Concrete Utopia, plus qu’une catastrophe, une réalité

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Concrete Utopia

Concrete Utopia (hangeul : 콘크리트 유토피아 ) est un film catastrophe sud-coréen réalisé par Eom Tae-hwa, sorti en 2023. Il s’agit de l’adaptation de la deuxième partie du webtoon Pleasant Bullying, part 2: Pleasant Neighbours (‘유쾌한 왕따’ 2부 ‘유쾌한 이웃’) de Kim Soong-nyoong, concernant un séisme et ses conséquences.

Selon Lotte Entertainment et Climax Studio, un deuxième volet est déjà prévu, ainsi que des séries, avec l’objectif de raconter les histoires de personnages qui ont survécu.

Le titre du film est tiré du livre de sciences humaines Concrete Utopia, qui examine la politique, la société, la culture et l’histoire de la Corée à travers des appartements. Le réalisateur a choisi provisoirement ce titre car il épousait parfaitement la thématique du film. L’auteur, Park Hae-cheon lui a gracieusement donné la permission de l’utiliser comme titre définitif.

Distribution

Lee Byung-hun : Yeong-tak
Park Bo-young : Myeong-hwa
Park Seo-joon : Min-seong
Park Ji-hoo : Hye-won
Kim Do-yoon : Do-gyoon
Kim Sun-young : Geum-ae

Impressions

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Concrete Utopia

Utopie ou dystopie ? 1945, George Orwell écrit un petit roman intitulé La Ferme Des Animaux, une critique acerbe sur la manière dont le régime soviétique de Staline a corrompu le socialisme, le conduisant vers une forme d’autoritarisme dictatorial. Des gros cochons, idéalistes à la base, prennent le pouvoir sur les hommes (en somme, c’est ça l’idée, prendre le pouvoir sur quelqu’un d’autre. L’écraser et l’annihiler avec l’illusion de bonnes intentions. Prendre sa place pour faire mieux mais finalement, la place en question a déjà une telle emprise, elle a déjà été tellement formatée, que le nouveau venu devient ce qu’il avait combattu. Et c’est pire, car ses discours endormiront le peuple, le rendant vulnérable et lui donnant l’impression de se battre pour une cause juste).

Le dirigeant chinois Xi Jinping avait déclaré une fois que l’ignorance du peuple était la force du pouvoir. (Certes). Par contre, il ne s’est jamais exprimé sur le fait que ladite ignorance peut être très dangereuse. Malléable, dépourvue de toute intelligence ou de sens, stupide et aveugle et prête à avaler n’importe quelle explication qui pourrait lui donner le sentiment d’être mieux que les autres. Et dans une meilleure situation. C’est à ce moment-là que la discrimination débouche dans une idéologie fasciste qui se croit légitime : des groupes se forment, et avec les groupes, les guerres.

Concrete utopia nous montre, sans préliminaire, une dénaturalisation dévastatrice de l’être humain devant la perte et la menace de se voir dépourvu de ce qu’il croit lui appartenir. Le réalisateur Um Tae-Hwa nous épargne toutes ces scènes inhérentes à chaque film catastrophe. Ces interminables scènes de destruction à cause d’un tsunami, un tremblement de terre, attaques terroristes, etc (des extraterrestres, Godzilla…) ont quand même quelque chose de jouissant. Pas à cause des morts, bien sûr, mais surtout à cause de la facilité avec laquelle les éléments les plus solides se désagrègent comme un château de cartes. Concrete utopia n’est pas un film catastrophe à l’américaine comme on l’entend. Il s’agit d’une histoire située dans un scénario dans lequel il y a déjà eu un tremblement de terre. L’hécatombe a eu lieu et s’avère être une excuse plus qu’une réalité.

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Concrete Utopia

Cette première scène de ce bâtiment immense, qui est le seul à être resté intact semble presque obscène. Comme un énorme phallus en érection, signe de force au-dessus des décombres. Les arguments ne cherchent pas l’intrigue, ils se dévoilent presque en même temps que cette résidence récalcitrante. On ne veut pas d’étrangers, à savoir tout ceux qui n’habitaient pas dans cette résidence et nous ferons de tout notre possible pour les jeter dehors et ainsi garder notre propre confort. Léviathan, écrit par Thomas Hobbes 1651, parle de cette peur de l’inconnu, de la crainte à une mort violente qui fera abdiquer tout être humain au profit d’un souverain (dictateur) qui garantira la paix grâce à la puissance dont il dispose.

Le questionnement actuel sur les migrants est clair, net et précis. On doit les accueillir, on ne doit pas accueillir. Ils vont faire couler le pays, l’économie. Il faudrait accueillir tous les migrants… La mort de tous ces migrants qui se sont noyés en mer depuis ces dernières années ou de ceux qui ont succombés au froid, comme dans le film, est devenu banal. Mais cela ne s’arrête pas là.

Le Canada vient de s’excuser auprès de tous ceux qui ont perdu leur travail à cause de leur refus de se faire vacciner contre le Covid. Le gouvernement parle de discrimination et d’intolérance. Tout se permettre au nom d’une vérité appropriée par un groupe qui a su tisser des bases solides autour d’un fake : Hitler, Pinochet, Al Qaïda, tous ces pays qui colonisent d’autres pays (et qu’on ne citera pas) et qui imposent ou veulent imposer leur culture. Ou plutôt une façon très propre au dictateur de voir les choses. La sainte inquisition. Et puis, pas besoin d’aller beaucoup plus loin, pas le droit d’aller en classe avec le hijab ou l’abaya, dans un pays qui ce prône libre comme la France. La Chine et le Tibet. Les communistes et les fascistes en Grèce lors de la deuxième guerre mondiale. Les Grecs n’ont pas eu besoin d’un pays envahisseur. Ils se sont tués entre eux, comme les Indiens après le départ des Anglais. La liste est interminable. Son début date depuis la nuit des temps. À croire que cela fait partie de nos gènes.

Concrete utopia dénonce tous ces faux politiciens qui atteignent le sommet avec leur charisme et leur savoir parler comme seul bagage. Maîtres dans l’art de la manipulation, ils arrivent à maintenir le peuple dans une soumission effrayante, avec des promesses de bonheur et de stabilité. Dans le cas présent du film, les habitants de cette résidence sont passés au statut d’aristocrates et le reste du monde, importe peu. Leur nouvelle assurance les rend comme des hyènes enragées.

Acteurs

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Concrete Utopia

Lee Byung-hun se surpasse une fois de plus dans ce rôle atypique. Ce commentaire qui circule actuellement sur le net le qualifiant d’être l’acteur de Squid game pour le situer, comme si on ne le connaissait pas, comme s’il n’avait fait que ça, c’est vraiment à s’arracher les cheveux. Cet homme aux 1000 visages a un charisme et une façon de jouer absolument énormes. Si vous l’avez en effet découvert dans cette série emblématique, nous vous invitons à égrainer et éplucher toute sa filmographie. A commencer par A Bittersweet Life et suivre avec Joint Security Area, même si ce n’est pas dans l’ordre chronologique. Le Bon, la Brute et le Cinglé, adaptation cinématographique du film Le Bon, la Brute et le Truand de Sergio Leone, Je viens avec la pluie, J’ai rencontré le Diable… et tant d’autres!

Il est capable d’abandonner cette classe qui le caractérise comme dans Inside Men ou The Man Standing Next pour se jeter à l’eau dans un rôle ambigu qui le rend terrifiant. Même plus que dans A Bittersweet Life ou Je viens avec la pluie, car dans le cas présent, il s’agit de la manipulation des masses. Des masses toutes prêtes à se laisser manipuler, il faut dire. Il semble s’être inhibé de lui-même pour attaquer sans aucun a priori ou retenue ce rôle de leader.

Park Seo-joon et Park Bo-young passent plus en deuxième plan, représentant cette classe moyenne qui a conscience qu’il y a un problème, mais qui ne sait pas se révolter. Ou qui a trop peur de le faire. Kim Sun-young, qui joue le rôle la présidente du conseil des femmes, ajoute cette touche de dramatisation dont elle est capable. Toujours aussi forte et pétillante, elle est le cri stérile de tous ceux qui sont en désaccord avec la société. Et puis Kim Do-yoon, qui joue avec une solidité et un charisme qui nous fait mal aux tripes. Il n’est pas seul, on s’identifie à lui. Sa cause est la même de tous ceux qui un jour ont ouvert les yeux et se sont rendus compte de ce qui est en train d’arriver en ce moment. Une prestation exceptionnelle.

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Concrete Utopia

Réalisateur

Nous avons rencontré le réalisateur Um Tae-Hwa lors de la sortie de son film Vanishing Time: A Boy Who Returned en France. Parlant avec passion de son film, nous nous rendons compte qu’il est capable d’exprimer d’une façon très précise cette idée initiale qui lui est passée par la tête. Vanishing Time (film magnifique que nous vous invitons à visionner) n’a pas joui du succès escompté à cause de la conjoncture du moment car, malheureusement, le film est sorti en novembre 2016, en même temps que toutes les manifestations de Sud-Coréens demandant la démission de la présidente Park Geun-hye, accusée de corruption.

Concrete Utopia représentera la Corée du Sud aux Oscars (Academy Awards) de l’année prochaine, a fait savoir la maison de distribution Lotte Entertainment. Le film a gagné quatre prix aux Build Film Awards 2023: celui du meilleur film, du meilleur acteur pour Lee Byung-hun, de l’actrice de l’année pour Park Bo-young et de la meilleure photographie pour Cho Hyung-rae. (Le prix de l’acteur de l’année a été remporté par Doh Kyung-soo pour The Moon, prix qu’il a bien mérité).

La recherche de contenu dans l’espace est flagrante. Le paysage, conçu avec des photos et des données réelles des tremblements de terre, est tellement plein, qu’il s’affirme et confirme la situation absolument précaire des personnages. À l’intérieur, il fait froid et des éléments inhérents au quotidien comme la lumière font cruellement défaut. Les personnages sont souvent filmés profitant des lumières extérieures. Le chaos est exprimé avec un tel réalisme, que nous avons du mal à ne pas vous laisser aspirer à l’intérieur de cette histoire de pouvoir.

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Concrete Utopia

Conclusion

Concrete Utopia n’est pas seulement un film qui parlerait de classes sociales, comme nous avions pu le voir dans le film Snowpiercer, réalisé par Bong Joon-ho, en 2013. Concrete Utopia montre, avec une adresse inouïe, tout l’horreur de la société depuis la nuit des temps. Nous confronte à notre égoïsme et à un confort que nous tenons comme acquis. Le malheur, la disgrâce, les tremblements de terre, les attentats, le réchauffement de la couche d’ozone, tout cela se passe ailleurs et nous, nous n’avons qu’à rester bien au chaud dans notre bâtiment pourri. Nous saluons l’adresse du réalisateur, qui nous avait déjà fortement marqué lors de ses films précédents. Cette façon qu’il a eue de résumer l’un des plus grands problèmes de la civilisation à travers un bâtiment représentant un microcosme de la société. Ce film donne plus qu’à réfléchir et montre à quel point il est important que le cinéma puisse véhiculer ce genre de message.