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      Critique du tome 23 d’Inspecteur Kurokôchi chez Komikku : un final en apothéose

      Ce mois d’avril voit la conclusion de la série inspecteur Kurokôchi, publiée depuis 2012 au Japon et depuis 2015 en France. A la baguette, nous trouvons un duo de mangaka de haute volée. Au crayon, Kôji Kono très connu pour sa série Gewalt dont il était aussi le scénariste. A la plume, Takashi Nagasaki, collaborateur émérite d’Usawa sur les séries Master Keaton, Billy Bat ou encore Pluto. Un casting de luxe au service d’un polar noir, corrosif centré sur les démons passés et présents du Japon et du monde. Au bout de 6 ans, la série connaît une fin forte répondant à toutes les questions sans trahir le ton de l’œuvre.

      Inspecteur Kurokôchi : Tokyo confidential

      La série suit les enquêtes du pire inspecteur de la deuxième brigade : Keita Kurokôchi. Celui-ci est en effet corrompu et utilise les pires secrets des politiciens et des hommes d’affaire japonais pour les faire chanter et être intouchable. Un anti-héros absolu sorte de synthèse entre Jack Vincennes et Bud White, les deux, des policiers aux méthodes radicales du roman L.A confidential de James Ellroy. Mais la routine de ce drôle de policier se voit perturbée par l’arrivée d’un nouveau coéquipier. Shingo Seike, jeune officier idéaliste de l’agence nationale ne rêve que de confondre les agents sans morale.

      Entre les deux hommes que tout oppose naît une vraie complicité quand Seike découvre quels objectifs vise le policier corrompu. Sous ses airs débonnaires et amoraux, l’inspecteur Kurokôchi s’est en réalité donné une mission : plonger dans les noires affaires du Japon. Seul un homme comme lui a les capacités de faire la lumière sur les sombres secrets du pays. La série va donc développer des arcs narratifs s’emboîtant comme des poupées russes. Nos deux policiers naviguent entre petits arrangements politiques, secte millénariste et crimes non élucidés. Tandis que dans l’ombre s’agite un intriguant politicien Sawatari.

      Un scénario parfaitement maîtrisé

      La série a été construite sur un équilibre fin où fiction et réalité se mélangent. En effet, ce volume clôt d’abord le face à face entre Kurokôchi et Sawatari, véritable phoenix de la politique. David contre Goliath. L’ultime opus lève enfin le voile sur les derniers mystères  et apporte à la toute dernière case la réponse attendue depuis le début de la saga. Une révélation qui rend encore plus forte l’intrigue.

      Cette rivalité n’est pourtant qu’un aspect de l’histoire. Takashi Nagasaki veut en réalité amener le lecteur à se plonger dans l’Histoire présente et passée du Japon. Son scénario s’appuie  sur de vraies affaires criminelles souvent non élucidées au Japon (la secte Aum, la banque Teigin, le casse des 300 millions de yen).  Il y ajoute une dimension géopolitique actuelle (menace chinoise, crise nucléaire nord-coréenne, le partenariat avec les E.U.A). Il l’enrichit enfin dans les derniers volumes d’une réflexion sur la vie politique japonaise et  sur les soubresauts de la démocratie occidentale. Son histoire se déploie donc en de nombreuses ramifications complexes qui restent parfaitement compréhensibles grâce à la fine imbrication entre fictif et réel.

      Inspecteur Kurokôchi, polar noir et satire politique

      Ce dernier volume ne trahit pas l’esprit de la série. Le lecteur est devant un seinen noir, un polar brut et sans concession qui écorne l’image du « cool Japan ». Derrière le rideau, se révèle une scène faite d’arrangements entre amis, de guerre des polices, de collusion entre politique, monde des affaires et mafias. Tagashi Nagasaki va au bout de sa construction d’un monde anti-héroïque. Il faut attendre la toute fin pour que les masques tombent et que les policiers découvrent le vrai visage de l’inspecteur Kurokôchi. Mais l’intelligence de son scénario fait que les policiers ont fait leur choix avant cette révélation. Ceci donne à la saga une belle morale : l’instinct triomphe sur l’intérêt.

      Ce dernier tome poursuit en plus la réflexion de l’auteur sur la politique. En effet, il ne se prive pas d’égratigner le quasi-monopole du parti libéral démocrate nippon renommé dans la série parti libéral-nationaliste sur la vie politique de l’archipel. 70 ans le pouvoir quasi interrompu, un cas unique dans une démocratie. Le lecteur attentif reconnaîtra d’ailleurs l’ancien premier ministre Koizumi derrière les traits d’un des caciques du parti libéral-nationaliste. Ce volume poursuit de plus un examen clinique (commencé dans le 22) de la fragilité de la démocratie occidentale  face au pouvoir l’image. Une bonne communication effacera les pires actes. L’ascension de Sawatari en est la preuve. Pour appuyer son propos, Tagashi Nagasaki multiplie les clins d’œil à l’actualité politique mondiale récente. Un parti dont le président devient automatiquement premier ministre sans passer par la case élection (allusion à l’arrivée au 10 downing Street de Boris Johnson). Un homme au passé sordide échappant à un attentat en pleine campagne électorale et qui accède à la plus haute fonction (référence à l’élection de Jair Bolsonaro au Brésil).  Ce dernier volume conclut donc une réflexion forte et universelle.

      Inspecteur Kurôkochi : humour et dérision à tous les étages

      Il ne faut pas néanmoins croire que la série inspecteur Kurôkochi est à classer parmi les seinen «sérieux ». C’est tout le contraire. L’auteur livre avec ce dernier volume la conclusion parfaite d’une œuvre décalée. En effet, si ce que l’on raconte est triste, désenchanté, parfois sanglant, le ton employé emprunte les voies de la dérision, du cynisme, du décalage permanent. Cet ultime opus s’appuie à nouveau sur le personnage haut en couleur de l’inspecteur Kurôkochi à la désinvolture désopilante, sur des quiproquos qui permettent l’alléger la tension (la séquence du stalker, du jardin d’enfants). La qualité des dialogues et de leur traduction renforcent encore l’humour. Un exemple, cet échange digne de Tarantino « eh bien, pour des funérailles de premier ministre, on a vu mieux..).

      Le dessin tient une grande place dans l’atmosphère du manga. Koji Kono soigne ses décors et insiste beaucoup sur l’aspect simple, arrondi, parfois grotesque des visages (notamment les bouches). C’est un choix qui colle parfaitement à l’ambiance de l’histoire. Tout semble excessif, sur-joué. Cela rappelle les masques du kabuki à raison. Car le lecteur est plongé dans une pièce de théâtre tragi-comique où l’absurde côtoie le drame. Ce trait très particulier sert, voire renforce la dérision et le décalage.

      Avec ce 23ème volume s’achève une série ambitieuse, exigeante, riche et intelligente. Takashi Nagasaki et Kôji Kôno signent un polar palpitant, une fable satyrique et une  plongée angoissante dans les peurs et les névroses de notre monde.  Une œuvre unique qui fera date dans l’histoire du manga.

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