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      [Critique] La Cerisaie par Gilles Bouillon au Théâtre de Chatillon

      La Cerisaie de Tchekhov par Gilles Bouillon au Théâtre de Chatillon, une mise en scène qui nous transporte dans l’histoire et nous rappelle que « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme » (Lavoisier).

       

      La Cerisaie : une oeuvre poétique et sociale du grand maître Tchekhov

      Anton Tchekhov (1860-1904) écrit La Cerisaie à partir de 1902 et la monta pour la première fois à Moscou le 17 janvier 1904, soit six mois avant sa funeste révérence.

      La Cerisaie 05 © Guillaume Perret – Lundi13La Cerisaie raconte l’histoire d’une famille aristocratique russe retrouvant, après un long séjour à Paris, la demeure ayant bercé leur vie depuis l’enfance. Toutes les générations sont représentées et défendent des visions variées de ce qu’il convient de faire de cet endroit magique auquel tous sont attachés. Car ce lieu est aussi riche en souvenirs que les comptes sont à sec. Le verger n’est plus rentable, la mère a dilapidé leur fortune pour les doux yeux d’un amant peu scrupuleux et les dettes s’amoncellent. Aucun autre choix s’offre à eux que celui de vendre ce poétique endroit aux enchères. Devenu marchand, Lopakhine, ancien esclave et fils et petit-fils d’esclave de la famille, leur propose des solutions modernes. Il conçoit un modèle économique qui leur rapporterait une rente et les sauverait. Mais ces idées ne font pas l’unanimité. Comment imaginer détruire un lieu si beau gorgé d’une douce mélancolie et de souvenirs si chers ? Ne vaut-il pas attendre et se laisser porter par les retrouvailles et l’amour qu’il y a dans l’air ?

      Au travers de ses personnages, chacun symbolisant un courant de pensée, Tchekhov décrit avec subtilité le monde qui change et évolue à cette époque. La Russie est au bord de l’explosion, l’aristocratie ne laisse pas de place à la bourgeoisie et refuse tout compromis. L’auteur ne prend jamais partie mais expose à merveille la délicate mouvance de son siècle. La fleur de cerisier, raffinée, aérienne, aristocrate, s’oppose à la terre, au pragmatisme du sol, au matérialisme.

       

      La Cerisaie 04 © Guillaume Perret – Lundi13La Cerisaie, une oeuvre symbole de son époque

      Après le règne réactionnaire de Nicolas Ier, Alexandre II tenta de libéraliser la politique russe. Mis à part l’abolition du servage en 1861, Alexandre II ne réforma pas le pays structurellement ce qui contribua à l’essor d’une opposition et à son assassinat en 1881 par un groupe terroriste anarchiste du nom de Narodnaïa Volia ( Volonté du peuple).

      Malgré cet assassinat, le pouvoir resta aux mains de l’élite, qui mis en place une politique de répression. Entre 1881 et 1904, la Russie vit dans un état d’urgence ou état de siège quasi permanent. La police secrète est réinstaurée, ses pouvoirs sont étendus, ce qui vaut des perquisitions et arrestations sommaires, des emprisonnements sans jugement, des travaux forcés…

      Ces troubles politiques sont intimement liés à la révolution industrielle russe, en marche depuis 1890. En effet, la classe moyenne bourgeoise a grandi mais n’a pas accès au pouvoir. Le prolétariat est apparu et favorise l’exode rural, paupérisant ainsi les paysans des campagnes. Les groupes de pression se renforcent et s’expriment au travers de grèves et d’actes terroristes.

      Pour couronner le tout, la crise économique mondiale frappera les russes entre 1901 et 1903.

      Tchekhov écrit donc cette pièce en 1904, après avoir été témoin de tous ces événements marquants et n’a peut-être pas le recul, ou l’envie, de juger ces bouleversements. Il nous livre, juste avant sa mort, et avec une grande bienveillance, le constat de ce siècle qui oscille entre conservatisme et révolution.

      La Cerisaie 14 © Guillaume Perret – Lundi13

       

      Gilles Bouillon, un metteur en scène qui nous fait voyager

      Nous ne pouvons que saluer l’esthétisme de la scénographie, parfaitement raccordée avec des costumes et coiffures qui nous plongent dans une autre époque et intensifient le lyrisme de la pièce. Une grande douceur se dégage de l’univers visuel créé. Un grand bravo à Nathalie Holt, scénographe, et Cidalia Da Costa, costumière.

      Nous ne voyons pas passer les 2h30 de spectacle car la pièce est bien rythmée par la musique, les danses ainsi que les tours de magie. La bonne humeur est communicative.

      La Cerisaie 12 © Guillaume Perret – Lundi13Par ailleurs, les personnages sont bien marqués et évoluent tous ensemble dans un travail choral, cher au metteur en scène Gilles Bouillon. Le jeu des comédiens est inégal mais on remarque particulièrement l’émotion, très touchante, véhiculée par Nine de Montal, dans le rôle de Lioubov (la matriarche), les prouesses physiques de Julie Harnois qui nous propose une Charlotta très moderne et haute en couleur, et Roger Jendly, amusant et délicat dans le rôle de Firs, le vieux domestique qu’on oubliera dans la maison tellement il fait partie des meubles…

      Pour résumer, c’est une pièce à aller voir au moins une fois dans sa vie et cette mise en scène est intéressante pour découvrir ou redécouvrir l’oeuvre du grand maître Tchekhov.

      Infos pratiques

      Les représentations de « La Cerisaie » sont malheureusement terminées au Théâtre de Châtillon.

      La compagnie du passage est en tournée en France:

      • 20 et 21 janvier 2016 à la Scène nationale d’Albi
      • 26 et 27 janvier 2016 l’Odyssée, Scène conventionnée de Périgueux
      • 3 et 4 février 2016 au Théâtre Scène nationale de Narbonne
      • 11 et 12 février à l’Opéra-Théâtre, Metz Métropole
      • 23 février au 4 mars 2016 au Centre Dramatique Régional de Tours
      • 10 et 11 mars 2016 au Théâtre Jacques Coeur, Lattes
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