M Ryūichi Sakamoto, L’art est long, la vie est brève

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Ongaku Zukan

M Ryūichi Sakamoto (坂本 龍), nous a quitté le 28 mars 2023 à Tokyo, la même ville qui l’avait vu naître le 17 janvier 1952. Mais nous a-t-il vraiment quitté ? S’est-il vraiment éteint comme les informations le proclament ces derniers temps ? Comme il aimait si bien dire, citant l’aphorisme d’Hippocrate : Ars longa, vita brevis (« l’art est long, la vie est brève »).

Ses compositions, sa musique, ses influences, impossible de les oublier, nous qui l’avons suivi pendant toute notre vie. Acteur, claviériste, compositeur de musique de film, professeur d’université, artiste d’enregistrement, pianiste, réalisateur artistique, arrangeur musical, compositeur, musicien, chef d’orchestre… cet homme qui était capable de murmurer, de hurler, de nous bercer, de nous incommoder, de nous transmettre tellement d’émotions, des sensations ! Cet homme qui ne se contentait pas d’un seul aspect de la musique et qui aimait l’explorer pour mieux la répandre dans l’univers. Cet homme qui savait si bien nous surprendre, nous a fait cadeau de son immense créativité.

Nous avons eu la chance d’assister à son concert à la Cite De La Musique à Paris, le 29 octobre 2011. Nous souhaitons partager avec vous nos impressions et certaines de ses compositions.

Démarrant son concert par le thème original du film « Babel », ses notes ont résonné comme des goutes de pluie en écho au temps automnal et humide de Paris. Des frissons, envie d’accompagner ses doigts avec les mouvements de notre corps. Des larmes ? Ce japonais aux cheveux argentés et lunettes d’intello est un génie qui continue à puiser dans la profondeur du temps et de l’espace, à sillonner chaque millimètre de son piano. Son âme ? Cette musique nous amène directement vers ce film torturé et angoissant qui est Babel. Une fois de plus on se demande comment fait-il pour décrire si adroitement un film avec une composition musicale.

Yonoi M Ryūichi Sakamoto, L’art est long, la vie est brève
Ryūichi Sakamoto – Furyo

Cherchant malgré nous les traits du capitaine Yonoi sur son visage, inévitable retour à sa jeunesse. Notre jeunesse. Ecoutant ces morceaux qui frôlaient de très près le free style, nous nous glissons inconsciemment vers ses débuts. Il faut dire que le mood est au nostalgique. Nous sommes dans un monde parallèle. Un jour, il y a très longtemps, nous avons visionné « Merry Christmas Mr. Lawrence (Furyo) », un film assez fort pour l’époque. À côté de David Bowie, cet acteur japonais semble aussi charismatique que ce dernier. Mais c’est qui ? Nous découvrons qu’il est l’auteur de la bande originale. En s’intéressant de plus près à ce jeune homme, (Comment s’appelle-t-il déjà ? Sakamoto ?) On découvre son parcours, ses exploits, ses influences dans le monde entier.

1978, « Thousand Knives », son premier chef d’œuvre, fusion de musique électronique et musique japonaise traditionnelle. Nous cherchons ses traces dans ce concert calme aux airs des feuilles qui tombent. Pourtant, il s’agit de la même personne. Ou plutôt d’une autre facette de la même personne. On se demande quel a été le chemin parcouru entre Thousand Knives et ce que nous écoutons en ce moment.

Mais cet homme est un caméléon. Ses compositions sont teintées de plusieurs couleurs (même interdites), souvent des styles très paradoxaux. Elles épousent parfaitement les scènes d’un film, que ce soit asiatique ou même pour un Almodovar. Justement, Almodovar, ce réalisateur qui aime les chansons espagnoles intenses et dramatiques qui safranent ses films à la perfection. Qui aurait pu croire qu’une composition du musicien japonais allait épouser à ce point une scène du film « Talons aiguilles » ? « Merry Christmas Mr. Lawrence » ou « The Last Emperor » (entre autres). Pouvez-vous imaginer « Le dernier empereur » dénué de sa bande sonore ? Oserions-nous dire que toute la force de ce film se puisse dans les compositions de Sakamoto ?

Pour l’ouverture des jeux olympiques de Barcelone, été 1992, il interprète la mer Méditerranée captant l’essence musicale des pays catalans. Nous avons vraiment entendu la mer Méditerranée dans ces accords.

Ardu de vous parler de tous ses albums. Il y aurait de quoi écrire des livres sur ce musicien écliptique, pèlerin de toute variété de styles musicaux, concepts et genres. Electropop, technopop, synthpop, cyberpunk, house, bossanova… On dirait que sa soif d’innovation ne se tarit jamais. Il se donne les moyens pour exprimer ses tripes, que ce soit à travers des machines que personne ne connaît encore, que ce soit à travers la maîtrise d’un piano.

D’autres accords s’aventurent par des terres lointaines. Diabaram, diabaram, diabaram… Youssou N’Dour donne une odeur de terre à son album « Beauty », (1989).

Le concert, dont l’album est sorti sur iTunes au Japon, devient de plus en plus fluide, plus subtile. Accompagné par Jaques Morelenbaum au violoncelle et Judy Kang au violon, M Ryuichi Sakamoto rend la scène magique, lumineuse, une remise en question, l’apaisement automnal. Il dirige presque imperceptiblement le trio, des gestes clés dilués entre ses placages d’accords et ses doigts arrangeant ses cheveux en arrière.

« 1919 », répétitif, inquiétant. Le violon se déchaîne. « M.a.y.in the backyard », le labyrinthe s’entremêle plus que jamais. « A day a gorilla gives a banana », « Nostalgia », « Merry Christmas Mr. Lawrence » dans un tempo plus doux que d’habitude, « Rain »… et puis pour la première fois il nous parle. Il dit qu’il va jouer « Ichimei (Vie) » appelé aussi « Harakiri ». Le choix de ce titre, le rapport de ces deux mots est pour le moins singulier. Il dit que pendant qu’il l’enregistrait, au même moment, les secousses ont commencé au Japon. Il s’exprime avec le sourire, plus à l’aise apparemment devant son piano que débout, en face du publique. Il s’approche de Satie. Il a ce don, cette incroyable façon de donner un son à un moment, une musique à une situation. Comme s’il arrivait à extraire l’essence musicale d’un instant.

Moment magique ce concert mais trop court ! Mais où est le reste ? Nous rêvions de l’entendre jouer, de le VOIR jouer Tong Poo avec le punch que nous lui connaissons. Entendre ces mots, « I gotta get away from here. There is nothing here for me anymore. Just memories. I´d Forget if I could », tout en sachant que c’était impossible…

Il est clair que l’heure et demie est passée trop vite, qu’elle n’aurait jamais pu embrasser tous ces années fructueuses et passionnantes. Bien que la performance ait dépassée toute attente, le contenu a pu nous surprendre par sa définitive orientation vers un style de musique classique maussade et nostalgique. Nous ne parlerons pas de déception, mais nous avons du mal à nous adapter à cette nouvelle facette. Pourtant…

Elle marque un tournant. Serait-ce à cause du tremblement de terre ? De l’âge ? Plus tard de la maladie ? De ses engagements politiques ? De ses principes ? Les compositions qui suivront seront plus orchestrales, dans une recherche dramatique beaucoup moins concentrée et percutante que ses compositions précédentes. Cela ne manquera pas de poids, mais bien au contraire l’amplitude les rendra encore plus grandiose.

Sauf pour certaines occasions, comme par exemple « The Revenant » ou  » The Staggering Girl », nous n’arrivons plus à reconnaître ses accords. Il pourrait peut-être plus nous rappeler qu’un jour il a été inspiré par Debussy. La mélancolie l’embarque. Il arrive aussi à se déchaîner même dans le calme. Souffrance ? Affliction ? Douleur ? Regret ? Ce sont les émotions qui se dégagent de ces dernières compositions mais, malgré tout cela, il continue encore et encore, à épouser l’essence de chaque film dont il compose la musique.

Vous allez nous manquer, M Sakamoto. Vous allez me manquer.