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      Critique de Pluto de Naoki Urasawa : l’art de la relecture

      Naoki Urasawa fait partie des mangaka reconnus au Japon et en France. Le festival de la Bande dessinée d’Angoulême ou la Japon Expo lui consacrèrent des rétrospectives et ses œuvres remportèrent de nombreux prix. Mais se pose une question : quelle série conseiller à une personne désirant entrer dans l’univers de cet auteur ? Les 18 tomes de Monster, les 20 tomes de Billy Bat, les 24 Tomes de 20 th Century Boys ? Guidons-la plutôt vers une série moins connue, courte (8 volumes) mais synthèse magistrale du style et des questionnements de l’auteur, Pluto.

      Pluto, Un projet à part

      Quand Urasawa se lance dans la rédaction de sa série Pluto en 2003, c’est pour réaliser un de ses rêves d’enfant. Créer sa propre histoire autour du personnage d’Astro Boy (Astro le petit robot en Français) d’Osamu Tezuka. Chose rare dans son œuvre, ce n’est donc pas une histoire originale qu’il va écrire et dessiner mais une réinterprétation de l’aventure d’Astro Le Robot le fort du monde.

      Le Pluto de Tezuka

      Dans l’histoire d’origine, Astro est vendu par son créateur à un cirque et est recueilli par le professeur Ochanomizu qui devient son père spirituel. Il va être confronté à la menace de Pluto, un robot conçu pour détruire les 7 robots les plus forts du monde. Après un face à face avec Astro, Pluto commence à remettre en question les ordres de son maître et se sacrifiera pour sauver son ancien adversaire. Dans sa version, Urasawa conserve ce lien père-fils, cet antagoniste, les 7 robots les plus puissants mais invente une nouvelle intrigue.

      Pluto revu par Urasawa

      Astro : un robot parmi d’autres

      Le coup de génie d’Urasawa c’est de ne pas faire d’Astro le personnage central de son histoire mais Gesicht, un inspecteur-robot. Dans un monde où les Hommes, les Machines et les intelligences Artificielles cohabitent, certains robots désignés comme les sept robots les plus puissants du monde sont admirés et participent au maintien de la paix. Mais l’un d’eux, Mont-Blanc est découvert démembré. Des cornes sont le seul indice menant vers son assassin. L’inspecteur Gesicht en charge de la traque comprend qu’un tueur du nom de Pluto a décidé d’éliminer ces 7 robots dont Astro et lui-même font partie. Pour mettre la main sur le mystérieux criminel, Gesicht va devoir plonger au plus profond de ses cauchemars, questionner la conscience des robots et découvrir une vérité qui dérange de grandes puissances.

      Astro : un robot très humain

      Avec ce policier robot comme héros, Urasawa décide de livrer un récit beaucoup plus adulte. Gesicht est un inspecteur efficace, convaincu de la justesse de sa mission. Bien qu’artificiel il pense souvent comme un humain. Mais derrière la froideur et la logique, se cachent des doutes, des souvenirs enfouis, une conscience. Et au fur et à mesure des indices, la confiance de Gesicht s’effrite et les dilemmes moraux s’imposent. De même la figure d’Astro est présentée sous un angle tout à fait nouveau. Débarrassé de la fonction du héros tout puissant, il devient ce petit garçon en quête de famille, une arme au service d’intérêt supérieur. Son récit vient explorer la solitude de cet androïde, lui donner une âme, de la peine. Que cache le sourire du héros de la série éponyme ?

      Pluto, un récit représentatif du style Urasawa

      La construction narrative est typique des œuvres d’Urasawa. Que ce soit dans Monster ou 20 th Century boy ou Billy Bat, l’auteur adore les histoires d’enquêtes où la chasse de l’homme vient bousculer les certitudes du départ. Qui est Pluto le mystérieux robot assassin ? Quelles sont ses motivations ? Comme dans Monster, la quête de l’identité conduit à se lancer sur les créateurs du monstre. Et finalement ce monstre/assassin est-il réellement coupable ?

      Le récit est aussi comme dans toute l’oeuvre d’Urasawa polysémique. Pluto se définit comme une très belle enquête policière avec ses rebondissements, ses fausses pistes. Mais le récit résonne de deux autres dimensions fortes. C’est en effet un récit philosophique qui interroge la figure du robot. Quelle liberté, quelle conscience, quel contrôle ? Sans les nommer expressément, Urasawa évoque les fameuses lois de la robotiques d’Asimov pour à nouveau les questionner. La frontière Homme-Machine résiste-telle au progrès de la cybernétique et de l’Intelligence Artificielle ?

      Le récit est en outre comme dans de nombreuses œuvres d’Ursawa politique. Sans dévoiler un élément central de l’histoire il faut rappeler que la série débute en 2003 au moment de la guerre d’Irak et de l’invasion du pays par les E.U.A. L’occasion pour l’auteur de venir interroger les concepts de sécurité collective, de guerre préventive, de guerre contre le terrorisme et de livrer sa vision de l’histoire contemporaine. Il se plaît aussi à dénoncer la notion de mensonge d’état.

       

      Fiction et histoire s’entrechoquent

      Le dessin est enfin une belle illustration du style d’Urasawa et de ses équipes. Des décors d’abord très travaillés dans un style photo-réaliste. Des ambiances qui accordent une place de choix à l’architecture, à la pluie, au plan large et à la lumière. Des visages très reconnaissables, très européens notamment dans le style des nez.

      Pluto, plus qu’un hommage à l’oeuvre originale

      En s’éloignant de l’histoire d’origine, Urasawa réussit à transcender le matériau d’origine. Les 7 robots les plus puissants, Uran, le professeur Tenma, Pluto, sont tous issus de l’univers de Tezuka. Urasawa respecte leur design en le modernisant, réécrit leur origin story tout en conservant leur pouvoir/aptitude/caractère. Les références, citations à l’oeuvre d’origine n’alourdissent pas le récit. Un lecteur qui ne connaîtrait pas la série de Tezuka ne risque pas de passer à côté de l’histoire. Plus qu’un hommage, Urasawa a décide d’écrire un thriller d’anticipation en utilisant ces personnages iconiques.

      Des personnages d’origine retravaillés

      Ainsi, si vous appréciez Blade Runner, Ghost In the Shell ou Asimov, procurez-vous d’urgence la série Pluto chez Kana. 8 volumes qui se dévorent d’une traite. Une introduction idéale pour découvrir l’univers et le style d’un des plus grands auteurs de manga. Et si vous êtes curieux de l’oeuvre de Tezuka, allez jeter un oeil sur la revisite musclée de Dororo chez Delcourt ou à l’hommage collectif Tezucomi toujours chez Delcourt.

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