Article « Contes et Légendes » de Joël Pommerat

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avis contes et légendes
Contes et légendes, notre avis sur la pièce de Joel Pommerat

Qu’est ce qui fait grandir les garçons ? Qu’est ce qui fait grandir les filles ? Est-ce que ce sont les histoires d’antan racontées par la voix de nos parents, qui nous bercent et nous accompagnent vers le rêve et jusque dans le monde du lendemain ? Il y a ce que les adultes nous racontent puis il y a la part du vrai et du faux. Dans « Contes et Légendes », Joël Pommerat interroge ce qui participe à la construction de soi, lorsqu’un Homme est enfant, tout en projetant ces questionnements dans un univers futuriste où adolescents et humanoïdes coexistent. Enfants, Adolescents, Adultes, Parents, Professeurs, rendez-vous au théâtre de la Porte Saint-Martin. 

1. La magie des acteurs-enfants sur scène

S’il y a quelque chose qui permet d’entrer dans le mystère et la magie, comme le titre le laisse supposer, c’est bien grâce aux acteurs. Mais par quelle prouesse ces adultes peuvent autant nous faire croire qu’ils sont enfants ? Je vous le dévoile ici mais elles ont déjà été annoncées, les acteurs sont en vérité des actrices. Des actrices qui jouent de jeunes garçons mais d’un naturel et avec une confusion si bien menée qu’on tombe des nues au salut en voyant ces femmes adultes.

Elles ont un jeu si prodigieux, si incarné, si spontané qu’elles nous embarquent avec elle dans chaque scénette et à chaque explosion de sentiment, de rire ou de colère. En effet, les mots manquent parfois cruellement à ces adolescents. Une avalanche d’insultes, ou des mots pour exprimer la confusion face à des sentiments qui laissent perplexes et dont ils n’arrivent pas à analyser la nature ni la complexité. Ces mots qui jaillissent si puissamment nous laisse penser que les acteurs improvisent : ils sont en train de jouer la difficulté de dire. De grands applaudissements à ce niveau-là.

Le décor, sombre, et les coupures, noires, qui fragmentent les scènes, plongent la salle dans une opacité qui permet de se concentrer non seulement sur les taches de couleurs animées que sont les acteurs et permettent, à la manière d’un conte, dont la caractéristique première est la brièveté, de passer de scénettes en scénettes différentes ; bien que certaines soient entrelacées. Le décor est sobre, tout est gris ou noir : les murs, les chaises, la table, les canapés. Est-ce que ce choix d’opacité est relié et symbolise la période floue et de profonde mutation qu’est l’adolescence ? un décor le plus impersonnel qui soit et ce, malgré le fait que certaines scènes se déroulent dans des maisons. 

Ces petites scènes fragmentées nous permettaient d’entrer dans plusieurs cadres de l’enfance. Par exemple, d’avoir une vision magique et futuriste d’un enfant resté tard dans un magasin qui vend des humanoïdes, ou des « personnes artificielles », et le voir discuter avec eux lorsque soudain surgissent des adultes, vigiles en noir, qui le poursuivent. C’est comme un plongeon dans l’enfance, dans l’univers qui n’appartient qu’à l’enfant. D’ailleurs, les adultes ne sont pas vraiment présents, excepté deux, un homme et une femme, et une voix. Une voix d’adulte qui vient du lointain mais qui n’appartient à aucun corps. D’où vient cette voix et à qui appartient -elle ? Elle est masculine. Cette voix vient du coté de la salle, du côté foule, du côté de tous. C’est la voix des adultes. Il n’y avait pas beaucoup d’enfants dans la salle ce soir, je crois même, aucun. La voix des contes, la voix des légendes. Ces légendes auxquelles tout le monde veut bien croire et ces contes qui font partie de l’univers et des croyances communes, qui nous font grandir et nous formatent.   

2. Contes et Légendes : une pièce expérimentaliste

Ces enfants vivaient avec des robots, mais on ne dit pas « robot » on dit des « personnes artificielles ». Je crois que Pommerat nous a, en l’espace de 1h50, presque habitué à cette cohabitation. La réaction de la salle, la réception de cette expérience scénique, était souvent le rire. En effet, il y avait quelques situations comiques et parfois, elles naissaient des interactions avec les robots. Mais est ce que ce rire était une mise à distance, un refus, une peur, ou bien dissimulait-il l’envie d’essayer, de mettre à l’épreuve, les arguments de la conférencière qui présentent Roby comme un allié éducatif pour les enfants ? 

La confrontation, sur scène, entre le naturel et la robotique, l’homme et la machine, le vrai et le faux soulevait bien entendu certains questionnements. Dans quelles mesures les rapports avec un robot sont-ils faux ? Qu’en est-il de nos véritables rapports surtout lorsque l’on ne sait pas analyser ses sentiments ? Il y a beaucoup de scènes de violences verbales, d’expressions grossières et d’insultes, d’irrespect face à l’autorité paternel en particulier, et parental en général. Ces scènes de violences sont d’ailleurs dénuées de robots, excepté celle de la famille qui cherche à remplacer la mère par un humanoïde pour les tâches ménagères, scénette d’ailleurs savoureuse quant aux stéréotypes exposés. Au final, qui agit selon une programmation dans le club d’hommes qui cherchent à affirmer la masculinité en obéissant à des principes guerriers ? Quels sont les codes et quel est le programme ? Qui a décidé ? 

Certains passages révèlent à quel point l’adolescent, adulte en devenir, peut être paradoxal dans ses manières d’agir. Il est prêt à remplacer le père et à subvenir aux besoins de sa famille en jouant les deux rôles. Du point de vue de l’actrice, c’est un travestissement à trois niveaux : femme, garçon, père, mère. Tout se superpose à ce moment-là. L’adolescent est prêt à délaisser, comme une malpropre, celle qui mettra au monde son propre enfant mais il s’attache fermement à éduquer, grossièrement, ses frères et sœurs. La question de l’éducation se pose encore ici. 

Cet enfant, à la fois père et mère, remet aussi sur scène cet éternel questionnement sur ce qui différencie un homme d’une femme. Est-ce dans le rôle que la différence réside ? dans la sensibilité ? Ce n’est pas l’avis du jeune garçon qui s’écroule devant un mur de testostérone. Est-ce que c’est rester avec les membres du même sexe qui construit ton identité genrée ?  

Sans doute soulèverez-vous d’autres questionnements, mais ce qui est certain, c’est que cette expérience de Joël Pommerat met en évidence certains désirs et besoins humains qui doivent être comblés et peu importe si un robot star visible joue le rôle du sauveur à la place du Christ tant que ça permet à l’enfant de vivre. Le robot peut bien mourir sur scène, de toute façon est -il réellement vivant ? mais nous, pouvons-nous remplacer la chair de quelqu’un qui nous enlace ? 

Conclusion : 

En somme, nous assistons à une métamorphose de nos acteurs dans le monde de l’enfance, un Alice aux pays des robots, un rapetissement apparent qui rend incapable de reconnaitre qui que ce soit. De la pure magie. Une confusion des genres, un travestissement qui ne dérange personne tant on différencie les caractéristiques genrées. Maintenant de savoir si c’est une bonne chose ou non, c’est à vous d’en décider après visualisation. Nous sommes à la fois dans un autre temps et dans le présent, nous rigolons de robot et de situation qui se produisent pourtant réellement sur un autre continent. Merci Pommerat pour cette pièce merveilleuse.