Critique de La chute de la maison Usher : et autres histoires – Somptueuse anthologie

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Les illustrations sont splendidement effrayantes avec ses figures émaciées voire décharnées. Maintenant, je vais revenir sur chaque nouvelle :

La Chute de la Maison Usher« Je ne sais comment cela se fait, – mais, au premier coup d’œil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment d’ insupportable tristesse pénétra mon âme »

Le narrateur est convié à séjourner dans la lugubre maison. Il peine à reconnaître son amphitryon à cause de sa pâleur cadavérique.
Le style du traducteur est exquis avec son vocabulaire recherché et ses phrases se complaisant dans une certaine verbosité quoiqu’il s’égare parfois un tantinet dans des élucubrations amphigouriques. Quelle ne fut pas ma surprise en apprenant que ce n’était nul autre que Charles Beaudelaire lui-même. L’auteur en décrivant la demeure et ses résidents dote le récit d’une aura morbide et sépulcrale. On peut aisément faire le parallèle entre la désolation de l’édifice et l’aliénation des individus qui l’habitent. Cette œuvre est un paradigme de ce que peut insuffler Edgar Allan Poe comme ambiance.

Le masque de la mort rouge « Son avatar, c’était le sang, — la rougeur et la hideur du sang »

Un prince fuit une épidémie dans une abbaye. Il s’y calfeutre et il mène une vie licencieuse basée sur la débauche.
Par contre, avec celles-ci, le style est des plus alanguissants, car l’écriture décrit excessivement le domaine. Le récit trouve une résonance prophétique aujourd’hui par ces élites déconnectées qui festoient fastueusement abondamment pendant que les gens de peu souffrent d’une certaine maladie, ce n’est pas sans rappeler la pandémie du Covid. On peut aussi faire un lien entre l’aveuglement des nantis face au réchauffement climatique. Mais la nouvelle paraît dire que personne n’est à l’abri. De plus, la sinistre horloge d’ébène semble nous rappeler l’inéluctabilité de la mort.

Le Scarabée d’or« Sa figure devint aussi mortellement pâle que cela est possible à une figure de nègre »

William découvre un scarabée doré et un message sibyllin indiquant l’emplacement d’un trésor.
Le début est très harassant, car excessivement descriptif. Le scarabée d’or, élément fantastique prometteur, est, en réalité, un leurre pour aborder une simple histoire de chasse au trésor. Le personnage de l’esclave affranchi, Jupiter, accumule les clichés de l’époque.Néanmoins, c’est un véritable cours fort édifiant en cryptologie qui nous est offert même si l’auteur est parfois immodérément didactique.

Manuscrit trouvé dans une bouteille« Qui n’a plus qu’un moment à vivre, n’a plus rien à dissimuler »

Un marin est acculé par une tempête funeste.Le style est des plus pointus, mais aussi très exigeants avec son lexique jargonistique propre à la Marine, en tout cas, l’écriture fait prendre le large avec des esquisses de flots azuréens. L’intensité de cette histoire est telle que l’on se croirait en train de cardiguer nous-mêmes. Néanmoins, son principal défaut provient de sa concision évidemment due à sa condition de nouvelle.

Le Chat noir« Quel mal est comparable à l’Alcool ! »

Un ivrogne mutile inexplicablement son chat.Le style est encore délicieusement ampoulé ; mais est-ce le fait d’Edgar Allan Poe ou du traducteur ? Le récit d’un homme qui s’adonne à une profusion de libations et conséquemment à un sadisme excessif vis-à-vis de son félin pourtant adoré allant jusqu’à l’énucléer. Serait-il poussé uniquement par du pousse-au-crime ou bien par des forces mystiques ineffables ? Qu’allégorise le matou si ce n’est l’aliénation d’un homme irrécupérable ?

Souvenirs de M. Auguste Bedloe « Son imagination, singulièrement vigoureuse et créatrice, tirait sans doute une force additionnelle de l’usage habituel de l’opium, qu’il consommait en grande quantité, et sans lequel l’existence lui eût été impossible »

M. Bedloe expérimente une sensation sibylline pendant sa brève disparition dans les montagnes déchirées.
Un paradigme de ce qu’est censé insinuer le fantastique, c’est-à-dire le doute, car ce qui est sûr, c’est que le protagoniste est accro aux opiacés et qu’il se traite chez un magnétiseur. En effet, c’est aussi une fin idéale avec l’anagramme du nom qui amène à penser que ce n’est pas un simple délire dû à la drogue ou bien à sa cure. Bref, un superbe récit foncièrement immersif et onirique.

Le puits et le pendule « Je ne pouvais pas douter plus longtemps au sort qui m’avait été préparé par l’atroce ingéniosité monacale »

Un homme est condamné à mort par l’Inquisition et il est soumis à un mécanisme digne de Saw.
L’angoisse d’être tué est très prégnante, viscérale et fortement décrite, avec le talent de l’auteur, cela rend le récit davantage intéressant et authentique. Il parvient à nous signifier comme quasiment tangible le dispositif infernal ; des descriptions semblables surtout concernant le ressenti du supplicié, on en redemanderait volontiers. L’auteur ébaubit par l’absence d’utilisation d’éléments fantastiques. Néanmoins, la fin heureuse est excessivement abrupte et peu crédible.

Le diable dans le beffroi« Nous jurons fidélité éternelle à nos horloges et à nos choux »

Un personnage méphistophélique sourde dans un petit bourg, il s’installe dans le beffroi et, à midi, il fait retentir la cloche treize fois.Au début, on s’interroge sur la nature de ce qu’on est en train de bouquiner avec ce jargon pédantesque quant à l’étymologie du nom de la ville. Les descriptions sont loufoques en transgressant la logique. J’ai estimé que cette farce littéraire était très cocasse avec ces villageois effrayés à la moindre anormalité et épris d’horloges (satirisant une obsession humaine : l’heure) et de choux. Et si en sonnant ce treizième coup, le but recherché n’était pas de les effrayer, mais une invitation à davantage de créativité ?

Ligeia « L’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par l’infirmité de sa pauvre volonté »

Le narrateur épouse la somptueuse Ligeia qui décède prématurément, mais il se remarie.
La profusion de descriptions dotées d’un lyrisme follement romantique parviennent à rendre cet amour quasiment tangible et il détaille exceptionnellement cette vénusté chimérique. Une fois de plus, Edgar Allan Poe inspire l’équivocité en ayant recours à l’opium. Foncièrement délectable et macabre.

Hop-Frog « Sa valeur était triplée aux yeux du roi par le fait qu’il était en même temps nain et boiteux »

Hop-Frog est bouffon royal. Il réagit très mal au soufflet prodigué par le souverain à son amie naine.Le persiflage enduré par l’homoncule se mue en un acte vindicatif et littéralement flamboyant pour un dénouement véritablement cruel. Ce serait inspiré du Bal des Ardents où le monarque français Charles VI organisa une réception costumée. Le dynaste et quelques compagnons s’accoutrent en sauvages, revêtus de poix. Un candélabre inconsidérément tendu par le frère du sire embrase le groupe. Le roi, déjà fragile psychologiquement, sombre dans l’aliénation.

L’Île de la fée« La vie de la Fée ne pourrait-elle pas bien être la même chose à la Mort qui l’engloutit ? »

Une fée exécute un même parcours : le côté herbeux et lumineux de l’île puis le côté sombre.Le récit qui s’apparente à un texte descriptif plus que narratif, car des renseignements sur un lieu pictural et paradisiaque sont fournis. Rien à voir avec ses histoires fantastiques habituelles, c’est grandement réfléchi et anagogique.