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      « Si ce n’est toi » d’Edward Bond au Théâtre de la Croisée des Chemins

      C’est en ce moment au Théâtre de la Croisée des Chemins, ré-ouvert il y a peu pour le plus grand plaisir des amateurs de théâtres intimistes : la pièce « Si ce n’est toi » d’Edward Bond, mise en scène par Jean-Claude Scionico avec la complicité de la Compagnie Ô Perchée.

      Une dystopie glaçante signée Edward Bond

      JAMS : Trente ans qu’ils ont vidé ces maisons. Avaient pas le droit de prendre leurs vieilleries avec eux. Où est-ce qu’elle a caché un tableau pendant toutes ces années ? Devait pas être le sien. Aurait pu être – Qu’est-ce que j’ai dit ?

      Nous voilà plongés en 2077, dans un monde où le passé a sombré dans l’oubli.

      Sur scène, une petite table entourée de deux chaises identiques. Nul tableau au mur, nul apparat. Un décor que l’on devine semblable à celui de tout autre habitant de ce monde, de ce « côté »« passé » rime bien plus avec « oubli » qu’avec « souvenirs. »

      Une femme, prénommée Sara (Anna Bayle), attend, assise sur une chaise. « Sa » chaise. Elle semble sur ses gardes. Son visage se fige lorsqu’elle entend quelqu’un frapper à la porte avec violence : des coups qui résonnent dans toute la pièce ou dans sa tête… Comment savoir ? 

      L’entrée en scène de Jams (Eric Cheype), son mari, rend l’atmosphère encore plus pesante. Il lui raconte sa journée en tant que chef d’une véritable « police des souvenirs », dont le travail est de faire disparaître à tout prix toutes traces du passé. Son quotidien semble rythmé par la traque infernale de toutes possessions matérielles, du moindre vestige d’une époque lointaine, considérée comme néfaste. Les maigres meubles, tableaux et bibelots sont envoyés à la décharge où ils attendent d’être broyés, à l’image des souvenirs de chacun. De ce « côté », la vie semble s’être bâtie sur les ruines d’un « avant » redoutable, d’un monde dont ils n’entrevoient pas même les réminiscences, comme si leur mémoire avait été effacée. 

      Crédits photos : Dawid Hillien
      Crédits photos : Dawid Hillien

      Lorsque Grit (Olivier Balmat), témoin humain de cet « autre côté » que redoutent tant Jams et Sara, débarque, annonçant qu’il est le frère de Sara, avec pour preuve, une photo venue tout droit de leur enfance, c’est tout leur univers qui va se retrouver bouleversé

      GRIT : Peut-être que je me suis trompé quand j’ai dit votre nom. J’ai pu avoir un choc parce que c’était une photo – n’importe quelle photo. Mais en marchant, quand je suis venu, je me suis souvenu d’autres choses. C’est ce qui arrive quand on commence.

      Difficile pour Sara de croire que cet inconnu est, comme il le prétend, son frère. Pour Sara comme pour Jams, c’est un intrus, un être dangereux qu’ils vont tenter d’éliminer.

      Sara (Anna Bayle), Grit (Olivier Balmat) et Jams (Eric Cheype). Crédits photo : Dawid Hillien

      D’Orwell à Barjavel, en passant par Ionesco

      Cette pièce peut aussi bien nous faire penser à des romans-catastrophe comme Ravage de Barjavel qu’à 1984 de Georges Orwell, ou à des textes absurdes comme La cantatrice chauve d’Eugène Ionesco. 

      L’atmosphère lourde de cette « pièce catastrophe » est tempérée par des dialogues irrésistiblement drôles, des disputes qui éclatent pour des raisons qui nous paraissent totalement futiles : notamment lorsque Sara, folle de rage, se souvient que Jams, un certain 22 juin, « s’est assis sur sa chaise » – elle l’a noté dans son journal ! – ou au moment où Grit, dans ce qui semble être un élan d’audace et de bravoure, s’empare de la chaise de Sara pour la déplacer à quelques centimètres de sa place initiale, sous le regard effaré du couple. Nous sommes aussi sidérés que Grit devant certaines scènes, étant nous aussi, « de l’autre côté ». Jean-Claude Scionico y tenait particulièrement, à ces « moments de respiration essentiels », dans le respect du souhait de l’écrivain lui-même, de créer « un mélange de farce et d’autre chose ».

      Un texte fort pour une interprétation emplie de justesse

      Les trois comédiens sont aussi brillants les uns que les autres : Sara (Anna Bayle), Grit (Olivier Balmat) et Jams (Eric Cheype) nous livrent chacun une interprétation saisissante de réalité. Nous passons du rire à l’émotion face à ce frère et cette sœur qui ne se retrouveront jamais – ou seulement en rêve. J’ai été totalement chamboulée par ce texte extrêmement fort d’Edward Bond et par l’incroyable travail de mise en scène réalisé par Jean-Claude Scionico et par la Compagnie Ô Perchée. « Si ce n’est toi » est une pièce difficile qu’ils ont su rendre accessible, afin de nous transmettre de la manière la plus efficace possible, les messages d’un écrivain que l’on pourrait qualifier de visionnaire. Car ce monde, en certains aspects, ne ressemble-t-il pas au nôtre ? Qu’est-ce-qui nous fera basculer d’un monde qui glorifie le passé à un monde qui le rejette, jusqu’à en détruire toute trace visible ?

      Le metteur en scène souhaitait que « le spectateur ne sorte pas indemne de cette pièce. » En ce qui me concerne… Touchée. 

      Crédits photos : Dawid Hillien
      Crédits photos : Dawid Hillien

      Fiche technique

      Tous les jeudis à 21h30, jusqu’au 22 décembre. Relâche le 8 décembre.

      Reprise (en raison d’un grand succès !) les dimanches 5, 12 et 19 février 2017 à 17 h.
      Théâtre de la Croisée des Chemins, 43 rue Mathurin Régnier, 75 015 PARIS
      Tout public
      Durée : 1h10
      Musique originale de Michael Baranoff
      Réservations : 01 42 19 93 63 / Sur le siteSur Billet Réduc’ 

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