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      Manchuria opium squad, critique du volume 1 : la fleur du mal

      Manchouokouo. Un nom méconnu en Europe, un souvenir sinistre en Asie. C’est sous cette appellation que le Japon impérialiste rebaptise la province de Manchourie conquise en 1931 suite à l’incident de Moukden. Pour faire taire les critiques de la Société des Nations et des puissances Occidentales, le Japon installe à la tête de sa conquête, en 1932, Aixinjueluo Puyi, le dernier empereur Qing. En réalité, le Grand Empire Mandchou est un Etat fantoche dirigé en secret par l’armée japonaise (l’armée du Guandgong), par les grands groupes industriels nippons et par les mafias japonaises et chinoises versées dans le trafic de drogue. C’est cette page terrible de l’histoire de la Guerre d’Asie-Pacifique que les éditions Véga-Dupuis nous proposent de découvrir en publiant le premier tome de Manchuria opium Squad. Un thriller poignant, âpre, très documenté et magnifiquement illustré.

      Once Upon a Time in Manchuria

      Le récit commence comme un conte : celui de l’empereur noir. Il était une fois Isamu Higata et de sa famille venus s’installer dans la Mandchourie récemment occupée. La région est vaste, les terres sont riches. Pour des milliers de petits paysans japonais, c’est la promesse d’un avenir radieux. Or, la réalité de la guerre sino-japonaise rattrape vite le jeune fermier. Conscription forcée, brutalité des officiers, massacre de civils, la vie d’Isamu se transforme. Blessé au visage, il est réformé et obligé de servir comme volontaire agricole.

      De longues journées, un salaire de misère à peine suffisant pour subvenir aux besoins de sa famille. Alors quand sa mère tombe malade de la peste, Isamu doit acheter des médicaments. Or, tout coûte cher et sans solution le jeune homme se mêle de trafic d’opium. Il se découvre contre toute attente un don pour produire une substance unique et recherchée. Mais l’opium est une ressource convoitée par beaucoup. Armée, mafias, se livrent une guerre féroce. Pour le jeune homme, le salut passe par des alliances et par son ascension dans le monde de la pègre.

      Manchuria opium squad : l’Histoire sans concession d’une des pages les plus sombres de la seconde guerre mondiale

      En publiant cette série, les éditions Vega-Dupuis s’aventurent dans les méandres de la mémoire et des conflits mémoriels entre pays asiatique. On ne compte plus en effet les œuvres asiatiques qui se focalisent sur la guerre d’Asie-Pacifique. Ce théâtre central de la seconde guerre mondiale fut la scène de combats atroces et d’exactions terribles. Depuis Gen d’Hiroshima, les œuvres graphiques se sont multipliées : Peleliu, Femmes de réconfort. Ces publications accompagnent d’ailleurs une intense production cinématographique : Under the flag of the rising Sun, Le Tombeau des Lucioles, City of life and Death ou Battleship island.

      Cette production intense répond dès lors à deux besoins. Transmettre le souvenir d’un passé douloureux (Gen d’Hiroshima) et lever le voile sur des événements encore sensibles et susceptibles d’animer d’intenses débats (Femmes de réconfort). Manchuria opium squad est à mi-chemin entre les deux. D’un côté, le manga décrit avec précision la mise en coupe réglée de la Mandchourie en présentant l’occupation japonaise comme une colonisation dure. D’un autre côté, il plonge au cœur de ce système où triades chinoises et mafias japonaises collaborent, assistent l’armée impériale dans son système oppressif. Tout ce beau monde s’enrichit grâce au trafic d’opium sans se soucier des souffrances de la population locale.

      Un polar historique

      C’est par l’intermédiaire du roman policier que l’auteur nous fait pénétrer dans cet « enfer » mandchou. Comme l’indiquent les première pages, la série va s’attacher à la carrière d’un baron du crime, l’empereur noir. Parti de rien, Isamu grandit parmi les mafias, se fait un nom, une réputation. Ce premier volume nous pose les bases d’une épopée tragique rappelant la saga du Parrain ou Scarface. Pétri de bonnes intentions et de noblesse, Isamu s’enfonce dans le monde interlope des gangsters. Et autour de lui s’agite un univers où la frontière entre Bien et Mal n’existe plus.

      Cette narration prenante autorise l’auteur à faire œuvre d’histoire. En effet l’occupation japonaise en Chine a été le théâtre d’horreurs (massacre de Nankin, expérimentations de l’unité 731). Certains auteurs de crime ont été condamnés (Procès de Tokyo, procès de Khabarovsk) tandis que d’autres ont échappé à la justice (docteur Shiro Ishii). La Mandchourie occupe une place centrale dans ce cortège de crimes que l’auteur nous dévoile : dissémination du virus de la peste, diffusion à grande échelle de la drogue, répression, famine. Mais l’auteur va plus loin en se penchant sur des sujets méconnus ou polémiques. : la collaboration des chinois notamment des mafias, le rôle de la Kempétai, la sinistre police politique japonaise. Il n’oublie pas aussi de nous présenter la vie de ces paysans japonais, des simples soldats et des civils chinois. Il nous aide aussi à comprendre comment la violence que les officiers japonais infligeaient à leurs soldats les ont conditionnés à appliquer la même violence sur les civils.

      Manchuria opium squad : voyage au bout de la nuit

      Ce premier volume pose enfin les bases d’un récit fort et passionnant. Il s’appuie sur de très beaux dessins. Réalistes, fourmillants de détails, ils constituent le socle de la narration. Le dessinateur Shikaku joue aussi beaucoup avec les ombres, le noir. Il illustre de cette façon ce voyage dans un monde où la frontière entre le bien et le mal s’efface. Il souligne surtout par les nuances de gris à même les visages, les rôles ambigus de nombre de protagonistes dont l’inquiétante « mademoiselle ». Ce récit propose en outre un découpage dynamiques où de grandes pages composées d’une ou deux cases viennent briser l’organisation. Elles soulignent les incessants renversements d’alliance ou révélations obligeant notre héros à s’adapter pour survivre un peu plus longtemps.

       

      Une attention toute particulière a été également apportée aux dessins des visages et des corps. Manchuria opium squad décrit en effet la corruption de l’âme, l’empoisonnement du corps, la corruption d’une nation. Ce volume propose des planches très crues sur l’effet de l’opium et la transformation de ses consommateurs en squelettes vivants. Le dessinateur joue aussi beaucoup avec les codes du seinen. Beaucoup de visages lorgnent vers une forme de réalisme pour ancrer l’intrigue dans le réel. Mais il n’hésite à briser cette règle pour représenter l’agent de la Kempetai dans un style plus shonen. Ce qui sert à merveille la représentation de la monstruosité de ses actions et de son détachement devant la vie humaine.

      Manchuria opium squad s’inscrit dès son premier volume comme une fiction forte au service de l’Histoire. L’auteur lève le voile sur un moment terrible de la guerre d’Asie-Pacifique tout en offrant une réflexion brillante sur l’usage de la drogue par les puissants.

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