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      The Underground Railroad, l’odyssée allégorique fascinante d’une jeune esclave

      L’Underground Railroad est, dans l’histoire des États-Unis, un symbole et un code définissant un ensemble d’itinéraires secrets que les esclaves, aidés par des noirs nés libres, des affranchis ou des abolitionnistes blancs, empruntaient pour fuir les États du Sud et ainsi, se lancer dans un périple à haut risque pour y rejoindre le Nord des États-Unis, voire le Canada, en quête de liberté.

      Le nombre d’esclaves ne faisant que croître dans le Sud, en lien avec l’expansion de la culture du coton, une centaine de milliers d’esclaves ont ainsi pris la fuite entre 1820 et 1860. C’est ce qui inspira l’auteur new-yorkais Colson Whitehead qui donna à son roman Underground Railroad une dimension métaphorique prenant le code comme base d’un récit romanesque et donnant vie à tout un réseau de tunnels souterrains et de gares ainsi qu’à toute une galerie de lieux, de personnages et de communautés aux multiples visions de la question raciale, de la foi et de la liberté. Il ne fallut que quelques mois à Barry Jenkins, réalisateur intimiste de l’Amérique profonde et de l’émancipation, pour acquérir les droits et s’adonner à l’écriture d’une mini-série pour Amazon Studios.

      Entre la fable esthétique et l’immersion brutale

      Thuso Mbedu, The Underground Railroad / Amazon Studios

      Barry Jenkins l’avait évoqué, de nombreux récits et films ont tenté de s’attaquer à cette période avec un manque profond d’humanité. Effaçant souvent l’individu, les différents auteurs et cinéastes ont souvent utilisé les plantations comme cadre conventionnel. Dans le roman originel, c’est bien cette recherche de nuances et d’immersions dans différentes communautés à travers le pays, certaines déployant un regard fanatique ou mortifère, qui confronteront les différents personnages à des souffrances et des épreuves complexes. Une recherche traitée avec sérieux par le réalisateur du mésestimé Si Beale Street pouvait parler, prônant un très grand respect pour ses ancêtres, les considérant comme de véritables héros et inspirateurs ayant préservé les futures générations afro-américaines.

      En s’alignant sur le matériau d’origine, le cinéaste livre un constat allégorique de tout un pan de l’histoire des États-Unis résonnant encore aujourd’hui à travers toute une population en quête de résilience. Pourtant, The Underground Railroad est aussi une œuvre à hauteur d’homme nous immergeant dans le voyage traumatisant et admirable d’une jeune fille du nom de Cora. La sud-africaine Thuso Mbedu délivrant une performance inoubliable. Le réalisateur n’hésitant pas non plus à s’immerger dans l’humanité du chasseur de prime la poursuivant, campé par un Joel Edgerton déployant une palette de jeu surprenante, s’efforçant de s’interroger sur l’origine de son ultra-violence accompagné de Homer interprété de manière prodigieuse par Charles W. Dillon. Jeune garçon noir pourtant affranchi par le slave catcher et choisissant la servitude volontaire, lui étant totalement dévoué, le personnage ajoute une nuance révoltante malgré la brutalité extrême de son maître sur les esclaves recherchés. Une brutalité nécessaire que le réalisateur n’hésitera pas à confronter à la nuance de son propos.

      Ce fut d’ailleurs l’une des nombreuses préoccupations de Barry Jenkins durant l’élaboration et l’écriture de la série, se posant la question du langage et de l’imagerie pour parvenir à raconter cette époque et, inévitablement; faire émerger l’ultra-violence des heures les plus sombres de son pays. Une violence que le réalisateur traitera frontalement sans jamais chercher à l’esthétiser et la rendre plus supportable. La brutalité témoigne et s’installe sans crier gare au côté de scènes esthétiques et sensitives, le réalisateur n’hésitant pas à s’inspirer de différents genres et ainsi explorer un très grand panel d’émotions. Sans jamais jouer la culpabilisation ou, à l’inverse, la complaisance face à la violence comme l’ont fait de nombreux cinéastes avant lui.

      C’était ici l’un des gros enjeux de The Underground Railroad, notamment du fait de sa durée, devenant finalement l’un de ses triomphes. En se confrontant à cette tension entre la brutalité et une certaine sensibilité propre à son cinéma, Barry Jenkins livre une œuvre dense et immersive déployant une narration extrêmement aboutie, chaque épisode se découpant en chapitres hétéroclites de par leur durée mais aussi les intentions de réalisation et de narration. Bien que chaque chapitre ayant une importance capitale, difficile de ne pas mentionner le fait que certaines séquences seront moins accessibles et demanderont un effort pour la majorité des spectateurs. Néanmoins, cela sera vite contrebalancé par la générosité d’un cinéaste désireux d’expérimenter et de se confronter à des aspects encore inconnus de sa filmographie, s’inscrivant dans un héritage du cinéma indépendant qui transparaît dans The Underground Railroad.

      Une synergie technique au service d’une lecture historique nécessaire

      Barry Jenkins & Thuso Mbedu / Atsushi Nishijima / Amazon Prime Video

      Il n’était pas confondant qu’un cinéaste comme Barry Jenkins se soit rendu la tâche ardue pour adapter le roman de Colson Whitehead. En réalité, l’essor des films traitant frontalement de l’esclavage aux États-Unis n’était que très récent lorsque le cinéaste a commencé à conceptualiser l’adaptation de The Underground Railroad. N’ayant que peu de références dans le domaine et le succès critique et international de Twelve Years a Slave de Steve McQueen ayant amené, malgré ses qualités éclatantes, un grand nombre de films portés sur grand écran à l’ambition relative. Le cinéaste ne pouvant résolument pas écrire et réaliser une série coutumière, l’adaptation d’un tel sujet étant également mal perçue par son entourage.

      Cet état de fait d’une ambition et d’une audace comme fondements de sa démarche artistique se ressent dans tous les départements du film. D’un point de vue technique, d’abord, la mini-série est une grande réussite mêlant une iconographie somptueuse tout en explorant l’humanité de ses personnages au plus proche de leurs peaux et de leurs corps. Le directeur de la photographie James Laxton, ayant travaillé sur tous les films du réalisateur, impressionne par sa justesse technique et l’émanation se dégageant de son travail. Très remarqué et ayant remporté un Independent Spirit Award pour sa photographique poignante et sensible pour Moonlight, sa photographie crépusculaire rend les paysages de la Géorgie stupéfiants, dessinant également les visages avec une authenticité rare. L’audace jailli également de Nicholas Britell, l’un des compositeurs américains les plus côtés à Hollywood et ayant déjà composé de brillantes bandes originales pour le cinéaste, signant ici une musique à la fois délicate et abrupte. S’alignant davantage sur une composition plus atmosphérique et aérienne que ses dernières contributions, le musicien n’abandonne pas sa patte très reconnaissable pour autant mais s’estompe davantage embrassant complètement l’esthétique audacieuse de la série.

      The Underground Railroad se présente sans aucun doute comme l’une des meilleures séries de l’année 2021 de par son ambition visuelle et narrative et sa structure magistralement étudiée. Barry Jenkins signe une mini-série d’envergure, affrontant avec courage les fondations de son pays et de ses ancêtres tout en ne reniant jamais sa personnalité artistique. Un postulat d’exception rendant possible une osmose rare et le sentiment d’avoir vécu une odyssée prodigieuse d’un cinéaste confirmant son importance et son regard singulier dans l’industrie américaine actuelle. Une limited serie à découvrir dès maintenant sur Amazon Prime Video.

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