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      La minute Yaoi #1 : MADK

      Le mois dernier, nous vous proposions une sélection de mangas Yuri. Désormais, nous allons nous intéresser au monde en perpétuelle expansion de leur pendant masculin, le Yaoi ! Dans cette nouvelle chronique, nous vous présenterons chaque mois une œuvre s’inscrivant dans ce genre. Aujourd’hui, place au manga érotico-horrifique de Ryo Suzuri, MADK !  

      L’histoire

      Makoto est un jeune garçon timide et renfermé. Ses intérêts particuliers lui ont valu d’être rejeté par ses camarades et par ses proches. Car les passions de Makoto ne sont pas celles communément admises : tueurs en série, cannibalisme, sorcellerie, démonologie… A travers ces ouvrages, il cherche à comprendre et juguler les pulsions morbides qui l’assaillent et qu’il a de plus en plus de mal à réprimer. Désespéré, terrifié à l’idée de faire du mal à quelqu’un, Makoto invoque un démon, sans trop y croire, dans l’espoir d’un soulagement. Apparaît alors J, archiduc des Enfers, démon au charme retors. Ce dernier accepte la requête de Makoto, en échange de la vie de ce dernier : laisser le jeune garçon dévorer sa chair et ses entrailles. Mais la contrepartie va s’avérer plus terrible que prévue…

      MADK, un conte érotico-horrifique

      MADK (pour Motsu Akuma to Danshi Koukousei, littéralement « Les entrailles d’un démon et un lycéen ») est arrivé en France en juillet 2019, grâce aux éditions Taifu. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce premier tome a bousculé sans ménagement les codes du Yaoi !

      Le choc débute ainsi dès la couverture. Le logo s’étale en lettres rouge sang, sur toute la hauteur de la page, avec une écriture abrupte, que l’on pourrait imaginer paniquée. Derrière se dressent Makoto et J, enlacés dans une danse mortelle où l’esthétique charnelle et l’idée de dévoration sont déjà présentes.

      Ryo Suzuri pose avec talent et en quelques cases les bases de son histoire et donne directement de la puissance et de la profondeur à son personnage principal, Makoto. En effet, celui-ci apparaît d’abord triste, le visage cerné et cireux. Dans un subtil jeu d’ombre et de lumière, la mangaka nous fait prendre toute la mesure de la souffrance qui traverse ce garçon, ostracisé, jugé et rejeté alors même qu’il se débat pour rester à flots et ne pas céder aux terribles pulsions qui l’assaillent.

      Il en va de même pour le personnage de J, archiduc des Enfers. Son apparence à la fois angélique et démoniaque rappelle ce qu’il représente pour Makoto : un démon rédempteur. Avec ses airs cabotins, il est très facile de s’attacher à lui et de le trouver « mignon » et « gentil », comme le pense parfois Makoto. Cependant, Ryo Suzuri a tôt fait, en quelques coups de crayon, de nous rappeler sa nature démoniaque et la violence sans pitié dont il peut faire preuve.

      Après un premier chapitre dans le monde des humains, l’intrigue se déroule au cœur des Enfers. MADK nous donne à voir ce lieu comme un site aux airs victoriens, notamment avec le château de J qui n’est pas sans rappeler celui d’un certain comte des Carpates. Cela est renforcé par l’habillement des personnages, surtout J et Makoto dont les tenues semblent se répondre et préfigurent le combat qui les opposera.

      Car nous savons très tôt ce qu’il adviendra de Makoto : après plusieurs centaines d’années, il deviendra le démon archiduc M, dont la puissance dépassera celle de J. Etant donné la terreur que ce dernier est capable d’inspirer rien qu’à travers des mots, nous avons hâte de suivre l’évolution de Makoto ! Ici, le combat devient presque métaphorique : tout sera fait de manipulation, de sous-entendus et de dépassement de soi et des autres. Le verbe devient une arme, potentiellement destructrice si l’on n’y prend pas garde. Lorsque l’on comprend cela, les jeux de regards mis en scène par la mangaka en deviennent presque terrifiants !

      En nous plaçant par ailleurs à la même place que Makoto, obligé de s’adapter en permanence à un monde dont il ne connaît pas les règles, elle renforce le lien que le lecteur partage avec lui. Les joutes verbales deviennent des combats tout autant que des instants de séduction. Chacun lutte pour dominer l’autre et cela se ressent jusqu’aux scènes de sexe.

      Ryo Suzuri, briseuse de tabou

      Car MADK est bien un Yaoi et comme tout Yaoi mature qui se respecte, il contient des scènes sexuelles. Peu nombreuses, elles se mettent au service du récit et impliquent toujours une évolution dans les relations inter-personnages. Mais leur nombre réduit ne diminue pas leur impact, bien au contraire ! Car c’est ici que Ryo Suzuri arrive au sommet de son art et casse la vitre qui nous protégeait jusque-là des tabous les plus anciens.

      Cannibalisme, meurtre, inceste. Ce sont les trois tabous fondamentaux sur lequel toute humanité se bâtit, ceux contre lesquels nos barrières psychiques nous défendent sans discontinuer, selon Sigmund Freud. Or, dans MADK, Ryo Suzuri semble prendre un malin plaisir à tous les mettre en scène. Que ce soit entre J et Makoto, dont la relation maître-élève peut se voir comme le reflet d’un lien parent-enfant ; mais aussi dans les désirs sexuels du jeune garçon, qui prend du plaisir à dévorer son partenaire ; et enfin dans le rituel charnel que partagent de nombreux démons, où sexe et mort s’entremêlent. Ainsi, MADK choque, interroge et peut mettre mal à l’aise. Et c’est là que semble se dessiner son but : remettre en question ce sur quoi nous définissons notre humanité.

      Car, après avoir lu ce premier tome, il est impossible de condamner Makoto, qui concentre pourtant en lui seul tous les tabous. Et qu’en est-il de l’Enfer et des démons qui le peuplent ? S’ils peuvent être terrifiants, c’est bien là que Makoto trouve le seul soutien et la compassion qu’il n’avait jamais eu en tant qu’humain, notamment avec les personnages de Datenshô et de Fjord. Sans en avoir l’air, MADK nous met en face de nous-mêmes et de cette partie de notre psychisme que l’on hésite à regarder en face.

      Par ailleurs, dans MADK tout comme dans ses autres œuvres (publiées sous le nom de Ryo Sumiyoshi : Centaures et Ashidaka – The iron hero, disponibles aux éditions Glénat), Ryo Suzuri prend le parti des minorités, de ceux qui sont rejetés pour ce qu’ils sont. Garçon tiraillé par des pulsions morbides, centaures chassés et mis en esclavage, humains aux multiples bras mécaniques accusés d’être la cause d’un fléau… Tous ses personnages, dans leurs forces tout comme dans leurs faiblesses, nous montrent que l’humanité n’est pas forcément l’apanage de ceux que l’on croit. Ryo Suzuri met en scène des figures fortes et combatives et les subliment de son trait maîtrisé et précis. Ses qualités de conteuse hors-pair nous plongent dans des récits sans concession et complexes, que nous avons néanmoins grand plaisir à suivre car ils font écho en nous.

      Vous l’aurez compris, MADK est un Yaoi unique en son genre, que des lecteurs avertis sauront apprécier à sa juste valeur. Nous avons très hâte de découvrir la suite des pérégrinations de Makoto aux Enfers et de voir comment il va évoluer, jusqu’à dépasser son maître. Cela promet encore de nombreux tomes de qualité ! Si près de deux ans se sont écoulés depuis la sortie du premier tome, les éditions Taifu ont annoncé le second pour le 28 mai 2021. Le visuel disponible est déjà très percutant et semble nous dire que des heures terrifiantes et sombres attendent encore Makoto !

      Ryo Suzuri nous propose donc avec MADK un conte horrifique mâtiné d’un érotisme à l’esthétique léchée. Cette plongée au cœur des Enfers ne peut laisser indifférent, c’est pourquoi la lecture de ce premier tome nécessite d’avoir le cœur bien accroché. MADK n’est donc pas à mettre entre toutes les mains,  mais celles capables de le recevoir croiseront le chemin d’un chef-d’œuvre en devenir !

      1 COMMENTAIRE

      1. […] La minute Yaoi #1 : MADK : Kael de Just Focus livre son ressenti concernant MADK, un yaoi publié par les éditions Taifu. La série propose un univers sombre, violent que l’on peut entrevoir dès la couverture comme le souligne Kael. En exposant plusieurs tabous (inceste, cannibalisme et meurtre), MADK fait réfléchir autant qu’il peut déranger. C’est là où le talent de l’autrice intervient. Il est toutefois à réserver à un public averti. […]

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