Pénétrez dans l’inconnu dans A Walk Through Hell

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critique A Walk Through Hell
Planche de la bande dessinée A Walk Through Hell

Si The Boys explose les audiences (mais aussi les corps), son scénariste n’en continue pas moins à proposer de nouveaux comics comme le prouve A Walk Through Hell ou comment un entrepôt devient une entré dans la psyché de l’Amérique.

Au FBI, on respecte les codes (du polar)

A Walk Through Hell débute comme un polar banal. L’expression est étrange mais elle est pleinement justifiée. Le scénariste Garth Ennis rassure tout d’abord le lecteur en lui offrant des codes connus du polar. Les premières pages montrent une scène du quotidien. Un jeune couple avec un enfant se promène dans un mall pour faire les courses de Noël. Tout bascule quand ils sont tués par un tireur fou se révélant être un agent sans histoire du FBI.L'horreur dans A Walk Through Hell

On suit ensuite la routine matinale de ses coéquipiers : les agents spéciaux Shaw et McGregor. Cette banalité est aussi vestimentaire : ils portent tous des costumes marron ou noir. Ce classicisme se retrouve dans le style du dessinateur de A Walk Through Hell, Goran Sudzuka. Tout en rondeurs, son épure proche du franco-belge sert admirablement le récit. Le dessinateur rêvait depuis vingt ans de travailler avec Ennis et on peut voir cette motivation dans les bonus avec des croquis puis une page de scénario par épisode devenant le dessin final. On peut juste regretter que le scénario ne soit pas traduit.

Le duo d’agents fonctionne sur les oppositions scénaristiques. McGregor est un homme brun à lunettes et Shaw une femme blonde. Elle est par ailleurs la principale narratrice. McGregor est plus jeune et idéaliste malgré la dure réalité. Shaw est plus détachée même si ses nuits sont hantées par d’effroyables souvenirs. McGregor est un progressiste engagé et ouvert à l’étrangeté tandis que Shaw apolitique et rationalise. Lui s’amuse de la situation alors qu’elle panique parfois. Ensemble, ils commencent une enquête banale de vérification d’un entrepôt où on a trouvé de l’ivoire d’éléphant et de la coke. Jusqu’à présent, A Walk Through Hell reste donc dans les rails d’un polar mais le train du récit déraille quand les agents pénètrent dans ce hangar…

Mélange des genres…

Le scénariste Garth Ennis nous a saisis par ce début simple et on ne lâche plus le livre. A Walk Through Hell bascule dans le fantastique par la multiplication de phénomènes surnaturels. En effet, Shaw et McGregor viennent comprendre comment deux collègues ont disparu dans cet entrepôt. De plus, inexplicablement, l’équipe d’intervention du SWAT est resté cinq minutes et en est sorti avec effroi. L’horreur dans A Walk Through Hell se glisse dans le quotidien. L’action se déroule dans la banalité d’un entrepôt. Ce lieu moderne est structuré autour l’efficacité mais personne ne sait ce que contiennent chaque palette. Tout change la nuit car il n’y a plus personne. L’angoisse est plus forte par le style épuré du dessinateur. Le fond est dans le noir et les surfaces sont lisses. Une case suffit à intriguer comme cette double file de policiers qui s’aident à se suicider

Ennis sait mener plusieurs récits parallèles sur une même case en jouant sur le contraste entre les images et les dialogues très banals et un récitatif racontant un massacre. Ces textes montrent que l’auteur est un excellent dialoguiste. On ne comprend pas tout au début et donc se projette. Que sont les spectres kidnappeurs d’enfants ? Quel est ce lieu dont on ne sort pas ?  Ennis maîtrise l’art de narration en BD comme lors d’un changement de page où le banal laisse place à la stupéfaction d’une mort violente que le lecteur n’a littéralement pas vu venir. Le scénariste est tout aussi doué avec la narration par chapitre car chaque nouvel épisode renforce l’étrangeté.Une image choc d'A Walk Through Hell

… pour un propos engagé

Les héros d’A Walk Through Hell sont des agents venus de différentes minorités. Shaw est une femme et McGregor gay dans un milieu viriliste. Le fait qu’ils ne soient pas en conflit diffuse aussi un message de respect. A peine un massacre perpétué, des tweets surgissent et un échange d’invectives commence sur le port d’armes et le racisme. Le contexte politique apparaît lors d’un dialogue entre agents. L’enquêteur McGregor se refuse à considérer Trump comme un président banal. Bien plus intéressant, cette crise politique apparaît aussi par la parabole centrale d’A Walk Through Hell.  Cet entrepôt révélant de nuit des secrets mortels est celle de la porte ouverte par Trump. Par son outrance et sa vulgarité, le populiste libère les pulsions réactionnaires : le racisme, l’homophobie, la misogynie… Les agents trouvent aussi des étrangers dans le hangar.

Dans A Walk Through Hell comme dans The Boys, Ennis s’attaque à une figure d’autorité : ce ne sont plus les super-héros mais la police. Il déconstruit le mythe pour montrer la fausseté des représentations. Toujours infaillible et froids dans les séries, les agents du FBI se révèlent ici totalement perdus. Machine professionnelle au service de l’ordre, ils sont dépassés par l’absurdité du monde.

Dans ce premier tome, le scénariste Garth Ennis fait progressivement monter la tension en révélant des faits de plus en plus incroyables sur cet entrepôt. De plus, les rebondissements personnels sur le duo d’enquêteurs sont aussi nombreux que réussis. A la fin de la lecture, on peut sans aucun doute affirmer que A Walk Through Hell est le titre le plus réussi de la toute jeune maison d’édition Black River.

Retrouvez sur ce site les chroniques sur Magic et Une étude en émeraude de la même maison d’édition.