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      Les zicos du 7ème art #1 Warren Ellis (et son acolyte Nick Cave)

      Que serait un film sans sa bande originale qui fusionne avec les images ? Certes un film doit d’abord se « voir » puis « s’entendre » afin que l’ensemble berce le spectateur. Nous avons décidé de lancer une chronique sur ces musiciens qui s’attellent à soutenir le projet en apportant la douce mélodie qu’ils composent (avant ou après la production). Histoire de redécouvrir des films parfois méconnus du grand public (pas assez d’une vie humaine pour tout voir…) et qui rappellent que « tout est bon dans le cochon » (pour imager vulgairement le propos).  

      Ce premier volet est consacré à Warren Ellis, véritable homme-orchestre né en Australie en 1965 et qui réside actuellement en France. Ce virtuose, peu médiatisé, sait en effet jouer de la guitare, de la mandoline, de la flûte, du bouzouki (un luth grec pour simplifier), du piano et, surtout, du violon. C’est un peu un Vladimir Cosma anglo-saxon ! A ce jour, Warren Ellis a composé la musique de 9 films et nous allons en cibler 4 qui témoignent de sa palette musicale.

       

       – The Proposition, John Hillcoat (2005) 

      A 40 ans, Warren Ellis débute son périple dans le 7ème art. The Proposition, troisième long métrage de John Hillcoat, en est l’occasion. Ce « meat pie western », sous genre donné au western australien, se distingue par sa violence et une image particulièrement réussie. D’après une histoire de Nick Cave, le musicien ami de Warren, ce film a souvent été visuellement comparé au style de Sam PeckinpahThe Wild Bunch (La Horde Sauvage) de 1969 en est l’exemple évident. La mise en scène, fréquemment citée, est brutale, tout comme son montage vidéo/audio qui rompt certaines règles du classicisme. Mais on salue la prise de risque et le désir évident d’imposer un style, un point de vue (raison d’exister du cinéma).

      Dans The Proposition, on suit le périple de Charlie Burns, violeur captif qui se voit proposer un marché pour acheter sa liberté. Ses frères et lui-même constituent le gang des frères Burns, qui sont poursuivis pour le meurtre et le viol de la famille Hopkins. Le benjamin un peu simple (Mike Burns/Richard Wilson) est promis à la potence le jour de Noël, dans neuf jours. Charlie a un seul moyen de le sauver : retrouver et tuer son frère aîné, Arthur Burns, joué par Danny Huston. Il est opposé au capitaine Morris Stanley (Ray Winston), qui est obsédé par l’idée de « civiliser cette nation ». Le capitaine est arrivé en Australie sur l’initiative de son épouse (la troublante Emily Watson) qui a maintenant des remords quand elle voit cette colonie, au carrefour de son histoire. Rappelons le contexte du film qui se déroule à la fin du XIXème siècle dans un outback en pleine conquête anglaise (avec les massacres des peuples natifs en toile de fond). C’est là un point négatif qu’il faut soulever. On a du mal à croire à la sincérité du carton d’introduction – qui avertit que certaines images pourraient choquer le peuple aborigène – sans proposer. La question de l’esclavage n’est jamais soulevée et les aborigènes se voient relégués aux génériques de début et de fin avec des photos d’époque qui attestent de leur situation précaire (on peut pousser jusqu’à inhumaine) sans nous donner l’occasion de voir l’histoire de leur côté. Revoyez la scène de pendaison dans True Grit, le remake qu’en ont fait les frères Coen. Comme quoi il suffit de cinq mots et d’un geste…. 

       

      Nick Cave est à l’orchestration de cette bande sonore. Warren Ellis débute en l’accompagnant au violon. Très rapidement, la voix plaintive de Cave est éclipsée par le violon d’Ellis. On tient un truc ! Cette collaboration prend tout son sens avec une musique souvent brutale à l’image du film. La conception a été réfléchie afin de distinguer ces deux mondes qui opposent les personnages. La guitare électrique de Cave mène la danse dans une première scène de haute volée qui nous plonge instantanément dans l’action. Le tempo du film s’abaissera dès la scène suivante qui posera les bases de cette terre en construction. Néanmoins, la musique est parfois trop présente et on aimerait pouvoir ressentir de nous-même des émotions dans ce désert aride et hostile.

      Cependant, la mise en scène aux allures contemplatives et le parti pris assumé du point de vue viennent récompenser ce film. On ose et ça fait toujours plaisir d’observer des œuvres qui sortent des sentiers battus. Le film a récolté des récompenses pour la photo, les costumes, la musique et surtout le film aux Australian Film Institute Awards (les Césars australiens). Toutes les récompenses ne viendront pas oublier le silence volontaire sur le sort réservé à la communauté aborigène. Il aurait été pertinent d’inclure quelques séquences supplémentaires à ce western coup de poing !  

      Bande Annonce de La Proposition :

      https://www.youtube.com/watch?v=S5_sCSUa7XU

       

       

      – The Road, John Hillcoat (2009)

      Tiré du roman éponyme de Cormac McCarthy (Monsieur No Country for Old Man et le Counsellor de Ridley Scott, entre autres), Warren Ellis signe sa seconde collaboration avec John Hillcoat. D’ailleurs, le roman a reçu le Prix Pulitzer de la Fiction deux ans plus tôt et a connu un grand succès.

      Dans un monde post-apocalyptique, un père (aucun personnage n’est nommé) et son fils tentent de survivre en marchant vers le sud et la mer avec comme seule valise un caddie rempli de vivres. Quelques maigres groupes de personnes se sont constitués en communautés mais on retrouve surtout le « chacun pour soi » auquel les fans de Walking Dead sont déjà habitués. L’univers se prêtait au violon d’Ellis. Dans un environnement proche de celui du Livre d’Eli des frères Hughes (From Hell), leur périple est celui des humains vers un paradis perdu, un espoir impossible qui permet de tenir quand la vie a disparu. Ce film est une marche de plus dans la carrière de Viggo Mortensen qui n’arrête plus de surprendre en campant des personnages tous différents à la manière d’un Brad Pitt dans ses riches années. Son interprétation d’un père en marge de la société nous avait bouleversés dans Captain Fantastic de Matt Ross l’an passé. Il livre ici une performance de paternel, se sachant condamné et lucide sur son avenir, qui se bat pour protéger son enfant (tout en le formant à la suite) juste sublime.

      La direction artistique est efficace et étudiée (le moins fait le plus !) dans ce road movie pédestre à travers une Amérique méconnaissable. On sait très bien qu’il y a eu une passe d’étalonnage mais ça n’empêche que la caméra de Javier Aguirresarobe (Les Autres, Parle avec Elle, Blue Jasmine,….) a su capter des instants d’une rare beauté. On notera la timide mais juste performance de Kodi Smit-McPhee ainsi que l’apparition brève de Charlize Theron, femme submergée par les circonstances, qui délaisse lâchement sa famille et son rôle de mère. Et (enfin !), on voit un Ed Harris plutôt gentil et attendrissant.  

      Côté musique, Warren Ellis reprend son violon et Nick Cave son piano pour nous accompagner mélancoliquement dans cette quête pour survivre. Les instruments à vent sont lents, durent presque éternellement (ce n’est pas péjoratif) et les maigres notes de piano viennent rythmer cet ensemble. Une mélodie minimaliste qui sait habilement jongler entre ambiance et complainte onirique. La partition est une montagne russe qui nous entraîne dans des déserts de désespoir avant de nous tirer lentement vers des lendemains prometteurs. On frissonnera sur la chanson The Mother qui incarne et définit le style Ellis.  

      Autres découvertes sur le même genre :             

      Le Livre d’Eli (2010) réalisation : Albert & Allen Hughes ; musique : Atticus Ross

      I Am Legend (2010) réalisation : Francis Lawrence ; musique : James Newton Howard

      Bande Annonce de La Route :

       

       

      – Mustang, Deniz Gamze Ergüven (2009)

      Quel soulagement de voir des œuvres comme Mustang ! Un film à 98% d’œstrogènes qui dénonce tellement de choses, tristement, encore actuelles. L’action se situe en Turquie dans un village inexistant. La réalisatrice avoue que le but recherché était d’être isolé des grandes métropoles. Le récit suit le combat d’une fratrie de cinq jeunes filles contre une société misogyne et patriarcale où le mariage est sous l’autorité des parents. Deniz Gamze Ergüven porte un regard honnête sur son pays en s’appuyant sur des faits réels (comme ce match de foot au public 100% féminin suite à des débordements d’Ultras). On rappelle que le public turc fan du ballon rond est un des plus turbulents d’Europe (sinon du monde) avec la Grèce voisine. 

      Mustang, c’est aussi et surtout la construction mentale d’une jeune fille. Toutes vivent dans la même maison depuis toujours mais leurs positions sur les mœurs varient admirablement. D’ailleurs la force du film réside dans son scénario et le choix individuel que portera chacune d’entre elles pour fuir le domicile familial. En allant plus loin, on pourrait pu être curieux de connaître le point de vue des garçons sur la question. Certains symboles sont dignes d’étude comme le personnage de Yasin, interprétation possible de Charon à bord de son mini-van où la légende est respectée avec l’obole payée (et son triste attribut, un beat narratif inattendu, qui déclenche cette traversée).

      Cette chronique turque pourrait rappeler Virgin Suicides de Sofia Coppola avec un message nettement plus politique. Le film s’inscrit dans un contexte trouble et tendu dans le pays où le patriarcat et la religion redeviennent doctrines d’Etat sous le « gouvernement » d’Erdogan. N’en déplaise à la critique déjà rédigée sur ce film. Il a d’ailleurs reçu un accueil enthousiaste dans le monde occidental et plus controversé dans le monde musulman. Comme pour rappeler que le débat (s’il devait y en avoir un….) reste toujours très délicat et sujet à controverse. 

      Warren Ellis met tout son talent au service de la réalisatrice turque qui ne tarit pas d’éloges sur lui :

      « Quand Warren joue du violon, on a le sentiment d’entendre une voix qui raconte une histoire. Et ses orchestrations sont bouleversantes. Il y avait une évidence esthétique dans cette rencontre, une cohérence entre les décors du film — la grande maison en bois, les paysages de la mer Noire — et le choix de ses instruments »

      Elle a entièrement raison, tant l’orchestration d’Ellis se suffit à elle-même. On a juste à fermer les yeux et des images défilent instantanément à la manière du somptueux Hand Covers Bruises de Trent Reznor & Atticus Ross (The Social Network, David Fincher (2010)). Une mélodie très minimaliste, avec peu de notes mais où les faibles couches d’instruments apportent un volume immersif à la musique. On retrouve la même thématique narrative concernant les personnages. Ce sont encore des êtres criblés de doutes, qui luttent quotidiennement contre un dilemme intérieur (bon, c’est vrai, c’est valable pour la majorité des personnages, mais là c’est porté essentiellement sur la condition de l’individu). A l’image du père dans La Route, les jeunes filles sont à un carrefour de leur vie et hésitent sur la voie à prendre (qui les entraînera pendant de longues années). Le thème de Lale fait grandement penser à la berceuse d’Arcade Fire dans la bande originale de Her (Spike Jonze, 2013) avec un timbre nettement plus « rural ».   

      Bande Annonce de Mustang :

       

       

      – Hell or High Water, David Mackenzie (2016)

       

      Première collaboration (et vous allez voir que ça ne sera pas la dernière) avec le talentueux scénariste Taylor Sheridan dans ce néo-western familial. Les frères Toby et Tanner Howard (respectivement Chris Pine et Ben Foster) sont ici des « Blues Brothers texans » qui dévalisent des banques (leurs créanciers directs) pour des raisons non crapuleuses. Ils cherchent à sauver la ferme familiale promise à la destruction suite au décès de leur mère. Un classique Hollywoodien qui prône la morale et qui interroge sur la forme de leurs actions (et indéniablement sur le système bancaire actuel). On y retrouve un duo à la George et Lennie présent dans Des Souris et des Hommes écrit par John Steinbeck en 1937 et qui a été repris maintes fois tant il est ancré dans le comportement social humain. Lenny/Tanner a plutôt la gâchette facile, tandis que son frère, qui ne digère pas son divorce, incarne la sagesse pacifiste. Ils sont opposés à un Texas Ranger proche de la retraite (un schéma narratif encore une fois très répandu : 16 Blocs, Seven….) que Jeff Bridges incarne sereinement (et avec son accent qu’on savoure toujours autant). 

      Dans cet univers uniquement masculin (la femme est ramenée au rang sentimental avec heureusement un franc parler qui lui donne de la voix), Warren Ellis compose une musique plus dure. Des accents très graves sous-tendent la tension du film. Prenons l’exemple du morceau From My Cold Dead Hands (qui rappelle une nouvelle fois le duo Reznor/Ross) ou de Mountain Lion Mean, où le violon donne le tempo. On voit que le compositeur a évolué depuis The Proposition, autre western, une décennie auparavant. Il s’est affranchi de Nick Cave. La modernité et les courants musicaux populaires se devinent plus facilement (on soupçonnerait le recours au digital et à la musique électronique). Le schéma mélodique est calqué sur des films qui ont fait leur preuve. Ainsi on pourrait rapprocher cette bande son de celle de Jóhann Jóhannsson dans Sicario (Denis Villeneuve, 2015), nettement plus sombre mais autant rythmée. Des accents durs et une orchestration devenue une référence du genre « films de plaines » néo-noir des dix dernières années.    

      Autres découvertes sur le même genre :                       

      In The Valley of Elah (2010) ; réalisation : Paul Haggis ; musique : Mark Isham

      The Last of Us (jeu vidéo) (2013) ; musique : Gustavo Santaolalla

      Bande Annonce de Hell or High Water : 

       

       

      – Wind River, Taylor Sheridan (2017)

      On en sait très peu sur sa dernière collaboration. Le film, présenté à Cannes au 70ème festival dans la catégorie Un certain Regard, est reparti avec le prix de la mise en scène. Un joli cadeau pour la première réalisation de Taylor Sheridan, jusqu’à ce jour un scénariste au talent reconnu. Un thriller glacial porté par Jeremy Renner et Elizabeth Olsen qui sortira le 30 août dans les salles françaises. Peut être aurons-nous droit à des Rivières Pourpres dans le Wyoming ?

      Bande Annonce de Wind River :

      https://www.youtube.com/watch?v=zN9PDOoLAfg

      La carrière de Warren Ellis est encore longue. Des tonalités plus proches de l’ambiance avec des nappes sonores constituent la « patte » de l’artiste qui s’adapte très bien à la thématique et aux personnages de chaque film. On pourra pousser la curiosité en « écoutant » le biopic sur Django Reinhardt d’Etienne Colmar (2017) avec Reda Kateb.

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