Pégase sort « Another World » : clips, écoute et interview

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Pour son nouvel album « Another World », Pégase s’associe avec la chanteuse Ana Benabs et continue dans son chemin entamé en solo en 2014, à savoir des chansons anglophones arrangées avec une électro sobre, qui n’est pas sans rappeler Brian Eno. On a écouté tout ça, puis lui a posé quelques questions, de son expérience avec son groupe précédent Minitel Rose à son aventure musicale en duo.

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De Minitel Rose à Pégase

Le Nantais Raphaël d’Hervez n’en est pas à son premier essai, ayant fondé le groupe Minitel Rose, qui mêlait électro brute et format pop. Leur mini-album « The French Machine » à l’imagerie kitch sorti en 2008, était une belle sensation, cette même année où un autre groupe français au registre similaire, Midnight Juggernauts, jouaient aussi les trublions des teufs électro de l’époque.

Quelques années plus tard, Raphaël troque son nom contre Pégase et décide de s’investir plus sur son chant et ses paroles, là où Minitel Rose misait plutôt sur le dancefloor. C’est ainsi qu’après un EP sorti en 2012, Pégase sort son album éponyme en 2014 en solo. Ses chansons mélancoliques et aériennes sont le fruit d’arrangements organiques, où de vrais instruments viennent se mêler à des productions digitales discrètes. Lui aime faire de la musique sans avoir à allumer son ordi à chaque fois. Cela s’entend dans ces arrangements évoquant parfois les grands espaces, on y entend des voix lointaines et devine des atmosphères filmiques (le cinéma est une des influences revendiquées). Si vous êtes attachés aux vieux albums de Brian Eno, New Order, ou le « Heroes » de David Bowie, que vous n’êtes pas allergiques à la dreampop de Slowdive, et que vous attendez des relèves dignes de ce nom (comme Future Islands, ou les français LNZNDRF), alors suivez ces artistes.

« Another World », un projet désormais à 2

Dans les singles de « Another World« , dernier album qui sort ces jours-ci, on entent une seconde voix, celle de Ana Benabs, ayant rejoint le chemin de Pégase. Lorsqu’on écoute « Well Bell », le style est guilleret, léger, et on a un véritable tube. La version sortie l’année dernière est restée dans la bouche et les jambes de nombreux auditeurs, celle qui sera présente dans l’album (« Well Bell Fire Walk With Me« ) est aussi accrocheuse, un poil plus rétro. L’autre single « Be Wild » possède aussi une fraicheur, celle de la féminité et du refrain évident qu’on se plait à fredonner plusieurs fois sous sa douche.

La sortie de « Another World » ce 27 mai est précédée également du clip « The Black Snow », où on aperçoit images maritimes, cheveux au vent et fuite en avant. Ana, et son émanation vocale bienvenue dans la musique de Pégase, pourrait bien être l’égérie de cette notion à laquelle nous sommes tous attachés : la liberté, y compris celle qui surgit de la rencontre avec « l’autre monde », avec l’autre tout court.

Tout ça nous rend curieux : on a rendez-vous avec le duo dans un bar du 18 ème arrondissement. Tout penaud et voulant couper court à la routine, Raphaël d’Hervez commence tout de suite par excuser sa complice au chant, Ana, qui a du s’absenter à l’interview, car elle est étudiante et l’heure tombe en même temps qu’un TD.

« Minitel Rose était à l’image de notre bande de jeunes, Pégase est mon image plus personnelle et intime. »

Pegase_01Raphaël : Ca me fait marrer, car elle est journaliste, et elle m’a dit qu’elle avait déjà reçu le disque, alors que moi, l’auteur, je ne l’ai toujours pas reçu ! (rires) Mon label devrait me ramener quelques uns de mes disques.

JF : C’est une belle pochette d’ailleurs !

Raphaël : Le dessinateur qui l’a fait va me donner le dessin original. A part en imprimé, ou en fond d’écran d’ordi, je ne l’ai pas vu en vrai. J’ai besoin de le voir en vrai. C’est du réel. C’est un dessin, j’ai hâte d’avoir la pochette entre les mains.

JF : Comment s’est fait la collaboration avec Ana?

Raphaël: En fait ça s’est pas décidé. J’aime quand les choses se font sans prévoir, et que j’apprécie la chose après coup. En général, je fais les choses sans réfléchir, je suis assez instinctif. C’est exactement pareil avec Ana. Souvent dans les chansons, j’ai toujours bien aimé les choeurs. Il y a ma copine, ma soeur qui chantent. J’aime bien cette deuxième voix en tant que « question – réponse ». Ana est quelqu’un que j’ai croisée de temps en temps. Avec la différence d’âge, on a pas trop de potes en commun. Un jour j’ai joué dans un concert à Nantes, c’était la release party de mon label, le Disco Anti Napoléon et elle faisait la première partie avec son groupe « Des Roses ». Elle ne joue plus dedans depuis quelques temps. Il y avait 2 filles et un gars. La fille était sa soeur. Je trouvais ça chou. J’ai proposé au groupe de venir, tous les 3.

Du coup, Ana et Suzanne sont venues toutes les 2, j’avais besoin de choeurs pour « Well Bell », lors de l’enregistrement de la toute première version. Je voulais des choeurs féminins puissants. Puis je voulais que ce refrain soit en boucle tout le temps. Je me suis dit que la voix d’Ana allait être la meilleure. Ana m’a proposé de me rejoindre dans Pégase donc ça tombait bien. Du coup, en l’imaginant être à tous mes concerts, ça a pas mal modifié ma perception. J’ai du partir au bord de la mer pour réfléchir. J’ai réfléchi et imaginé des choses qu’elle pouvait chanter ou faire dans des morceaux, mais je ne savais pas si ça allait marcher. Et bonheur : tout ce que j’avais imaginé a fonctionné lors des essais.Ca a été génial de composer une chanson entière rien que pour sa voix par exemple.

J’ai mis du temps à construire l’univers de Pégase, entre le 1 er et le 2ème album en 2014, il s’est passé 6 ans. J’avais pas envie de le déconstruire.

JF : Justement, comme es-tu passé de Minitel Rose à Pégase, est-ce qu’il y a un pont entre les 2 projets? Entre la disco assez folle et l’électro brute d’un coté, et Pégase de l’autre, où est le lien?

Raphaël : Minitel Rose est un groupe que j’ai monté avec mes 2 meilleurs potes. Super jeunes et super cons, on voulait faire notre musique pour faire la teuf. On était des casse-cous. On était un peu des punks de la teuf. C’est un truc qui se fait en bande, on est en effervescence. Minitel Rose est à l’image de notre bande de jeunes, Pégase, mon image plus personnelle et intime.

JF : Est-ce que l’influence de l’Océan Atlantique est toujours importante chez toi?

Raphaël : Oui, chaque fois que j’ai l’impression de tourner en rond je me retire à la mer. Je ne prend qu’un quart de mon matos, les choses sont plus évidentes, je me pose moins de questions.

JF : A quel moment vous avez décidé de créer le label Future Records?

Raphaël : C’était pour sortir le premier disque de Minitel Rose. A ce moment là (2008), c’était la crise du disque, et dans le même temps, c’était l’essor des My Space, etc…. Le choix de sortir le disque était risqué. A Paris, les concerts étaient blindés, alors qu’on avait ni label, ni disque. Ca s’est fait en jouant la première partie de Of Montréal. Un distributeur nous est tombé dessus, et nous a conseillé : « Créez vous-même votre label ! ». On a eu l’impression de briser la chaine alimentaire. Un distributeur nous semblait tellement lointain à cette étape de notre carrière. On a supprimé les intermédiaires. Vu que c’était un rêve, on se disait qu’on allait jamais le faire. C’était drôle. On a emprunté chacun 1000 balles à nos parents, et Motorola était notre sponsor. Je bossais dans un resto à mi-temps. Comme le disque a bien marché, le projet s’est développé.

« Je n’écoute jamais les groupes qui sont dans le même registre, comme Beach House. Un joueur de foot ne va pas voir un match le week end ! »

JF : On sent qu’il y a des vieux instruments dans le disque, cet aspect un peu vintage…

Raphaël : Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière. Il y a des disques que j’adore avec des instruments que je n’apprécie pas, d’autres moins bons avec des instruments que j’apprécie ! Personne ne dit qu’un instrument est meilleur qu’un autre, tout dépend de la manière avec laquelle on joue. Cela reste un moyen. Un synthétiseur est à mettre à la même échelle qu’une clarinette. Je suis dans un truc un peu hybride. Ce qui est important est qui est derrière l’instrument !

JF : Ana était chez Des Roses, un groupe assez « shoegazing », ce qui est vaporeux, indistinct. Et là avec Pégase, on a une tournure pop, des refrains accrocheurs. Ca s’est fait comme ça tout seul?

Raphaël : Je m’en suis rendu compte après. Le coté « refrain pop » était moins marqué dans le premier album. Il y avait des sonorités pop, mais sans refrain. Pour celui-là, je ne me suis pas dit « tiens, je vais faire un album pop ». Il y a du chant, des lignes de guitare, un gimmick de refrain… Il y a plus de chansons, avec des instrumentaux. Je suis allé plus loin dans le côté vaporeux aussi.

JF : Rétrospectivement, tu penses que ça peut ressembler à des artistes que tu écoutais avant? Ou ce sont des choses auxquelles tu ne penses pas?

Raphaël : Ca dépend, c’est très subjectif. Il y a des journalistes qui me disent que cela a l’influence d’un gars que tu n’as jamais écouté…

JF : C’est pour ça que j’oserais pas avancer tout de suite des noms d’artistes !

Raphaël : J’écoute quasiment pas de pop. J’aime bien, mais j’essaye de ne pas me laisser influencer. J’écoute de la musique qui n’a pas de rapport avec la mienne : musique indienne, rap des années 80 et 90, musique concrète comme Philippe Glass…

JF : Brian Eno aussi?

Raphaël : Oui, énormément. Ca doit s’entendre ça je pense !

JF : Oui ça s’entend !

Raphaël : Oui, dans les structures… Après, j’écoute pas de choses actuelles qui sont sensées refléter ma musique, comme Beach House par exemple. Je me dis, un joueur de foot le week end, il va pas aller voir forcément un match de foot. Alors que moi je préfère aller voir un match le week end !

« A l’école, on disait souvent de moi que j’étais dans ma bulle, dans un autre monde. »

Pegase_02JF :  Pourquoi le titre « Another World »?

Raphaël : Plusieurs raisons. Le premier album n’avait pas de titre. Il serait une BO d’un film imaginaire. Le deuxième, je n’allais pas faire la même, chose, il fallait que je trouve un nom avant le début de l’enregistrement. Ca vient d’abord du jeu vidéo « Another World », sorti dans les années 90 (Un jeu célèbre où on incarne un héros qui évolue dans des décors futuristes et dessinés, un grand concurrent de « Flashback » issu du même studio, NDLR), auquel je rejouais dans la maison au bord de la mer dans laquelle je me repose entre 2 albums. J’adore ce jeu, il y a une ambiance différente, qu’on retrouve aussi dans « Blade Runner » ou « Twin Peaks ». Il y a cet aspect répétitif que j’aime beaucoup.

JF : On pourrait penser que ça pouvait venir de l’album « Another Green World » de Brian Eno…

Raphaël : Ouais, autre explication, j’écoutais beaucoup cet album. J’ai toujours écouté une autre musique que celle du jeu, que je trouve pas terrible. Par ailleurs, quand j’étais gamin, j’avais l’impression de ne pas être né au bon… (hésitations) A l’école, on disait souvent de moi que j’étais « dans ma bulle », « dans un autre monde ». Les profs avaient l’impression que j’en avais rien à battre d’eux, alors que c’était pas vrai ! J’ai toujours eu le sentiment de ne pas vouloir quitter ma planète. On peut dire que l’album est une quête vers un autre monde, et en quelque sorte envers soi-même. Ca peut être un album où l’auditeur peut se faire son propre scénario. Dans le prochain clip « The Black Snow » (Le dernier d’une trilogie, sorti le 17 mai dernier), on voit la protagoniste parvenir à trouver finalement sa liberté suite à cela.

JF : Y a-t-il des nouveaux morceaux déjà prêts?

Raphaël : Pour l’instant, je prépare le live, et je suis hyper content. Faudrait que je sorte un disque live. On a 2 concerts de prévus (Le 28 mai à Nantes et le 23 juin à Paris). C’est encore une autre aventure. On a créé une histoire dans la continuité de l’album précédent. Dans les versions live, les morceaux se jouent dans la durée, parfois près de 10 minutes, je sens que je me lâche. Ca serait bien que je sorte des chansons en français. Mais c’est pas la langue de Pégase. Pas mal de gens m’écoutent à l’étranger, c’est pas cool de les exclure.

JF : Merci à toi d’être venu, à très vite ! On te souhaite un bon succès pour l’album.

Raphaël : Le succès d’un disque ne le rend pas meilleur. Parfois le succès le rend moins bon. Des fois tu te dis, si tout le monde achète ce disque, ça perd en préciosité. Il y a un disque que j’adore par exemple, que je considère comme majeur, un truc de rock psyché, à la Tame Impala, et qui ne fait que 300 écoutes sur Bandcamp . Il faudrait que je te retrouve le nom (après une relance, Raphaël nous précisera que c’est « Night Fits » de Wyla).

De manière générale, il ne faut jamais composer des morceaux en se souciant de la critique. Il faut que ça plaise à moi d’abord, c’est le plus important.

Merci et à très vite !

Pégase se produira le 28 mai à Nantes (dans le cadre du festival Indigènes) et le 23 juin à Paris (Café de la Danse).