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      Festival des Arcs 2017 – « Scary Mother » de Ana Urushadze : aussi pervers qu’ensorcelant

      La Géorgie s’invite au Festival du Cinéma Européen des Arcs avec Scary Mother ! Réalisé par la jeune et talentueuse Ana Urushadze, cette histoire nous embarque dans les méandres de l’âme d’une créatrice névrosée. Manana, mère au foyer d’une cinquantaine d’années, sacrifie sa famille ainsi que sa santé mentale dans le but de terminer le roman qu’elle écrit. S’engage alors un parcours aussi malsain que fascinant. Avec sa mise en scène théâtrale et onirique, Scary Mother est une oeuvre radicale à la beauté dérangeante. Focus ! 

      La malédiction de l’écrivain

      Quiconque s’adonne corps et âme à l’art de l’écriture le sait : écrire est une malédiction ! Le processus créatif est aussi éprouvant mentalement que physiquement et Scary Mother le dépeint parfaitement. Manana est présentée sous ce jour : une artiste psychotique et seule dans sa tête, détruisant tout autour d’elle au fur et à mesure. Ajoutez à ça une famille incapable de comprendre cette mère au foyer, et vous avez rapidement des quiproquos et des échanges musclés. 

      Scary Mother est particulièrement réussi dans le traitement de ses personnages, qui ne sont en aucun cas manichéens. Les spectateurs peuvent s’attacher différemment à eux en fonction de leur sensibilité, ce qui est très agréable. Cela pousse le spectateur à être actif intellectuellement vis-à-vis de ce qu’il se passe, plutôt que de laisser le film lui dicter quels sont les personnages à aimer ou haïr. S’il est aisé de comprendre Manana dans son désir de création et d’indépendance, il est aussi très malaisant de la voir s’embourber dans ses névroses comme elle le fait. A l’inverse, on serait très rapidement tenté de mépriser sa famille visiblement insensible à l’art et à la création. Cependant, les chocs psychologiques qu’ils subissent à cause de Manana nous font très vite comprendre leurs réactions véhémentes vis-à-vis d’elle et de ses écrits. 

      Scary Mother est une magnifique représentation des artistes torturés, de leur force créative, mais également de la façon dont ils détruisent leurs relations sociales (un petit peu comme l’était le remarquable Mother! de Darren Aronofsky). Il est très fort d’avoir dépeint cela de manière aussi nuancée, car beaucoup d’autres œuvres auraient pris parti pour un type de personnages plutôt qu’un autre. De surcroît, laisser planer le doute quant à la folie profonde de Manana (sans donner de réponse claire), rajoute une autre dimension intéressante sous laquelle regarder le film. Bref, une impeccable écriture de personnages. Il est toutefois dommage que le film se perde et s’éternise lors de sa dernière partie. Si la première moitié de l’oeuvre s’enchaîne sans le moindre temps mort (malgré la lenteur de ce long-métrage), la seconde moitié se perd et perd de son impact par la même occasion. Fort, heureusement, le dernier échange entre Manana et son père est d’une puissance telle qu’il parvient à rattraper cette faiblesse de rythme de la seconde partie. 

      Une mise en scène reposant sur la perspective

      Malgré la lenteur de son montage et son découpage très académique, Scary Mother se démarque par la composition de ses plans. Jouant habilement sur les cadres, Ana Urushadze semble s’amuser avec les perspectives, transformant ses décors en scènes de théâtre. Mais la composition type théâtre n’est en soi pas la force du film. Après tout, beaucoup de films utilisent ce type de mise en scène, y compris parmi la sélection du Festival du Cinéma Européen des Arcs (comme le fait par exemple L’étrange petit chat). 

      Là où le film réussit une prouesse, c’est dans la profondeur de champ ainsi que dans la perspective que l’on retrouve dans beaucoup des plans. En effet, énormément de cadres sont si profonds qu’on en viendrait rapidement à vouloir voir le film en 3 dimensions. Cela peut paraître farfelu lorsqu’on parle d’un film indépendant géorgien, mais pourtant l’immersion dans le film n’en serait que plus impressionnante. Après tout, Wim Wenders avait déjà tenté l’expérience dans Les Beaux Jours d’Aranjuez (avec plus ou moins de réussite) qui lui-même était un film très onirique. Cette perspective est d’ailleurs très bien utilisée, car celle-ci est aussi symbolique que pratique pour l’évolution des personnages dans l’espace. C’est donc une véritable leçon de mise en scène qui nous est données. De quoi vouloir donner plus de places aux productions indépendantes étrangères, dans lesquelles nous retrouvons des styles de mise en scène particulièrement impactants. 

      Avec sa mise en scène travaillée et ses thématiques fortes, Scary Mother est aussi pervers que magnétique. De quoi donner envie de suivre de près Ana Urushadze et les autres cinéastes en herbes venus de Géorgie ! 

       

      Bande-annonce de Scary Mother 

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      Robin Uzan
      Journaliste, photographe et réalisateur indépendant, écrire pour Justfocus est un de mes plus grands plaisirs. Bonne lecture !

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