Notre avis sur « la Réponse des Hommes » aux Ateliers Berthier

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La réponse des hommes avis. Simon Gosselin est l'auteur du cliché.
Photo de la réponse des hommes prise par Simon Gosselin

Ce soir là, il y avait quatre issues de secours mais une était fermée et l’autre inaccessible. Fort heureusement, nous sommes sortis par l’arrière. Mais ce mur, en face de nous, où se trouvait ces deux portes, représentait peut-être notre avenir et les deux portes, les deux voies, les deux chemins qui s’y trouveront. Tiphaine Raffier, actrice, autrice, metteuse en scène et réalisatrice, nous mettra sous cloche « la réponse des Hommes » et nous invitera à répondre aux autres questions éthiques et morales soulevées dans ce spectacle. Pour ceux et celles qui aiment les choses essentielles, je ne peux que vous encourager à aller découvrir cette réponse spectaculaire et à la fois pathétique. Voici pourquoi. 

La réponse des hommes :Du théâtre et ses ressorts 

Si le théâtre est une « espèce de machine cybernétique » comme le disait Barthes, Raffier en maîtrise les ressorts. Entre les corps qui nous embarquent dans leurs danses et leurs folles courses, les écrans, les instruments, les rites, les écrits, les rêves, les costumes, la géométrie etc..  On a dans cette pièce un rassemblement de presque toute la sémiologie spectaculaire. 

Être dans un cauchemar et vivre le cauchemar d’un autre, voilà une expérience inédite mais que cette pièce nous propose. Edith Mérieau était incroyable dans ce rôle de mère, de fille, de patiente et d’activiste. À la fois fragile et forte, fragile dans ce corps malmené doucement par ses soignants et forte quand la caméra nous fait une focalisation profonde sur ses pupilles interrogatives lorsqu’on lui pose une couronne  et une cape florale lors d’une danse culturelle. Cette danse, a t-elle des références catholiques, d’Amérique latine ou d’Haïti ? Une confusion de mixité significative qui place cette scène hors du temps bien que quelques éléments ancrent la scène dans une période plus précise, pendant la guerre de Syrie. 

La présence toujours certaine du régisseur, nous rappelle que nous regardons un spectacle. Assit sur une chaise, il participe de temps en temps à changer le décor ou au jeu des acteurs, mais il disparaît tout de même lors de la dernière scène. Devons nous comprendre qu’il s’agit là d’une immersion totale dans le futur ? 

Concernant le jeu d’acteur, je tiens particulièrement à féliciter Sharif Andoura pour ses envolées lyriques et synthétiques sur la musique et sa traduction. Car aux bruits factices d’applaudissements se superposaient les nôtres jusqu’à ce qu’on apprenne la vérité sur ce personnage. Un homme qui joue le conférencier et le génie musicologue. Il y avait trois personnes : le rôle de l’homme, l’homme dans son rôle de conférencier, et l’acteur qui joue le rôle de ses deux hommes. Mais nous, nous avons applaudi le conférencier puis nous avons vu l’homme, et personne n’a applaudi. Il se passe, au théâtre, ce genre de moment qui soulève de grandes questions.

Au fond, on aura beau dire qu’on doit dissocier l’homme de l’œuvre, notre intérêt sincère se pose sur l’homme. Mais cette expérience théâtrale, que je vous relate, est provoquée par ce théâtre qui nous parle d’hommes doubles, d’hommes contradictoires. Nous avons vécu dans notre chair cette tension, ces émotions : la terreur et la pitié, l’admiration et le dégoût, l’empathie et le rejet. Eric Challier, par son jeu hors du commun, nous fait ressentir ces émotions contradictoires en même temps. Les sens sont pleinement sollicités et les émotions pleinement exacerbées. 

 

La cosmique fractale humaine  

Voir neuf scènes en une. Faire de la scène une diffraction vivante de scènes familiales ou civiques. Les lieux sont divers et les personnages multiples. En passant d’un service de maternologie, à un tribunal, un hôpital ou une maison familiale, on a une visibilité totale sur ce qui se joue dans ces endroits. Les liens entre les personnages sont d’autant plus complexes qu’individuellement, chacun a des secrets et lutte contre une tendance mauvaise, ou une maladie ?… « Je ne suis pas malade » affirme un pédophile après son argumentation qui lui semble, en toute bonne foi, logiquement admissible. La question du mal et du bien, de l’empathie de l’homme et de ses combats intérieurs, ce qu’il fait, ce qu’il veut, ses actions et ses désirs sont étalés sur la scène comme de la boue et de l’or. 

C’est grâce à ce kaléidoscope scénique que l’on a à la fois accès à l’action et à l’émotion du personnage. Pendant le jeu de famille, on ne comprend pas bien si les règles sont « compétitives ou coopératives ». Les enjeux se situent alors sur une échelle sociale, familiale qui, par la digression mémorielle de la mère, se réduisent à l’individualité du personnage. On a accès à ses pensées intimes.

À ces agacements, ces ingratitudes, ces insultes proférées au sein même d’un église, lors d’une halte à cause de la chaleur étouffante de Italie. Une manne de pierre dont elle se lasse et laisse éclater son mécontentement et ses plaintes  lorsqu’elle aperçoit le tableau « des œuvres de miséricordes ». Fabuleuse mise en abîme théâtrale. Ce  qu’elle contemple, c’est ce qui se joue sur scène. Elle veut posséder cette œuvre. Mais comment ne pas voir l’ironie de la situation.

Le matériel l’emporte sur ses propres dons de miséricordes, car comme l’a bien soulignée notre autrice talentueuse, la miséricorde est «  à la fois un profond sentiment ET une action ». Mais ces actions, même petites, ont été paradoxalement manquées au sein même de l’Église avant de voir le sublime. Avoir, en soi, l’idée de la miséricorde, et y être sensible, est bien, mais la manifester est mieux, et ce, dans chaque petite action quotidienne. Mais même si « l’esprit est plein de bonne volonté, la chair est faible », et elle est prête à troquer son œuvre pour son péché d’alcool. Nous avons ici, chers spectateurs, dans ce quatrième tableau scénique, la miséricorde restée à l’état de sublime, d’idéal, d’inaccessible…ainsi que dans le magnifique tableau auditif « Écouter les malades ». 

En somme, « la miséricorde triomphe du jugement » mais Raffier a du mal à y croire. C’est une prévention, une tragédie servie sur un plateau ; en témoigne la fin.

Je vous en prie, si les tragédies antiques vous barbent, allez voir, « La réponse des hommes », cette tragédie moderne. Elle vous grisera. 


Photo de couverture : Simon Gosselin