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      Critique « La Forme de l’eau » de Guillermo Del Toro : une métaphore aquatique sublimée par la passion de l’artiste

      Maître incontesté d’un genre unique qu’est « le merveilleux horrifique », Guillermo Del Toro a su imposer dès Cronos l’empreinte d’une esthétique singulière marquée par une imagerie mythologique composite prononcée, sur laquelle il a brodé son amour inconditionnel pour les monstres. Cet amour absolu pour les créatures monstrueuses se trouve ainsi littéralement retranscrit dans La Forme de L’eau, qui dépeint l’histoire d’amour hors-norme d’une jeune femme muette et d’une créature aquatique séquestrée dans un laboratoire gouvernemental.

      Unanimement salué par la critique, multi-récompensé et nominé pas moins de 13 fois aux Oscars, le film apparaît comme l’œuvre la plus ouverte et accessible d’un auteur jusqu’ici circonscrit à une place inconfortable : celle d’un réalisateur au goût prononcé pour une esthétique de l’hybride qui le rendait aussi marginal que ses personnages. Film plus accessible, moins trouble que les précédents mais pas moins exigeant, La Forme de l’Eau est une oeuvre multiple. À la fois conte, thriller, comédie romantique et satire sociale, le film touche par la générosité et la sincérité de son réalisateur profondément amoureux de la forme et du fond unis dans une célébration de l’imperfection qui réchauffe les cœurs.

      Amour et transcendance 

      Fruit d’un fantasme cinéphile, La Forme de l’Eau découle directement du désir du réalisateur de construire une histoire d’amour entre le monstre de l’Étrange Créature du lac noire et Julia Adams. Ce rêve intime prend ainsi la forme d’une interprétation personnelle de Del Toro qui empreinte à ses références à la fois l’onirisme d’un Cocteau et la brutalité du film de monstres qui se confronte au rejet de la différence. En mettant en scène des êtres imparfaits unis par l’universalité des sentiments (l’amour oui mais pas que), Del Toro redynamise le mythe de la Belle et la Bête dans lequel le monstre agit comme un miroir de soi. Il sculpte le mythe à sa manière en mêlant son esthétique composite marquée par l’entrelacement fluide de la réalité et du merveilleux. L’amour y est ainsi le principal objet, la quête la plus pure qui doit être protégée de la pourriture d’une société des années 60 tournée plutôt vers un amour de la (sur)consommation. L’amour est habilement utilisé comme un miroir grossissant des défaillances du monde moderne. Le surnaturel permet ainsi de souligner d’autant plus son caractère transcendant et authentique. Elisa, porte-parole du romantisme idéaliste du réalisateur, synthétise ainsi la conception ultime de l’amour qui est défendue à travers cette histoire interdite :

      « Il me voit à chaque moment, chaque jour comme je suis ».

      Le choix d’une héroïne muette prend sens en ce qu’il permet de rendre le peu de ses discours particulièrement éloquents et limpides. Chacune de ses prises de parole agit ainsi comme une caisse de résonance aux idées du film qui parviennent ainsi plus aisément au spectateur. La rigueur des choix formels et narratifs de Del Toro donnant place à une structure toujours solide, force le respect tant chaque élément de chaque séquence fait toujours sens. De la musique d’Alexandre Desplat qui épouse parfaitement la tonalité double du film à la colorimétrie signifiante qui traverse le film aquatique, La Forme de l’eau se présente comme un équilibre parfait entre tous ses composants filmiques. Alors on pourrait lui reprocher une tendance explicative que Del Toro se refusait jusqu’ici, laissant à son spectateur le soin de construire par lui même le sens des interstices de ses films. Toutefois l’explication n’est jamais lourde. Au contraire, elle n’apparaît en soit que comme un indice visible et rassurant, la confirmation d’une intuition spectatorielle déjà présente qui est là pour appuyer la confiance d’un réalisateur envers son spectateur. Del Toro n’a jamais pris jusqu’ici son spectateur pour un idiot et ne risque pas de commencer, tant la structuration constante de la forme cinématographique constitue l’ADN de ses films et notamment de celui-ci.

      Une fable sociale et une satire du monde moderne : le monstre-miroir

      La Forme de l’Eau, par son hybridité générique, ne saurait se souscrire à un simple film romantique. Ancré soigneusement dans les 60’s, le film est un témoignage lucide sur une époque gagnée par la violence du soupçon liée à l’ombre planante de la Guerre Froide et d’une société en proie à un matérialisme vampirisant. L’antagoniste incarné par l’impeccable Michael Shannon constitue le symbole cristallisant ce mal. Plus victime que bourreau, il matérialise à lui seul les dérives monstrueuses de ce matérialisme évolutif et insatiable. Homme d’atmosphère, Del Toro réussit à instaurer tantôt l’ambiance inquiétante du thriller (la mobilité constante de la caméra donne l’impression que tout peut se passer à tout moment) tantôt une atmosphère plus légère de comédie voire de comédie musicale (on pense à la superbe scène de danse sur canapé certes déjà aperçue auparavant mais avec une donnée supplémentaire : une danse qui constitue un hommage au cinéma classique).

      Ode à la différence et sur le refus des normes sectaires, le monstre et le fantastique apparaissent comme les catalyseurs d’une société malade. Chacun perçoit le monstre d’une façon différente liée à leur identité (Hoffstetler le scientifique et Gilles l’artiste le voient comme un dieu, le colonel Strickland comme un ennemi étranger à abattre…). Derrière ce monstre gravite ainsi une galerie de personnages minutieusement écrits et interprétés avec une finesse collective rare. De Sally Hawkins à Michael Shannon en passant par Octavia Spencer, tous parviennent à exister par eux-même ; dépassant le stade de personnages fonctionnels comme c’est souvent le cas dans les fables. Car c’est par la petite porte que les choses se jouent et par le biais d’héros invisibles (des femmes de ménage) ; un choix qui s’affiche indéniablement comme une revendication sociale forte. 

      La Forme de Del Toro : une œuvre intimiste généreuse ouverte sur l’autre

      Ultra référencé, La Forme de l’eau n’en demeure ainsi pas moins un film de son auteur, qui y déploie des obsessions encore bien palpables. Du rapport obsessionnel au temps passé (rappelé dans une réplique du film : « Le temps est une rivière dont la source est le passé« ) à l’horreur des conflits géopolitiques en passant par le symbolisme coloré de la créature (dont la colorimétrie synthétisée en son sein est une idée soufflée par James Cameron), Del Toro irrigue son film de ses thèmes et de sa personnalité comme il l’a toujours fait. Véritable mise en scène de la communication qui pourrait presque constituer tryptique avec Pacific Rim et Crimson Peak, où le réalisateur emploie la mise en scène comme un verbe.

      Désormais le film préféré de son auteur, La Forme de l’eau par sa philosophie amoureuse optimiste et pure constitue un élan optimiste vers l’autre, à savoir le grand public. Ne reniant pas sa propre singularité, il semble avoir trouvé l’équilibre parfait, une recette presque universelle dans laquelle le langage cinématographique fait sens pour tout et pour tous. Face à la force de la passion qui anime son réalisateur, difficile de ne pas tomber amoureux de ce bijou réalistico-féerique, qui apparaît comme un éclat lumineux au milieu d’un cynisme éclatant.  

      Bande-annonce La Forme de l’Eau

      https://www.youtube.com/watch?v=vP4uPqDj0ZI

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