Quel comics à offrir à Noël ? Multiversity, les 52 merveilles de Grant Morrison

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Grant Morrison est un nom connu des lecteurs de comics. Ce natif de Glasgow a oeuvré à la fois pour Marvel (New X Men) et DC (Multiversity) tout en réalisant ses propres séries en solo. Son travail marqué du sceau du méta, de la convergence et de l’analyse, a accouché de monuments dans l’univers du Comics. Son énorme run sur Batman par exemple, sa réinvention de Animal Man ou le très touchant Joe l’aventure intérieure, témoignent d’une inspiration sans limites. . C’est en 2014 qu’il se lance dans la publication pour DC Comics de Multiversity, crossover intergalactique et multiversel, unifiant 80 années de comics. L’intégral de son travail est sorti en France en 2018 aux éditions Urban Comics. Quatre années d’attente amplement compensées par la lecture d’un récit qui a rebattu les fondations de l’écriture super-héroïque

52 univers connectés

52 Terres parallèles composent le multivers de chez DC. 52 versions différentes de super-héros, 52 versions différentes de leurs adversaires. Sur la terre 10, K-El est appelé overman et sert le régime nazi. En revanche sur la terre 30, il est le red son, défenseur de l’U.R.S.S. Sur la Terre 3, les rôles sont inversés : les super-héros forment un syndicat du crime et les super-vilains défendent la justice.

Toutes ces terres cohabitent, s’ignorent souvent jusqu’au jour où la Noblesse, une race super-puissante et inter-dimensionnelle attaque le multivers. L’offensive submerge de nombreux mondes et les derniers justiciers n’ont plus qu’une solution. S’unir par de-là les dimensions pour survivre. Dans cette lutte ultime, ils découvrent une arme : des comics books permettant de naviguer à travers les différents planètes.

multiversity : justice league

Multiversity : le guide du voyageur inter-dimensionnel

Apprécier Multiversity, c’est d’abord entrer dans 80 ans d’histoire du Comics DC. A force de reboot, de crises, d’itérations, la cohérence de l’ensemble s’est diluée au gré de l’inspiration des scénaristes et des dessinateurs. Afin de relier l’ensemble, Grant Morisson dessine au sens propre du terme la carte du multivers DC. Son œuvre comporte en effet ,en page centrale, un guide dimensionnel offrant une carte stellaire et un descriptif des 52 Terres. Son œuvre se pose comme le socle à partir duquel se construit l’univers DC.

C’est pourquoi Multiversity comme Flashpoint en son temps est un récit fondateur pour le futur de DC. En clarifiant le multivers, Grant Morrison ouvre la voie à une nouvelle ère éditoriale. Son œuvre en effet a essaimé en séries annexes explorant les autres terres (Terre X). Elle a aussi ouvert la voie à l’arc Batman Métal et la découverte du multivers noir. Elle a également rendu possible la saga Infinite Frontier qui continue à jouer avec les possibilités de ces mondes multiples. Sans oublier l’influence inévitable de ce récit sur le 7è art, notamment sur le snyderverse.

multiversity : overman Terre X

L’épique cosmique à son paroxysme

Le travail de Grant Morrison, intellectuellement brillant, comme nous le verrons se pose comme un spectacle grandiose. Le scénariste nous offre en effet une aventure jouant sur toutes les échelles : spatiale, temporelle, artistique. Il se saisit de son concept et l’exploite totalement. Des mini-héros, des héros-animaux, des héros vintage, tout est utilisé, synthétisé. Aucune période de DC n’est mise de côté. L’énorme flou éditorial devient en réalité le support du multivers. De même, Grant Morrison se doit de définir une menace crédible. Et il trouve en La Noblesse, un adversaire aussi terrifiant que riche en interprétations. Mélangeant l’imaginaire de Lovecraft à celui des mythologies nordiques, il installe une némésis d’exception destinée à durer.

Brillant sur son écriture, Multiversity s’appuie sur une ambiance graphique excellente. Les dessinateurs, nombreux ont réussi, à la fois à représenter le foisonnement du multivers, et à la fois donner au récit une cohérence. Chaque Terre possède ainsi sa personnalité qui se fond dans une fresque cosmique unique. Ces sauts stylistiques, loin de déstabiliser le lecteur, lui permettent de s’approprier ce concept de multivers. C’est un procédé que l’on retrouve souvent dans le monde comics. Alan Moore dans sa série La Ligue des Gentlemen Extraordinaires ne procède pas différemment pour faire sentir la dimension magique.

multiversity : strange universe

Multiversity, la lettre d’amour au pouvoir de l’écriture

La grande force de cette série réside dans des multiples niveaux de lecture. Grand Morrison a en effet l’habitude de construire des récits denses, complexes sans être hermétiques. En effet, il brise régulièrement dans sa narration le quatrième mur. De manière diégétique à travers ces comics books, passerelles entre les dimension. Et extradiégétique en interpellant directement le lecteur à travers la Terre 0. Il ajoute des hommages constants à l’histoire des comics. Son récit très méta est irrigué par l’immense érudition de son auteur.

Mais cette abondance loin d’exclure le lecteur lambda l’intègre dans une mythologie moderne. En effet, d’une part, la maîtrise de toutes ces références n’est jamais utile à la compréhension de l’ensemble. D’autre part, la mise en scène aide le lecteur à voyager à travers les différentes versions de ces personnages. En outre, ce récit est un cri du cœur en direction du lecteur et de l’auteur. Tout ici concorde à célébrer la force des mots, à glorifier celles et ceux qui en les captant les transforment en éternité. Multiversity se définit comme une œuvre exigeante certes mais terriblement humaniste qui se construit avec son public.

multiversity : comic book

L’ère des possibles

Multiversity se présente enfin comme une œuvre somme que DC n’avait pas connue depuis peut être Kingdom Come. En effet Grant Morrison interroge sur les racines du mythe, notre besoin de croire. L’Humanité peut-elle avancer sans cette irruption quotidienne de l’irréel dans le quotidien ? Posant ces récits comme des moteurs de l’histoire, il se plaît à mettre en scène notre relation fusionnelle avec ces légendes modernes. Lesquelles comme les légendes antiques conduisent à des débats, critiques, réinterprétations, crispations, déceptions.

Grant Morrison célèbre aussi la liberté créatrice. En s’appuyant sur toute l’histoire de DC, il souligne que la seule limite c’est l’inspiration. Continuité, cohérence, imagination se mélangent en permanence. Les héros ne sont pas sacrés. Ils sont des véhicules que les auteurs empruntent pour parler de notre monde, de nos choix, du hasard. D’où l’importance dans la carte du multivers des planètes encore inconnues. Il reste encore des histoires à écrire.

multiversity : universe map

En lisant Multiversity, vous vous immiscez dans une œuvre qui est plus qu’un récit de super-héros. Hommage à l’histoire du comics, guide galactique, réflexion sur la création et sa réception, elle propose de multiples niveaux de lecture indépendants. C’est ce qui rend cette œuvre si unique.