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      The Innocents d’Eskil Vogt : l’enfance nue

      Conte macabre qui emprunte autant à Katsuhiro Otomo qu’à M. Night Shyamalan, The Innocents réussit à peu près tout ce qu’il entreprend. Le film effraie autant qu’il émeut, de par le regard infantile troublant dépeint que sa description de la parentalité tourmentée. Le premier choc de 2022 est norvégien.

      The Innocents : la claque de ce début d’année

      On connaissait bien mieux Eskil Vogt comme scénariste. Le Norvégien, plume attitré de Joachim Trier depuis 2001 (et le court-métrage Still), jusqu’au dernier succès de Julie en 12 chapitres, signe à peine son deuxième long-métrage avec The Innocents. Dans ce récit sous forme de drame funèbre, le spectateur suit deux jeunes sœurs Ida et Anna (porteuses d’une sévère forme d’autisme), qui emménagent dans un bloc pavillonnaire en plein été. Elles et d’autres enfants s’éveilleront à des pouvoirs psychiques qui vont bouleverser leur existence.

      Il suffit parfois d’un rien pour comprendre les intentions d’un long-métrage. Dès les premières séquences, Eskil Vogt ne joue pas la carte de l’effroi pur ou d’une atmosphère lugubre. Au contraire, la photographie très lumineuse et la belle naïveté embrassent pleinement l’image de The Innocents. Constamment accolée aux enfants, la caméra ne se soucie guère des personnages adultes. Mais très loin des codes de « teen » ou « young adult movie », le cinéaste n’aspire pas à créer des figures mouvantes et évolutives. Au contraire, ce sera à nous, spectateurs groggys, de changer notre vision sur les protagonistes de ce récit.

      Inversion des valeurs

      Eskil Vogt l’a martelé (n’hésitez pas à feuilleter notre entretien avec lui) : il ne croit pas aux changements brutaux de caractérisations dans les films. Son travail s’oriente donc sur le point de vue. D’une jeune autiste qu’on voit d’abord incapable de mettre ses chaussures, il la transforme en super-héroïne qu’on croirait inspirée du Phoenix des X-Men. À l’instar de son premier long-métrage, Blind, qui tournait autour d’une aveugle, il lui semble naturel de mettre en scène des personnages « gueules cassées », qui se dévoilent au gré des péripéties. L’objectif est pleinement atteint, de ce point de vue, pour The Innocents.

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      Mer Film A/S, Zentropa Sweden

      De même, autour des caractérisations variées s’ouvrent une multiplicité des genres que n’aurait pas reniée le cinéma coréen. Tantôt drame social, thriller fantastique et pur moment d’angoisse, le film dérange, émeut et effraie parfois dans la même séquence. Eskil Vogt n’hésite pas à se muer en cinéaste de citations, lorsqu’il fait appel à la culture manga (on pense à la trajectoire de Tetsuo dans Akira de Katsuhiro Ôtomo ou encore à Rêves d’enfantsDômu -, du même auteur), ou au cinéma fantastique américain (Chronicle de Josh Trank ou les œuvres de M. Night Shyamalan).

      Diplômé de la Fémis en 2004, nul doute que le réalisateur norvégien se plaît à jongler entre les sentiments et les sensations et réussit avec The Innocents, le coup quasi parfait. Car c’est dans sa mise en scène que le film impressionne. Notamment dans ce brillant travail autour des textures, renvoyant aux souvenirs d’enfance, et plus précisément l’obsession de la découverte en passant par le toucher. Vogt et son chef opérateur Sturla Brandth Grøvlen (Drunk ou l’extraordinaire plan séquence de Victoria) s’obstinent tout aussi maladivement à reproduire par l’image cette sensualité.

      Le péril jeune

      L’auteur en profite pour marquer la rétine grâce à une imagerie forte, entre les barres d’immeubles cloisonnant l’espace et les appartements rappelant des cellules de prison. Cette verticalité de la mise en scène, qui détonnent avec les cadrages rapprochés sur les personnages, étoffent à nouveau une œuvre d’une richesse déjà insolente.

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      Mer Film A/S, Zentropa Sweden

      Et comment ne pas souligner le travail sur le son (récompensé au prix du festival européen), ici primordial pour retranscrire autant le dégoût que l’angoisse. Le tout, enveloppé dans une colorimétrie majoritairement chaude. L’aura solaire de cette angoissante naïveté n’étant jamais montrée négativement, le cinéaste se refuse à tout jugement moral. L’aspect dérangeant du film, ainsi que la pure expérience de cinéma, s’en retrouvent décuplés.

      C’est aussi le travail thématique qui sanctifie The Innocents comme un véritable choc. À travers ce récit fantastique agrémenté de séquences terrifiantes, se joue le combat de deux points de vue. Celui d’une enfance désabusée par l’emprisonnement parental et, de facto, le regard de parents injustes face aux déboires de leur progéniture. Et c’est ce dernier qui rend le long-métrage passionnant. Eskil Vogt y dévoile ses obsessions personnelles (étant lui aussi père) dans des caractérisations étoffées et troublantes de réalisme, sans aucun tabou. « C’est difficile d’être parent » avouait-il dans notre entretien avec lui. Du père absent, à la mère au bord du craquage mental, cette idée est magnifiquement bien retranscrite dans ce film de genre.

      Véritable claque de ce début d’année cinéphilique, The Innocents brille par sa manière protéiforme et sa densité thématique. Film angoissant et solaire sur l’enfance et la parentalité, il risque bien de toucher au cœur les spectateurs les plus aguerris. Et permet d’ailleurs de s’interroger sur la collaboration avec Joachim Trier. Des deux auteurs, Eskil Vogt ne serait-il pas finalement le vrai cinéaste ? Pour sûr, ses prochains projets seront à suivre de très près.

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