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      Notre avis sur La machine de Turing, une pièce jouée au Palais Royal

      Le mercredi 1er décembre 2021 à 21 heure…y voyez vous le chiffre récurrent ? Alan Turing aurait sans doute trouvé cette répétition de chiffre rassurante et satisfaisante. Ce soir là, a eu lieu la représentation théâtrale de la pièce de Benoît Solès : La machine de Turing. Pièce dont l’ancrage est historique et biographique puisqu’elle s’inspire largement de la vie d’Alan Turing. Elle fut jouée au théâtre du palais royal et mise en scène par Tristan Petitgirard.

      Même après des mois et des mois de représentation, la salle était noire de monde. On lui a attribué 4 Molières, et avec mérite. Cette pièce vous captive, vous émeut et vous transporte réellement. Le personnage d’Alan Turing était joué ce soir là par Matyas Simon, et Gregory Benchenafi a remarquablement endossé 3 rôles à lui seul : le rôle du sergent Ross, de Hugues et d’Arnold.  

      Une scène chargée d’histoires et une pièce montée comme une machine

       

      Ces titres sont pléonastiques, mais prenons chaque mot comme une syllepse. La pièce a un cadre historique précis, on est plongé en pleine Guerre mondiale et en Guerre froide. 

      Le fond de la scène est semblable à une immense étagère devant une toile écran. Elle forme des cases resserrées sur la gauche et deux larges sur la droite. J’écris étagère, puisque la scène représente la plupart du temps l’appartement de Turing. Mais ce fond représente aussi la machine, elle sera l’élément central. On projette en arrière plan, donc à travers les cases, sur la toile entière, en fonction de la progression de l’action, une école anglaise avec des fleurs de cerisiers, la marche des allemands, les rouages de la machine, la pluie, des chiffres qui tombent et ruissellent comme les gouttes de pluie, avec une retranscription de l’endroit et de l’année pour contextualiser l’action. La pièce se déroule au moins sur 6 dates. Parfois, les projections sont faites dans les petites cases, alors, les informations sont nombreuses. Plusieurs images se dédoublent : les soldats allemands, la machine, les chiffres et des images du dessin animé Blanche neige et les 7 nains. 

      Des objets sont posés sur ces étagères : une photographie, une pomme de pin, un petit bol, une pomme,..tous ces objets seront utilisés par le personnage, à un moment clé de la scène. Ils portent en eux une charge symbolique. Ces étagères représentent le fonctionnement schématique de la machine, soit une suite de symboles alternés dans des cases sur un ruban infini. Le reste du décor, notamment le mobilier des année 50, le bureau, la chaise, le téléphone, la cigarette sur scène, les vêtements, tout est authentique, et force la projection et le voyage dans le temps. Le discours semble être lui aussi construit comme la machine.

      « J’aime les mots récurrents », dit Turing et c’est par ce principe qu’il déjouera Enigma.  La progression du discours, et donc de l’action, se fait par une alternance de flash backs et du présent. Turing capturera et réutilisera des mots prononcés par l’autre personnage : « j’aime les manoirs ». Cette répétition rappelle un souvenir et amorce la fin de la pièce, alors deux temporalités différentes se jouent avec la répétition d’un seul mot . Ce retour au souvenir du manoir, permet d’apporter des clés de compréhension sur les phrases ou les choix que fera Turing. Concernant la scène finale, elle est la répétition de la scène d’exposition. Simon relate dans sa tirade « l’histoire d’un homme qui court (…) pour résoudre l’équation au nombre inconnu et (…) trouver ainsi le sens du monde ». La pièce se termine de la même façon, avec les mêmes mots, mais prononcés par deux voix, la voix de Turing et celle de l’homme du futur. Benchenafi habillé en homme moderne, habillé comme nous, lui rend hommage quand son époque ne l’a pas fait. 

       
      Deux acteurs, 5 rôles et le rôle du public. 

      Benchenafi, se métamorphose en 4 caractères différents. Le sergent Ross, malin, tenace, perspicace, consciencieux. Arnold ivrogne, cupide, malhonnête, bourrin et Hugues, prétentieux, ambitieux, compétiteur. Benchenafi retourne sa veste d’acteur pour endosser un autre rôle en quelques secondes. Et enfin, il joue l’homme moderne, qui apparaît sur scène comme un personnage anachronique. C’est absolument époustouflant et prodigieux, car il apparaît comme une toupie multi-personnelle, si bien qu’on peine parfois à le reconnaître tant les transitions sont courtes et les caractères si opposés. 

      Ce qui est aussi appréciable, c’est que le public a un rôle, du moins, on lui en prête un. Il  participe de deux manières différentes. 

      La première c’est de nous avoir rendu public deux fois. Nous étions spectateurs de la conférence de Turing en 2021 et dans les années 40, le public est éclairé, et l’on écoute, attentifs, sa démonstration : « est ce que les machines pensent ? ». Cette question reste déconcertante pour ces deux publics. Puis, il s’est produit quelque chose d’absolument fabuleux. C’était comme un test, c’était une vraie question. On nous demandait notre avis, alors le bruit de quelques faibles applaudissements retentit dans les enceintes, copiant et simulant le maigre enthousiasme des spectateurs de la conférence de l’époque. Mais dans la salle de 2021, seul un homme a spontanément et réellement applaudi, il était le seul. Cet homme là aurait sans doute applaudi aussi dans les années 40, il était un esprit prêt à accepter ces nouvelles idées déstabilisantes. C’était une expérience théâtrale très intéressante dans la manipulation participative du public.  

      Pour la deuxième participation, la pièce a recourt au principe de la double énonciation. L’acteur parle au public en aparté. Cela est surtout réalisé par Turing. Simon joue le rôle d’un bègue et d’un homme en proie, semble-t’il, à quelques formes autistiques. Sa performance est incroyablement bien réalisée.  Paradoxalement quelle maîtrise du langage pour jouer un bègue ! C’est un effort articulatoire à applaudir. C’est une prouesse, d’autant plus qu’il joue aussi le rôle du narrateur.. Ainsi, il alterne, narration et jeu. Lors de ses passages narratifs ou de ses commentaires, sur ce qu’il pense ou ressent, il se tourne vers le public, nous parle, met en pause la scène en arrière plan, puis il se refond dans le jeu. On se sent alors proche de Turing, on développe de l’affection et de l’admiration pour ce génie, qu’on qualifie de fou parce qu’il est trop différent. C’est un personnage qui se sacrifie, qui a servi son pays, qui a servi l’humanité dans l’ombre. Turing a une fin théâtrale, digne d’un héros de film, de film d’animation. Sa fascination pour Blanche-Neige, premier dessin animé de l’époque, influencera son action finale. Il y a presque quelque chose de christique dans le sacrifice de sa personne, cet homme en décalage avec son temps, parce qu’il est bègue, homosexuel, autiste léger, désigné comme fou mange « le fruit défendu »,mais laissera au moins christ(opher) à la postérité et revivra à travers lui. 

      Pour récapituler, la mise en scène et le décor nous offrent des voyages temporels au cœur d’une époque qui a marqué les consciences. Quant aux jeux des acteurs, les talents respectifs s’exercent sur scène et les deux ensemble font de la pièce une virtuosité. 

      Cette pièce réactualise l’histoire d’un homme, encore inconnu pour certain, qui a influencé le cours de l’Histoire. La machine de Turing, est l’histoire d’un homme singulier qui aurait peut être été le seul à déjouer Enigma. Il va créer l’ancêtre de nos machines qui pensent. C’est l’histoire d’un sacrifice d’une vie, ou d’un génie qu’on a sacrifié, mais heureusement, le génie laisse des traces derrière lui qui servent à la postérité. Il y a quelque chose de didactique dans cette pièce, on apprend  quelque chose, et fréquenter ce génie réveille l’esprit.  

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