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      « La Fontaine » : décryptage de la mythique œuvre de Marcel Duchamp

      Si vous avez déjà visité le Centre Pompidou, vous avez peut-être eu l’occasion d’observer dans une salle, un urinoir exposé. Œuvre mythique de Marcel Duchamp, La Fontaine marque la naissance de l’art conceptuel. Encore aujourd’hui, plus d’un siècle après sa création, l’œuvre continue de provoquer de nombreuses réactions. Si certains affirment que c’est du génie, d’autres pensent à une véritable blague. Eh bien, figurez-vous que c’est un peu des deux. Voici le décryptage de cette mystérieuse La Fontaine.

      Marcel Duchamp, La Fontaine, faïence et céramique blanche, 1917. (Source : Wikipedia)

      La naissance de La Fontaine

      L’histoire de La Fontaine commence en avril 1917 lorsque Marcel Duchamp se rend dans un magasin de plomberie de la société J.L Mott Iron Works, à New-York, pour acheter un urinoir industriel. En le posant à l’envers, Marcel Duchamp transforme ce simple urinoir en fontaine donnant ainsi naissance au titre volontairement poétique, La Fontaine. Il appose, ensuite, une signature avec de la peinture noire : « R. Mutt », un pseudonyme bien mystérieux, qui a fait couler beaucoup d’encre. Si tout le monde atteste que le nom « Mutt » est un clin d’œil au nom de la société de l’urinoir « Mott », l’hypothèse que le pseudonyme cache la signification anglaise du mot « mutt » c’est-à-dire « clébard », « idiot » et par extension « art bâtard » demeure incertaine. Marcel Duchamp, lui-même, a laissé planer l’hypothèse que « Mutt » est, en réalité, un pseudonyme masculin de l’une de ses amies, l’écrivaine Louise Norton. Pour finir, les initiales R.M. signifieraient « Ready-made ». Tout simplement.

      « Ce n’est pas une œuvre d’art » dixit la Société des artistes indépendants

      C’est à l’occasion du premier Salon de la Société des artistes indépendants, à New-York, que Marcel Duchamp décide d’envoyer son œuvre. Fondée en 1916, la SIA (ou en anglais Society of Independant Artists, SIA) s’oppose à la domination des Salons officiels. L’essence-même de cette Société est d’accepter tous les artistes et de ne refuser aucune œuvre, même pour de simples « raisons esthétiques ». Walter Arensberg, un ami de Marcel Duchamp et Marcel Duchamp, lui-même, appartiennent à la SIA, en tant que membres fondateurs. Ainsi, tous les paramètres sont, a priori, réunis pour que La Fontaine entre dans le monde de l’art, à l’occasion de ce premier Salon.

      Sauf qu’en réalité, l’œuvre, sous un pseudonyme inconnu, sera purement et simplement, refusée. La Fontaine déstabilise. Elle est alors décriée comme « un objet vulgaire et immorale », « un appareil sanitaire », ou encore un canular. Les motifs de refus sont nombreux et démontrent que l’idéal prôné par la Société est une aporie. Le stratagème mis en place par Marcel Duchamp est un véritable succès. En effet, il permet de remettre en question les fondements de la SIA qui se retrouvent prématurément fragilisés. À la suite de ce refus, Marcel Duchamp démissionne du comité, sans dévoiler son lien avec La Fontaine.

      La mise en scène de "La Fontaine" par Alfred Stieglitz devant le tableau de Marsden Hartley (au second plan).
      Alfred Stieglitz, photographie de « La Fontaine » (œuvre originale) de Marcel Duchamp, dans la revue « The Blind Man »,1917. (Source : Wikipedia)

      Vers une mise en scène parfaitement orchestrée

      Dans cette perspective, la question que vous pouvez dès à présent, vous poser est la suivante : comment La Fontaine, refusée du Salon, devient-elle une œuvre d’art ? Si, aujourd’hui, nous connaissons cette œuvre, c’est grâce à Marcel Duchamp, qui a fait preuve de beaucoup d’ingéniosité. Alors que l’œuvre est restée à l’abri des regards, derrière une cloison pendant le Salon, Marcel Duchamp contre-attaque. C’est dans cette perspective qu’il crée une revue satirique The Blind Man, avec la complicité de Henri-Pierre Roché (écrivain et collectionneur d’art moderne) et de Beatrice Wood (artiste peintre américaine). La création de cette revue est l’occasion pour l’artiste de s’interroger sur la véritable valeur d’une œuvre d’art, tout en défendant le fameux R. Mutt. Ainsi, en le défendant, Marcel Duchamp place la conception d’un art prévalant sur la création. C’est la naissance de l’art conceptuel.

      Dans cette revue, l’écrivaine Louise Norton consacre tout un article à l’urinoir. Cet article, intitulé Le bouddha de la salle de bains, est accompagné d’une photographie du galeriste Alfred Stieglitz qui place La Fontaine devant le tableau The Warriors de Marsden Hartley. Cette mise en scène n’est pas hasardeuse. En effet, en confrontant La Fontaine avec un tableau, elle s’empare alors du statut que le Salon lui avait refusé, à savoir celui d’œuvre d’art. Dans cette perspective, c’est grâce à la collaboration de ces illustres acteurs du milieu de l’art, à la revue artistique et à la mise en scène photographique que La Fontaine s’inscrit définitivement dans l’histoire de l’art.

      Marsden Hartley (Américain, 1877–1943), « The Warriors » , huile sur cuivre, 121,29 x 120,65 cm, Collection privée, 1913. (Source : Metropolitan Museum of Art)

      Le devenir de La Fontaine de Marcel Duchamp

      Après être restée dans l’ombre du Salon, La Fontaine est réclamée par le collectionneur et galeriste, Alfred Stieglitz, à la demande de son ami Marcel Duchamp. Face à l’absence de l’œuvre, le galeriste fait scandale et prétend acheter l’œuvre. Ce scandale a pour but d’attirer l’attention sur l’œuvre. Par la suite, Alfred Stieglitz expose l’objet dans sa galerie new-yorkaise, sous le titre Madonna of the Bathromm (La Madone des toilettes), titre éminemment provocateur. Au cours de cette exposition, l’urinoir aurait été acheté par Walter Arensberg, poète et mécène américain. C’est avec cette acquisition que nous perdons la trace de La Fontaine. Remisée, détruite, perdue, retrouvée ou volée, la légende raconte que l’œuvre aurait été malencontreusement cassée lors d’un déménagement de Walter Arensberg. En effet, les déménageurs n’auraient pas du tout saisi la dimension artistique de cet urinoir industriel.

      Par conséquent, vous vous doutez que La Fontaine, exposée au Centre Pompidou, n’est pas l’œuvre originale. Il s’agit d’une simple réplique, réalisée en 1964, sous la direction de Marcel Duchamp. Aujourd’hui, nous comptons onze autres répliques dont une qui a été vendue à un collectionneur grec, Dimitri Daskalopoulos, en 1999, pour la somme de 1,6 million d’euros.

      Il s'agit ici de la deuxième version de "La Fontaine" de Marcel Duchamp, réalisée en 1964.
      Marcel Duchamp, La Fontaine, (2e version datant de 1964), faïence et céramique blanche, Tate Modern, Londres, 1917. (Source: Tate Modern)

      Une œuvre de Marcel Duchamp, vraiment ?

      Il faut attendre les années 1950 pour que Marcel Duchamp réclame la paternité de La Fontaine. Mais cette paternité est remise en question par les historiens d’art Julian Spalding et Glyn Thompson, en 2014. La Fontaine serait, en réalité, l’œuvre d’une femme. Deux arguments étayent cette thèse. Le premier argument concerne le modèle de l’urinoir. En effet, ce modèle ne correspond à aucun modèle vendu dans le magasin où l’artiste affirme se l’être procurer. Serait-ce là un indice qui prouverait que l’artiste nous ait menti ?

      Le second argument est mise en évidence par Marcel Duchamp, dans une lettre envoyée le 11 avril 1917, soit deux jours après le rejet de l’œuvre. Écrivant à sa sœur, l’artiste explique qu’il a reçu l’objet de la part d’une amie, à savoir Elsa von Freytag-Loringhoven. Égérie du mouvement dada de New-York, Elsa von Freytag-Loringhoven, se fait connaître grâce à ses sculptures en tuyaux de plomb, comme la sculpture God, en 1917. De plus, lorsque nous comparons l’écriture de la surnommée « Dada Baroness » à la signature « R.Mutt », les deux écritures semblent étrangement se ressembler. En ce sens, la théorie soutenue par les deux historiens d’art apparaît tout à fait plausible.

      La sculpture "God" de Elsa von Freytag-Loringhoven et Morton Schamber fait écho à "La Fontaine" par l'utilisation du tuyau de plomb.
      Elsa von Freytag-Loringhoven et Morton Schamber, « God », sculpture, 1917. (Source : Wikipedia)

      La Fontaine, une œuvre de Marcel Duchamp ? Ou d’Elsa von Freytag-Loringhoven ? S‘agit-il d’une hypothèse sérieuse et véridique ? Ou d’une mise en scène de la part de Marcel Duchamp, visant à brouiller les pistes ? À vous de choisir… Après tout, si nous reprenons les propos de Marcel Duchamp, un ready-made n’est-il pas « une œuvre sans artiste » ?

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      Marion Caudal
      Rédactrice et autrice en art contemporain

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