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      Critique de Ma vie en prison : le cri de la démocratie

      Les éditions Kana enrichissent leur catalogue en publiant le très beau récit auto-biographique de Kim Hong-Mo, Ma vie en prison. Sous le pseudonyme de Yongmin, il raconte son vécu de militant pro-démocratie emprisonné pour avoir participé à la contestation étudiante en 1996. Son pays, la Corée du Sud est alors en période de transition démocratique. Les ombres du passé dictatorial flottent encore sur le pays et le jeune homme va connaître l’univers carcéral. En 200 pages, le narrateur nous présente sa propre histoire, le microcosme de la prison tout en nous invitant à plonger dans l’histoire méconnue de la Corée du Sud. Un très beau récit sur la notion de démocratie, sur l’engagement, teinté d’humour et d’humanisme.

      La démocratie en Corée du Sud : un long chemin

      Yongnim étudiant en beaux arts intègre l’université de Hongik. Cet univers bruisse de la contestation d’une jeunesse en quête de démocratie. Au contact de meneurs syndicaux, il apprend la vérité sur le soulèvement de Gwanju, cette révolte populaire écrasée par l’armée dans cette ville du Sud en 1980. Contrairement aux affirmations du pouvoir militaire de l’époque, la Corée du Nord n’était en rien impliquée dans cette contestation politique. Devenant vice-président du syndicat étudiant, Yongmin prend la tête du mouvement. Ce dernier réclame la poursuite de Chun Doo-hwan et Roh Tae-woo, généraux responsables du massacre. 100 000 étudiants bloquent les universités. Mais la police intervient, traque le narrateur et finit par l’arrêter.

      Avec 5 000 autres étudiants, il est jugé et incarcéré à la prison de Yeongdeungpo. Enfermé d’abord avec des détenus âgés, il est déplacé dans un autre dortoir occupé par des gangsters, multirécidivistes. Il va se lier d’amitié avec ces prisonniers, des durs à cuire mais qui ont un immense respect pour ses convictions. Il découvre aussi que son statut de prisonnier « politique » lui accorde une aura particulière, dont il va se servir pour dénoncer les conditions d’enfermement et continuer sa lutte depuis sa cellule.

      Ma vie en prison : l’histoire de la transition démocratique en Corée du Sud sous forme de flashbacks

      L’ouvrage offre aux lecteurs un aperçu de la triste histoire contemporaine de la Corée du Sud. En effet le public occidental, pendant ses études, aura peut-être étudié l’occupation japonaise, sans doute évoqué la guerre de Corée, certainement analysé les relations tendues entre les deux Corée. Mais la période de la dictature et de la transition démocratie est largement ignorée. L’auteur corrige ce manque en décrivant intelligemment les ressorts du pouvoir militaire : la peur du rouge, un contrôle permanent et une répression féroce. Tout ceci se focalise sur la révolte de Gwanju, mouvement populaire de 1980 qui réclama la fin des mesures autoritaires et qui s’acheva dans un terrible bain de sang. Pour les curieux, l’excellent film coréen 18 mai revient sur cet épisode dramatique.

      Cet événement permet surtout d’aborder une autre facette de l’histoire coréenne : la transition démocratique. Elle débute en 1987, un an avant les Jeux Olympiques de Séoul. Si les généraux acceptent cette évolution, ils continuent d’être au centre du jeu politique. Ils  profitent d’ailleurs du décollage économique pour s’enrichir de manière peu scrupuleuse. Et dans un souci de concorde politique, ils échappent dans un premier temps à toute poursuite judiciaire. Une injustice que l’auteur dénonce et qui sera corrigée en 1997 par la condamnation des responsables du massacre. Son œuvre agit donc comme un vrai livre d’histoire par l’image.

      ma vie en prison

      Un documentaire sur la prison raconté avec humour

      Le cœur de Ma vie en Prison ne concerne pourtant pas ce rappel des soubresauts politiques de la Corée du Sud. Au contraire Kim Hong-Mo consacre la majeure partie de son récit à nous raconter la vie des prisonniers, vu à hauteur d’hommes. En effet la prison nous est décrite à travers les yeux du narrateur, ignorant tout de ce monde et qui va aller de surprise en surprise. D’abord il découvre la vie sans intimité, la peur de l’autre, les préjugés. Il apprend ensuite les règles parfois absurdes, dégradantes de la prison. Il va surtout découvrir qui sont ses camarades de cellule, se lier avec des gangsters, profiter de la solidarité pour ne pas sombrer dans le désespoir et continuer à croire dans la justesse de sa cause.

      Le récit semble parfois édulcoré pour s’intéresser à une autre dimension : l’inversion des rapports et de la hiérarchie. Le narrateur, simple étudiant, faible physiquement, devient le porte parole des revendications des prisonniers. Lesquels utilisent leurs réseaux secrets pour répandre ses paroles comme pour exorciser leurs démons. L’auteur décrit ce monde avec énormément de douceur et d’humour comme le souligne cet échange entre le narrateur et un de ses co-détenus.

      « Est-ce que tu connais la différence entre les petits voyous et les gangsters ? Nous les gangsters on ne touche jamais aux gens ordinaires et si jamais on les bouscule accidentellement dans la rue, on s’incline bien bas pour s’excuser »

      Ma vie en prison : un dessin minimaliste au service de tranches de vie touchantes

      Ma Vie en prison pourra visuellement surprendre au premier abord. Kim Hong-Mo dessine en effet son histoire très simplement. Le découpage est classique, presque figé. Les cases se suivent avec monotonie pour faire ressortir la vie ritualisée en prison. Cette « monotonie » permet d’exploiter toutes les histoires individuelles que rencontre notre héros, de renforcer l’émotion née de ces échanges. Acteur autant que narrateur, Yongmin devient un double témoin. Celui d’une prison symbole d’une société qui n’a pas encore fait le deuil de la dictature ; celui d’une cause qui fédère des anonymes, criminels le jour, militants politiques la nuit.

      ma vie en prison

      Récit teinté de mélancolie et d’humour, Ma vie en prison s’appuie en outre sur des dessins dans le style aquarelle. Comme dans le film de Takahata, Mes Voisins les Yamada, ce choix construit une ambiance très particulière : un flou mêlé à des larmes de peinture. Comme pour faire ressortir l’anonymat des prisonniers, l’importance de la suggestion et la tristesse de la condition de prisonnier.

      Ma vie en prison se présente ainsi comme un récit salutaire sur l’engagement rappelant le vrai sens de la dictature. Pour celles et ceux qui voudraient en apprendre plus sur l’histoire récente et tourmentée de la Corée du Sud, nous vous conseillons les très bons films suivants : 18 mai sur le mouvement de Gwangju, 26 Years (une fiction basée sur la vengeance de victimes de la dictature), The Man standing Next ou l’Homme du président (thriller historique sur l’assassin du président/général Park).

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