More

    Tadao Andō et son architecture de béton et de lumière

    Le 22 mai dernier, un nouvel écrin d’art contemporain a ouvert en plein cœur de Paris. C’est dans le bâtiment de la Bourse de Commerce que sont présentées plus de 10 000 œuvres d’art de François Pinault, l’un des plus grands collectionneurs d’art contemporain. À cette occasion, la Bourse de Commerce a été restaurée et transformée par l’architecte japonais Tadao Andō, l’agence Nem/Niney et Marca Architectes, et l’agence Pierre-Antoine Gatier. Pour faire écho à cette ouverture exceptionnelle, nous vous proposons de mettre en lumière Tadao Andō qui a contribué à donner un nouveau souffle à ce monument historique. Retour sur Tadao Andō, cet architecte qui fait du béton, un matériau noble.

    Une enfance marquée par l’architecture

    Portrait de Tadao Andō, dans « L’église de Lumière »

    Né en 1941 au Japon, Tadao Andō est un architecte qui fait partie de ce qu’on appelle le style régionalisme critique. Son architecture se nourrit donc des éléments culturels locaux. C’est l’un des principaux architectes japonais et l’un des plus grands représentants du mouvement minimaliste dans l’architecture contemporaine. Pour comprendre l’œuvre de Tadao Andō, il est alors essentiel de revenir sur son enfance, marquée très rapidement par l’architecture.

    Il grandit dans un quartier populaire d’Osaka, chez sa grand-mère. Dès son enfance, il apprend deux grands préceptes qui vont irriguer son travail : le rationalisme et l’esprit d’indépendance. Livré à lui-même, il a pour habitude de découvrir le travail des artisans de son quartier. Il y découvre la diversité des matériaux dans le domaine du bâti. C’est ainsi que commence sa formation d’architecte, de façon autodidacte. Un fait assez rare au Japon pour être souligné ici. Il apprend également l’architecture à travers les livres qu’il trouve chez les bouquinistes et découvre rapidement l’œuvre de Le Corbusier.

    Des sources d’inspirations : entre voyages et rencontres

    En parallèle de son apprentissage architectural, Tadao Andō se lance dans une carrière de boxeur, au niveau professionnel. Dès 1965, grâce à ses gains de boxeur, il voyage en Europe, aux États-Unis et en Afrique. En France, il peut enfin voir l’architecture de Le Corbusier, qui le fascine totalement. Il visite les œuvres emblématiques de l’architecte français, comme le Pavillon suisse de la « Cité internationale de Paris », la « Villa Savoye » à Poissy qui, à ce moment-là, tombait en ruine, et la « Cité radieuse », à Marseille. Sa découverte architecturale ne s’arrête pas là. En effet, il découvre les abbayes cisterciennes qui vont véritablement l’inspirer. Dès lors, il accordera une grande importance à la place du silence dans son architecture, qui apparaît comme un espace de repos et de sérénité.

    Le Corbusier, « La Villa Savoye », Poissy, 1928-1931.

    Son architecture ne s’est pas seulement nourrie de voyages, mais aussi de rencontres. Il fréquente des artistes qui appartiennent au mouvement de l’avant-garde du groupe japonais Gutai. Il s’intéresse également à des artistes occidentaux comme Jackson Pollock ou encore Marcel Duchamp.

    Une architecture pour répondre aux exigences de la ville d’Osaka

    Après ses nombreux voyages, il ouvre son propre atelier en 1969. À partir des années 1970, il commence ses premières réalisations, entre les petits magasins et les maisons, lui permettant ainsi de développer son propre style architectural. Le début de sa carrière coïncide avec une explosion démographique de la ville d’Osaka. Face à l’augmentation importante des constructions pour la population, le paysage urbain devient de plus en plus hétéroclites, remettant en questions la sérénité des intérieurs japonais. Afin de rompre avec l’agitation extérieure, Tadao Andō cherche dans ses constructions à instaurer un environnement propice au calme.

    De plus, l’architecte utilise le béton banché, un matériau qui répond parfaitement aux problématiques des nombreux séismes que connaît le Japon. À travers ce matériau antisismique, il développe alors un langage qui lui est propre, entre géométrie et simplicité des formes.

    Une architecture singulière dans une démarche spirituelle

    Tadao Andō, « La Row House » ou « Maison Azuma », Osaka, 1975. Deux blocs d’un béton séparés par une cour intérieure à ciel ouvert et reliés par une passerelle à Sumiyoshi. (©SHINKENCHIKU-SHA)

    Tadao Andō se fait connaître dans le monde grâce à la « Maison Azuma », située à Osaka et construite entre  1975 et 1976. Cette maison résidentielle en béton banché avec les trous apparents, fait 65 mètres carrés et possède deux étages. De l’extérieur, seule la façade est visible. Isolée parmi les autres maisons, elle se caractérise par des murs aveugles et un patio au centre. À l’intérieur, la maison se déploie en trois segments. Le patio à ciel ouvert constitue l’épicentre de la maison. Pour rejoindre les différentes parties, il faut sortir et se plonger dans l’environnement. Le patio apporte alors non seulement de la lumière mais aussi une bulle de sérénité, toujours dans un effet de contraste avec l’agitation urbaine. Cette maison aux espaces épurés pose les bases de la démarche de l’architecte : la lumière, l’importance des murs et des espaces de divisions, et les matériaux employés.

    Son architecture se construit à partir de la géométrie pure et d’éléments naturels. La géométrie qui met en avant la beauté des volumes apporte à son travail, une forme poétique évidente. C’est ce que nous pouvons voir dans ses constructions religieuses avec notamment « l’église de la Lumière », construite en 1989, dans le nord-ouest d’Osaka, dans la ville d’Ibaraki.

    Tadao Andō, « L’église de la Lumière », Ibaraki (nord-ouest d’Osaka), 1989. Vue de l’extérieur.

    L’église, faite de béton et de bois est de forme cubique. Nous pouvons voir une percée dans le mur en forme de croix. Si, de l’extérieur, le bâtiment est extrêmement sobre, à l’intérieur, cette croix percée par la lumière inonde totalement l’espace épuré. Ainsi, cette croix de lumière sublime l’espace dans lequel elle s’inscrit, en apportant une dimension spirituelle évidente. Dans cette humilité architecturale, la lumière qui évolue au fil de la journée et des saisons, devient symbolique. Le silence et la lumière sont ainsi des éléments architecturaux en eux-mêmes.

    Tadao Andō, « L’église de la Lumière », Ibaraki (nord-ouest d’Osaka), 1989. Vue de l’intérieur.

    Au carrefour d’influences philosophiques

    L’architecte joue avec les espaces et le vide, l’ombre et la lumière, créant ainsi pour le visiteur « une expérience de l’espace ». Au-delà de la dimension architecturale, le langage artistique exprime une intériorité pour celui qui évolue dans ces espaces. Dans ce dialogue entre l’intérieur et l’extérieur, Tadao Andō cherche l’harmonie et l’équilibre des éléments. Cette recherche s’illustre parfaitement avec la « Chapelle sur l’eau » à Tomamu qui date de 1991. Sublimé par l’environnement qui l’entoure, le bâtiment évolue en fonction du temps et des saisons.

    Tadao Andō, « Chapelle sur l’eau », Tomamu,1991. Vue de l’extérieur.

    Tadao Andō, « Chapelle sur l’eau », Tomamu,1991. Vue de l’intérieur.

    À l’intérieur de ses édifices, il crée des parcours de circulations complexes qui oscillent entre l’espace extérieur et l’espace intérieur. La géométrie des espaces construit des chemins qui mènent à la contemplation. Nous retrouvons ainsi la philosophie du zen et le haïku. Le haïku est une poésie japonaise verticale qui met en lumière l’évanescence des éléments qui nous entourent. Une poésie qui accorde de l’importance aux sensations. De plus, l’impermanence et la fragilité des choses, omniprésentes dans la tradition shintoïste sont également des éléments clés pour comprendre l’œuvre de l’architecte.

    Tadao Andō et la Bourse de Commerce

    Afin de mettre en lumière sa collection, François Pinault souhaite sauvegarder et réhabiliter un monument emblématique du patrimoine parisien. Pour ce travail de transformation, le choix de l’architecte Tadao Andō apparaît comme une évidence.

    L’histoire du bâtiment de la Bourse commence au XIIIe siècle. Fondée sur la structure de l’hôtel de Soissons, son architecture témoigne alors de ces périodes successives : de la première colonne isolée de Paris, au XVe siècle pour Catherine de Médicis, à la construction d’une halle au blé au XVIIIe siècle, puis d’une halle recouverte dès 1812 par une coupole de métal et de verre pour finalement devenir une Bourse de Commerce, de 1885 jusqu’en 2016. En 2006, la Bourse est alors rachetée par la Ville de Paris. Elle devient une vitrine d’une partie des collections d’art contemporain du célèbre homme d’affaires. Le lieu comporte 3 000 mètres carré de surface d’exposition, un restaurant au troisième étage et un studio au sous-sol pour accueillir des performances et des conférences.

    Le chantier s’est déroulé de juin 2017 à février 2020. Pour cette réalisation, Tadao Andō  souhaitait apporter un élan contemporain sans intervenir et dénaturer le bâtiment, classé aux Monuments historiques. En ce sens, il réalise une structure dans une structure à l’instar d’un emboîtement gigogne. Il reprend alors les motifs du cercle et de la géométrie simple, des motifs qui lui tiennent à cœur. Il crée ainsi une coursive intérieure de 91 mètres de long et de 9 mètres de haut, permettant d’observer les œuvres. Dans cet espace de vie, s’offre à nous un dialogue vivant entre l’architecture et son contexte, la création contemporaine et l’héritage patrimonial, le passé, le présent et le futur, et enfin, entre la collection et le visiteur. La Bourse de Commerce – Pinault Collection devient alors la réalisation la plus importante de Tadao Andō en France.

    Le cylindre en béton par Tadao Andō sous la coupole de la Bourse de commerce, à Paris.(©Patrick Tourneboeuf)

    Un rayonnement à l’international

    Il serait difficile de lister tout le travail de Tadao Andō tant il est dense et international. Il a mené des réalisations un peu partout dans le monde. La Bourse de Commerce est, à cette date, sa dernière réalisation. S’inscrivant parmi les architectes les plus réputés dans le monde, il a reçu au fil de sa carrière des distinctions prestigieuses : d’abord la médaille Alvar Aalto, en 1985, puis dix ans plus tard, le Carlsberg Architectural Prize et le prix Pritzker. Il est, en 2002, lauréat du Prix de Kyoto, et en 2018, le Centre Pompidou lui consacre une rétrospective. Le style de l’architecte est non seulement connu dans le monde, mais il est aussi très reconnaissable. Le béton banché, la lumière et le motif du cercle sont des éléments qui gravitent autour de son univers.

    L’architecte dit alors que : « La création de l’espace dans l’architecture est simplement la condensation et la purification de la puissance de la lumière. Dans mon travail, la lumière est toujours un élément critique dans la mise en scène de tout l’espace, car elle permet de créer des effets visuels inattendus ».

    Marion Caudal
    Rédactrice et autrice en art contemporain

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.