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      Critique d’Ayako l’enfant de la nuit tome 2 : une adaptation toujours aussi réussie

      Ayako est à l’origine une histoire d’Ozamu Tezuka racontant le retour dans son village d’un ancien militaire. L’occasion rêvée pour Tezuka d’aborder des thèmes qui lui sont chers : la famille, les secrets, la rédemption, le destin. Le mangaka Kubu Kirin reprend ce matériau pour le transposer dans un Japon contemporain. Le premier volume dont vous pouvez lire la chronique sur le site nous avait agréablement surpris trouvant un équilibre subtil entre modernité, érotisme et  noirceur. Ce second opus poursuit sur la même veine à mi-chemin entre l’hommage et la transgression.

      Une famille en « or »

      Lorsque Jin retourne dans son village d’enfance réaliser un reportage photographie, il est en réalité en mission secrète. Il doit faire pression sur un journaliste local afin que celui-ci cesse de s’opposer à un projet autoroutier. Une affaire d’argent public, de corruption et d’entrisme en somme, comme le Japon en a connu tant. Mais tout dérape quand le gêneur est assassiné. Ce premier drame s’ajoute à un second. De retour dans sa famille, Jin découvre que rien n’a changé depuis son enfance. Son père tyrannise son clan et trompe sa femme. Ainsi est né Ayako, fruit des ébats amoureux du patriarche avec la femme de son second fils !!!  La petite enfant est adulée par son père et protégée de la fureur du second fils par Ryoko, une autre fille illégitime.

      Mais le destin d’Ayako bascule après l’assassinat du journaliste. Afin de faire taire tout témoin, un agresseur s’en prend à Jin qui perd un œil et à Ryoko qui meurt. Pour éviter toute enquête approfondie de la police, Ayako est déclarée morte et enfermée dans un entrepôt. Pendant 8 ans, de 6 à 14 ans, la fille a interdiction de sortir ou de parler avec quiconque jusqu’au jour où un mystérieux ami lui envoie un colis contenant un smartphone lequel devient son unique lien avec le monde réel

      Ayako, un récit porté par un dessin toujours somptueux

      La qualité graphique ne se dément pas dans ce second volume. Nous retrouvons ce style lumineux, ces décors champêtres oniriques avec une attention particulière portée aux fleurs. Kubu Kirin s’attache à décrire une campagne magnétique, en dehors des ravages de la modernité. Le premier acte de ce volume nous emmène ainsi au cœur d’un festival traditionnel où feux d’artifice, processions, kimonos et marché nocturne enchantent les personnages de l’histoire. Ayako établit ainsi un véritable décor de théâtre. L’environnement est une scène, un opéra d’ombres dont l’artifice cache de lourds secrets.

      La qualité du dessin se retrouve dans l’attention portée aux personnages. L’auteur continue en effet de mettre en scène le corps idéalisé de la femme, ici des filles, objet de fantasmes et d’interdit. Avec audace, il donne au récit originel une charge érotique qui va déstabiliser plus d’un lecteur. Pourtant, il le fait en accord avec son propos. Dans une famille dysfonctionnelle où le père transgresse toutes les règles, les enfants sont tous contaminés. Que ce soit les hommes (ici le cadet) totalement esclaves/maîtres de leurs pulsions que les femmes réduites à l’objet de désir. Et tout le travail sur les visages vient approfondir cette réflexion : l’innocence d’Ayako ; la monstruosité en gestation du cadet.

      Ayako : une histoire aux multiples enjeux

      Ce second volume offre à l’intrigue un développement intéressant permettant d’enrichir l’œuvre originelle. En effet, nous avons quatre arcs narratifs qui s’entrecroisent. Le 1er s’intéresse à Jin. Après sa première mission et la mort de Ryoko, il retourne à sa vie d’antan: un homme de l’ombre exécutant les basses œuvres de politiciens et d’hommes d’affaires. Mais au fond de lui résonne encore le bruit de sa promesse faite à Ryoko et c’est désormais Ayako qu’il veut protéger. Le second concerne l’enquête policière en suspend mais qui peut resurgir à tout moment. Le 3ème se penche sur la famille. Avec la mise à l’écart du père, les ambitions s’entrechoquent autour de la question de l’héritage. Héritage matériel mais aussi moral : une fois évaporée la figure du père, les fils sauront-ils guérir ?

      Le dernier arc est le plus explosif et sulfureux. Il concerne en effet Ayako. L’auteur ici modifie le propos de Tezuka. En effet, ce dernier imaginait une Ayako enfermée de 4 à 28 ans. Kubu Kirin choisit de faire vivre Ayako cachée de tous et de toutes de 6 à 14 ans. Car il veut placer son histoire dans une thématique contemporaine. Comment grandit une fille interdite de tout contact humain ? Quel impact aurait l’arrivée d’un smartphone sur sa psychologie ? L’auteur imagine d’en faire une otaku, accro aux jeux, addicte à l’achat en ligne. Un nouvel enfermement en somme venant remplacer le précédent.

      Un récit qui brise le quatrième mur

      Au théâtre, le quatrième mur désigne un mur imaginaire, devant la scène, séparant acteur et spectateur. Le briser fait référence aux acteurs, comédiens, s’adressant directement au public. Par extension, cette expression désigne tout passage d’une œuvre de fiction où l’auteur, les personnages, discutent avec le lecteur, le spectateur. Kubu Kirin choisit cet artifice pour d’une part discuter de son travail d’adaptation. Pourquoi avoir réduit le temps d’enfermement ? Comment rendre hommage sans tomber dans la simple copie ? Il donne ainsi envie de relire les deux oeuvres pour repérer les subtiles références cachées.

      Ce quatrième mur, il le brise pour questionner aussi la posture du lecteur. « L’action se passe l’été et pas une seule scène de maillot de bain ??? pourquoi ? » peut-on lire en fin de manga. Avec beaucoup d’ironie, Kubu Kirin met le lecteur, les éditeurs, les auteurs en face de leurs contradictions : à quel moment l’érotisme devient-il un voyeurisme dérangeant ? Il a ainsi la volonté de mettre le lecteur dans la peau des protagonistes de son histoire. Le malaise dégagée par certaines pages vise à rendre tangible le vécu des membres de cette famille.

      Au terme de ce second volume, il est indéniable que les éditions Delcourt/Tonkam ont eu raison de donner sa chance à ce manga. Œuvre sulfureuse, Ayako questionne la noirceur de l’âme humaine tout autant que la posture du lecteur. Une adaptation de qualité dont nous attendons avec impatience la conclusion.

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