Critique de la perfection du cercle : Orgueil et dérivé

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la perfection du cercle

Les éditions Delcourt proposent, pour ce cinquième volume des futurs de Liu Cixin, d’adapter une nouvelle qui nous emmène dans le passé de la Chine, à l’époque des royaumes combattants. Mis en image par Xavier Besse, cette perfection du cercle réussit à mélanger un habile conte historique avec à un récit  explorant les mystères des mathématiques.

L’empereur et le savant

227 avant Jésus-Christ, la guerre fait rage entre les royaumes de la future Chine. Le roi de Qin, Ying Zhen règne sur un Etat puissant qui inquiète ses voisins. C’est pourquoi, ceux-ci envoient des assassins supprimer ce dangereux rival. Mais le savant Jing Ke révèle le complot et sauve la vie du roi. Il a vu, en effet, dans le souverain, celui qui unifiera tout sous ciel.  Il lui promet même de l’aider à comprendre les desseins de l’univers et à trouver le secret de la vie éternelle à la condition qu’il l’aide dans son projet fou : percer les secrets du cercle en calculant la 100 000è décimale de pi.

Le roi de Qin prête son armée de 3 millions à ce projet de calculateur géant et se prend à rêver de pouvoir absolu. Mais dans l’ombre du roi, conseillers et médecins prennent ombrage de l’influence grandissante de ce savant. Tandis que les calculs progressent et que les conspirateurs s’agitent, le roi de Qin est confronté à ses propres doutes. Doit-il suivre ce mystérieux sage ou plutôt suivre les conseils de la cour ?

la perfection du cercle

La perfection du cercle : une variation sur le pouvoir

Qin Shi Huangdi est une figure centrale et complexe de l’histoire chinoise. Premier unificateur (partiel) de la Chine, on lui doit de nombreuses réformes (routes, poids), le lancement de la première muraille au Nord contre les tribus nomades et l’érection d’un mausolée gigantesque dont une partie a été exhumée à Xi’an (l’armée de terre cuite). Mais c’est aussi un terrible dictateur qui a fait massacrer ses demi-frères, exécuter l’amant de la mère, réprimer les savants et provoquer la mort de milliers de chinois pour ses projets pharaoniques. Une poigne de fer au service d’une dynastie qui ne lui survivra pas (son fils étant renversé par une révolte).

La B.D. de Xavier Besse nous propose de revenir sur certains éléments de cette histoire. Grâce à un dessin très soigné et une inspiration qui lorgne vers les films L’Empereur et l’assassin ou Hero (films qui mettent en scène le premier empereur), il nous fait sentir toute l’ubris de ce premier empereur régnant sur des millions de sujets. En quête d’immortalité, il sacrifie des ressources immenses à sa chimère tandis qu’il réprime avec force tout manquement, tout retard. C’est un pan de l’histoire antique chinoise qui nous est conté.

la perfection du cercle

La folie d’un Homme

La Perfection du cercle brosse un portrait psychologique glaçant sur la folie d’un Homme convaincu de la grandeur de sa destinée. Obstiné, froid, rien ne le détourne de son but final. Xavier Besse utilise à la fois la fiction et l’histoire pour interroger l’origine de la folie qui grandit dans l’esprit de ce tyran. Est-ce l’absorption de mercure, la flatterie des courtisans et des sages qui sont la cause de son déséquilibre et de sa paranoïa ? Ou bien, ces désordres sont-ils consubstantiels à la pratique d’un pouvoir solitaire et à la lutte quotidienne pour éliminer ses opposants ?

Cette BD, sans apporter de réponse unique, reste sans concession sur la faiblesse de l’Homme face à ses démons intérieurs. Ici, tout est question d’orgueil, de peur de la mort, de quête de sens et d’immortalité. Même les plus puissants sont esclaves de ces  tourments qui les condamnent à l’abîme. Et on salue encore l’ambiance de cet album qui dépeint avec finesse la déchéance de ce roi qui finit écraser par ses propres faiblesses.

la perfection du cercle
planche de la perfection du cercle

La Perfection du cercle : la science sans conscience n’est que ruine de l’âme

Cet album propose une réflexion intéressante sur la science et la croyance. En effet l’autre héros, c’est le savant qui lie le calcul du chiffre pi à la découverte de la vie éternelle. Est-il fou ? Nul ne le sait mais il parvient, en imposant aux soldats de Qin de complexes mouvements, à développer un embryon de calcul numérique et à évoquer, à travers les formes dessinées par les files d’hommes, la forme d’un ordinateur ou d’un micro-processeur.

Et si tout semble n’être qu’une supercherie, l’auteur interroge sur cette soumission aveugle à une science qui se veut divinatoire et égratigne alors la figure du savant. Si le but de ce dernier est louable, l’Homme (le roi), qu’il a choisi pour mener ce projet est-il le bon ? La réponse est non et beaucoup de signes l’annoncent. Il faudra du temps, pourtant, au savant pour reconnaître ses erreurs. Et même ainsi, il préférera rejeter la faute sur d’autres plutôt que d’assumer sa part de responsabilité dans la déchéance du roi.

La Perfection du cercle est un joli récit très original ; une fable sur la corruption du pouvoir, la faiblesse de l’âme humaine et le danger de l’aveuglement.

Retrouver la critique de la série Tezucomi toujours aux éditions Delcourt