivrante qui va lui délier la langue, tout en clignant ses yeux d’une façon à nous faire comprendre que son acuité se réveille ; A demi-ivre mais complétement lucide.

Il écrivait mais son personnage boit pour mieux parler, voila pourquoi nous sommes au théâtre. Il arrive à nous balader, grâce aux bandes sonores, à la fois sur la route, sur la rive, dans le bar et chez lui, on se promène dans son esprit comme si on voyait des changements de décor. Sa diction est parfaite pour ce texte fabuleusement bien écrit et quel plaisir d’entendre à haute voix ces mots si bien pesés et pensés. Monsieur, pour incarner l’image de cet homme moderne, vous seriez apte à jouer dans une plus grande salle. Merci pour votre incarnation.

Conclusion :

Pour conclure, cette pièce est une belle alternative pour rendre accessible l’idée de Camus. L’affiche de La Chute qui joue sur le silence du E, en transformant ce mot en onomatopée, nous demande indirectement ce que l’on cherche à taire. Jean-Baptiste Clamence, lui, ne crie pas dans le désert, mais dans la ville où il cherche à rallier tous les hommes modernes. Clamence devient alors, par antonomase, l’Homme moderne. Heureusement, il n‘est pas trop tard pour aller voir la chute. Et puisqu’il faut que quelque chose arrive, vous pouvez aller vous jeter sur les fauteuils du sous-sol de la contrescarpe, ils sont plus chaleureux que l’eau de la Seine.