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      Critique « 120 battements par minute » de Robin Campillo : une ode à la vie qui ne laisse pas indifférent !

      Troisième long-métrage de Robin Campillo, 120 battements par minute (appelons le 120 BPM, son titre international) est un film engagé et puissant, qui puise dans la vie du réalisateur. D’abord monteur et scénariste de Laurent Cantet (Entre les Murs, Vers le Sud, L’Atelier), Campillo a fait ses preuves avec son premier film Les Revenants, qui a inspiré la série de Canal +. Ce drame intelligent, plein de vie met en lumière un combat ignoré des jeunes générations : les actions d’Act Up – Paris au début des années 90, qui visaient à alerter la population sur les ravages du SIDA. 

      Un activisme spontané et idéaliste 

      Ils sont noirs, blancs, muets, homosexuels, « séropo » et « séroneg » comme ils disent entre eux. Une seule cause les unit : la prise de conscience collective de la prolifération du SIDA et du silence des pouvoirs publics à son égard. 120 BPM prend sa source dans Act Up, une association militante créée en 1987 aux Etats-Unis et qui débarque en France deux ans plus tard. On se souvient tous du préservatif géant sur l’obélisque place de la Concorde à Paris. A cette époque, la pandémie est très peu connue et les médias ne cessent de standardiser les victimes comme étant essentiellement des marginaux (prostituées, homosexuels, toxicomanes, étrangers). L’opinion publique connaît très peu les moyens de transmission et le gouvernement, par son silence coupable, ne fait rien pour faire avancer les choses. Le film suit les aventures d’un groupe d’activistes qui se réunissent en RH (Réunions Hebdomadaires) pour échanger ensemble sur les mesures à prendre. Le groupe hétéroclite adopte les comportements pacifiques et démocratiques des AG étudiantes (le lieu de rencontre est un amphithéâtre d’université). On les voit/entend claquer des doigts pour approuver, lever la main pour demander la parole. Tout le monde est bienvenue à Act Up – Paris, bien que la majorité des militants soient séropositifs. Sur le terrain, leurs actions sont puissantes et visent à gagner en visibilité médiatique. En effet à l’époque, pas de réseaux sociaux ni d’Internet, le minitel, le fax et la télévision sont légion. Et la presse majoritaire n’a que faire d’homosexuels qui hurlent dans la rue que le SIDA tue….

      Robin Campillo, militant du groupe dès 1992, développe ici un esprit de fraternité et d’entraide qui dépasse les a priori (la profession des membres reste un quasi mystère). Tout ce qui importe, c’est de montrer son engagement et de rester solidaire. Un réel message positif dans une société, car le film prend bien évidemment aussi exemple sur l’époque actuelle, de plus en plus individualiste. La force d’Act Up : c’est l’autre, comme en témoigne l’élan de mobilisation et de solidarité quand un de leurs membres vient à être emporté prématurément par la maladie. On vote les slogans ensemble, on est uni pour faire avancer le groupe (comme on peut le retrouver dans Pride, de Matthew Warchus, qui traite également de l’homosexualité). Et même si les convictions se heurtent à la puissance des laboratoires pharmaceutiques et à l’autorité des CRS, l’important est de se faire entendre !

      Un casting frais qui respire l’envie de vivre

      Une des forces du film réside sans aucun doute dans son casting très hétérogène. Campillo s’est entouré de gens du cinéma, du théâtre, du cirque voire même rencontrés en boîte de nuit. En résulte des dialogues spontanés, comme si le scénario n’existait pas. Ils/elles ont la vingtaine et, loin de susciter un pathos artificiellement voulu, leur fraîcheur amène une portée plus que symbolique à leur engagement moral et vital. En dehors d’Adèle Haenel (très judicieusement prénommée Sophie) et Arnaud Valois, le casting se transcende en passant aisément du drame au comique avec une naïveté attendrissante. Ils vivent les plus belles années de leur vie malgré leur séropositivé et s’expriment avec leur cœur plus qu’avec leur raison. Désarmés, ils n’ont que leur voix et leur cœur pour combattre l’injustice qui leur fait face. Aux côtés de ces jeunes débordant de joie de vivre dans un contexte qui en amènerait plus d’un à sauter d’un pont, on trouve une mère de famille qui veut se battre pour les droits de son enfant hémophile (séropositif suite à une transfusion de sang contaminé). Elle incarne ainsi la figure maternelle qui s’implique dans cette cause désespérée.  

      On est loin des clichés sur l’homosexuel qui se travestit et s’habille en cuir. Le latex est uniquement réservé au préservatif. Les corps se rapprochent et fusionnent sans jamais montrer de sexe. On est dans les émotions pures et l’amour profond que peuvent ressentir deux hommes l’un pour l’autre malgré la maladie. On en oublie presque qu’ils sont homosexuels tant le propos du film va au delà des préférences et parle du sentiment humain qui unit des individus, pour combattre un fléau qu’ils portent tous en eux, malgré eux…

      La quintessence de cette jeunesse turbulente prend tout son sens dans les RH où, malgré une discipline exigée, les esprits s’échauffent et on voit souvent le cœur parler au delà de la raison. Robin Campillo a su retranscrire parfaitement cette effervescence en filmant à trois caméras, quitte à faire l’impasse sur la technique. Résultat, des séquences vivantes, drôles et parfois dramatiquement poignantes (malgré quelques faux raccords). Les esprits des membres d’Act Up – Paris élaborent des techniques de guérilla urbaine particulièrement farfelues (on retiendra l’astuce du fax) ,sous l’égide de la révélation Aloïse Sauvage.  

      Énorme coup de coeur pour Sean, interprété par Nahuel Pérez Biscayart, figure montante du cinéma argentin révélée par Benoît Jacquot dans Au fond des bois (2010). Jonglant habilement entre les débauches de joies, les crises de colère et l’échéance croissante du VIH, sa performance nous prend aux tripes pendant plus de deux heures ! 

      Le SIDA, un combat plus qu’un fatalité

      Tellement de films portent sur le sujet. Campillo apporte une vision militantiste sur ce fléau du XXème siècle. Son schéma narratif est parfait malgré les quelques longueurs qui découlent du traitement approfondi des personnages. La mise en scène, bien que très discrète (on voit peu de plans rentre dedans, marque de fabrique de nombreux films de la sélection cannoise) est diablement efficace. Les personnages sont enfermés entre 4 murs la plupart du temps (comme pour faire écho à leur ressenti intérieur). Les seules fois on l’on est en extérieur, c’est pour manifester son désir de vivre à la Gay Pride où pour informer le public sur le SIDA.

      D’emblée, on sait que les personnages sont condamnés. L’émotion n’est jamais plaquée copieusement mais amenée très subtilement dans les dialogues, les silences, les récits des personnages. Et pourtant le couperet est très vite oublié, remplacé par une volonté farouche de faire un doigt d’honneur à la maladie en baisant, en dansant sur l’électro de Detroit et Boston, en criant, en débattant… Bref, luttant à la mesure de son âge, avec ses moyens et un esprit de solidarité inébranlable. Car bien qu’on soit « séropo », on veut s’embrasser, se prendre dans les bras, lancer du faux sang sur les méchants et faire savoir au monde qu’être homo n’a jamais tué personne. C’est le VIH qui tue. On fait alors tout pour repousser l’échéance, même si le départ de nos amis nous brise dans un premier temps, avant de nous porter de plus belle vers l’avenir. 120 BPM est extrêmement bien documenté. On y croise une flopée de termes techniques (et justes) qui crédibilisent son message tout en rendant hommage à Act Up, dont certains de ses membres pouvaient se vanter d’en savoir plus que les PDG des groupes pharmaceutiques qui créent les remèdes.

      Le scénario du film aborde efficacement le cycle inébranlable de la maladie en montrant l’effondrement progressif des barrières immunitaires de personnages hauts en couleurs qui finissent aux antipodes, brisés par le SIDA. La mélodie d’époque de Bronski Beat (alias Jimmy Sommerville), Smalltown Boy résonne dans nos viscères et l’on fredonne déjà le refrain qui n’arrivera jamais, comme pour symboliser l’ultime chapitre connu de la maladie mais que l’on se refuse d’envisager. Malgré toutes les précautions indispensables prônées par Act Up, le VIH gagne toujours et le préservatif est malheureusement inefficace quand les T4 chutent inexorablement dans notre organisme.

      Le générique de fin conclut cette oeuvre engagée dans un silence pesant. Personne n’ose parler dans la salle. On sort de ce film complètement bouleversé, avec un sentiment lourd. La Seine rouge et ces particules de poussière viennent nous hanter et dès lors que nous avons conscience d’avoir assisté à du cinéma, du vrai. Le cinéma qu’on aime, intelligent, qui ose dénoncer sans dénigrer. 120 BPM est un film universel, où chacun, quelque soit ses opinions sexuelles, se retrouvera dans cette ode militantiste et humaniste. Et bien évidemment on en redemande. Bravo M. Campillo !

      Le film n’apporte pas de solution à la pandémie (car elle n’a malheureusement pas encore été trouvée) mais vient intelligemment alerter l’opinion sur la nécessité de se battre tous les jours pour enfin éradiquer cette chose que nous n’avons pas demandé et qui tue sous prétexte que deux personnes s’aiment. L’amour est plus fort que la maladie. Alors, vous tous, noirs, blancs, homos, hétéros, n’oubliez jamais de sortir couverts ! 

      Bande Annonce de 120 Battements par minute, en salles le 23 août : 

      https://www.youtube.com/watch?v=9z–ubyRNKY

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