Connect, drama coréen réalisé par Takashi Miike

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1994, Tarantino coécrit et réalise le film « Pulp Fiction », ce qui lui vaut une place parmi les meilleurs réalisateurs du moment, et peut-être de tous les temps. Mis à part la panoplie des très bons acteurs et l’idée absolument géniale d’entremêler des histoires qui semblent venues de nulle part, le succès prend indéniablement appui sur la façon d’intégrer le mode des « pulp magazines », genre des bandes dessinées connues par leur violence et leurs dialogues acerbes et conceptuels. Est-ce que Pulp Fiction aurait eu autant de succès s’il n’avait pas été secondé par ce point de départ ? Par cette volonté de Tarantino de s’inspirer de la façon de procéder des adaptations des animés japonais ? Probablement mais, il ne reste pas moins, qu’il était plus facile de l’accepter, de l’avaler sans broncher à cause de ce même point.

L’histoire

« Connect » est la première série coréenne à être réalisée par un directeur japonais – Takashi Miike –, connu comme le maître des films très extrêmes. Victime d’un trafic d’organes, Ha Dong-soo part à la recherche de Oh Jin-seok, le tueur en série qui lui a volé son œil… avec l’idée de le récupérer. Connectés par les mêmes visions, Ha Dong-soo fera tout pour arrêter les meurtres du psychopathe.

Même si nous nous embarquons dans une série coréenne, il nous saute très vite aux yeux que la touche japonaise, plus qu’omniprésente, prend très vite possession de l’atmosphère. Du décor, du contexte. Impossible de ne pas faire l’amalgame avec Kitaro, le garçon démon yokai borgne du manga des années 1960 de Shigeru Mizuki.

Nombreux sont les films qui nous étalent l’adoration maladive du corps humain. Cette dénomination pèche d’une certaine déficience quand on tombe face-à-face sur des sculptures créées avec des corps humains. « Le silence des agneaux » de l’Américain Jonathan Demme ou encore « Je viens avec la pluie » du vietnamien Tran Anh Hung nous plongent dans des crimes atroces, à la limite de l’insupportable pour un spectateur trop sensible.

Mais « Connect » semble plutôt vouloir s’accommoder à la tradition des monstres des films d’horreur japonais. Même si ces derniers 20 ans le Japon n’excelle plus autant dans la matière, ses influences restent toujours intactes. Un fait récurrent fini toujours par devenir le point principal. Hiroshima, plus récemment Fukushima, ces enfants qui naissent difformes à cause des radiations. La notion de monstre apparaît, l’imaginaire se développe et s’épanouit à travers des mangas, des histoires de super-pouvoirs ou des êtres dotés de caractéristiques étonnantes. Le cauchemar, l’appréhension d’une nouvelle catastrophe nucléaire s’installe comme un parasite dans une conscience malheureusement irréversible.

Webtoon Connect Ha Dong Su Connect, drama coréen réalisé par Takashi Miike

Mais, n’oublions pas que le webtoon à suspense, l’idée d’origine a été créée par un coréen, Shin Dae-Sung. Sérialisé sur Naver Webtoon entre 2019 et 2020, il n’y a pas encore de version anglaise officielle. La Corée du Sud peut se vanter de ses films d’horreur, qui contrairement à la plupart des pays – les États-Unis inclus – semblent se développer en crescendo, animés ou soutenus de toute évidence, par la récente vague de popularité que des films comme « Parasite » ou des séries comme « Squid Game » ont pu entraîner. Sans compter bien sûr l’attirance et la curiosité pour des groupes comme Bigbang, BTS et d’autres.

Le monde a enfin reconnu l’immense talent de la Corée du Sud

Comme pour le Japon, le pays du matin calme puisse son énergie dans son historique et son lot de traumatismes. S’affirme et se réaffirme. Alors, comme pour le récent Broker, une communion entre un réalisateur japonais et des acteurs coréens se voit parfois compromise par un rythme légèrement décalé. Le cerveau doit s’habituer à cette nouvelle expérience sans se perdre dans la richesse des informations et des images dont on nous fait grâce des premiers instants. Un réalisateur japonais qui adapte un webtoon coréen et qui se voit confronté aux piliers de l’encadrement des dramas coréens et qui, à leur tour, doivent se plier à la vision de ce réalisateur. Euh…

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Acteurs

Comme Kitaro, qui nous revient régulièrement à l’esprit tout au long de la série, Ha Dong-soo, le Connect, lutte contre les démons, cette fois-ci très terrestres, avec l’espoir de sauver les éventuelles victimes. Interprété par Jung Hae-in, le personnage antihéros et fragile évolue et avance de plus en plus avec force et assurance. L’acteur reste égal à lui-même malgré l’absence de son regard puissant et séduisant. Contrairement au drama, Jung Hae-in ne se laisse pas manipuler. Très paradoxale, comme à son habitude, Jung Hae-in sait jongler entre des attitudes douces, accablées et une confiance et un aplomb (virilité ?) qui confirment son statut de très bon acteur.

Malheureusement, une fois l’intrigue dévoilée, « Connect » devient comme un ballon qui risque de s’envoler d’un moment à l’autre. Une chanson comme raison, excuse et fil conducteur s’avère, oserons-nous dire… ridicule ? Peut-être trop extrême comme appréciation, mais il est sûr que cette chanson n’a pas les épaules assez solides pour servir de liaison entre les deux personnages principaux et qu’une pointe de déception s’installe malgré nous.

On attend avec impatience la fin et on espère aussi que Go Kyung-pyo, prisonnier de son rôle, finisse par se réveiller. Il ressemble à ces personnages propres des animés japonais qui n’utilisent que 15 dessins par seconde (à la place de 25 ou 30 utilisés par Disney) et qui restent statiques, ne bougeant que la bouche. Il aurait été malvenu et complètement hors sujet, qu’il se serve de ses charmantes fossettes pour nous séduire mais, un peu plus de solidité, un peu moins de cette attitude plate et linaire, auraient alimenté les frissons escomptés. Aucun sentiment ne s’en dégage, et c’est probablement plus que voulu (de la part du réalisateur, pas de la sienne) mais, du coup, tout cet étalage d’œuvres d’art macabre manque du même relief que leur auteur. Aussi horribles qu’elles puissent être. Envie de dire au réalisateur, « Go Kyung-pyo est un très bon acteur, laissez-le s’épanouir ! »

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Takashi Miike

Le style de Takashi Miike se caractérise, on le sait tous, par une violence excessive (qui lui a valu plus d’une censure), et par des personnages insolites, voire curieux qui se démarquent souvent par des situations assez inhabituelles. Une synthèse qui ne semble pas suffire à l’envergure du webtoon coréen. Le suspense de la première partie s’étiole et accouche d’une deuxième partie qui arrive à peine à satisfaire notre envie de connaître la suite. Une presque histoire d’amour qui s’avère plutôt comme ces vieux films censurés qui nous volaient toutes les scènes entre le premier baiser et les moments où ils se levaient du lit, la nuit torride en off. Et puis fini, on n’en parle plus. Des détectives qui semblent se promener plus que de prendre racine… le réalisateur néglige ce qui aurait pu être des piliers, pour se concentrer plutôt sur les premiers plans des statues affreuses par leur beauté, les moments de régénération de Ha Dong-soo et surtout ces zooms vers le trou béant de l’œil manquant.

Mais, mais, mais… le talent du réalisateur, des acteurs, l’histoire de régénération plus que l’histoire de connexion entre les deux personnages principaux (cette dernière ayant été déjà plus qu’abordé), les effets spéciaux… tous ces éléments s’accrochent et s’agrippent à un rythme soutenu, qui ne nous fera pas regretter d’avoir regardé ce drama pour le moins singulier. L’extraordinaire et audacieux cliffhanger sera capable, à lui tout seul, de donner une nouvelle forme et surtout une nouvelle consistance aux six épisodes visionnés. Il nous fera reconsidérer notre premier abord, pardonnant les quelques déceptions ou frustrations subies à notre insu.

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