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      Critique Le seigneur de Bombay (sacred games) saison 1

      En 2006,  Vikram Chandra  publie Mumbai Confidential ou Le Seigneur de Bombay, oeuvre fleuve de plus de 900 pages au croisement du roman policier, de la chronique historique, de l’intrigue géopolitique et du roman initiatique. Salué par la critique du monde entier, le roman a naturellement intéressé Netflix qui en 2014 a lancé la production de l’adaptation avant de diffuser en 2018 la première des deux saisons. 

      Au cœur des ténèbres

      L’intrigue de cette première saison se passe à deux périodes historiques différentes. Dans les années 1980-1990, un jeune homme monte progressivement les échelles du crime organisé et devient le seigneur de Bombay : son nom, Ganesh Gaitonde.  En 2006, Sartaj Singh inspecteur de la police de Mumbai, intègre et droit, est contacté par Ganesh Gaitonde, le célèbre parrain qui avait disparu depuis 16 ans. L’homme retranché dans un bunker informe le policier que dans 25 jours, la ville de Mumbai sera frappée par une catastrophe. Après cette révélation, le criminel se suicide. Pour Sartaj, chaque minute compte. En enquêtant dans le passé du mafieux, il espère identifier la nature de la menace. Mais ses recherches éveillent l’intérêts de puissants groupes qui le surveillent tout en veillant à ce que des pages sombres de l’histoire du pays ne remontent pas à la surface.

      La petite histoire au service de la grande histoire

      Sacred Games c’est d’abord un bijou d’écriture. Les défis étaient immenses. Comment synthétiser sans trahir une intrigue très riche, comment raccourcir sans simplifier à l’extrême, comment adapter le roman non seulement pour un autre format mais pour un public non indien et peu au fait de l’histoire du pays ? Cette première saison évite tous ces obstacles en trouvant le juste équilibre entre prendre son temps et nourrir le suspense. En effet, chaque épisode raconte en parallèle un moment de la vie du seigneur du crime et  un élément de l’enquête.  Les deux trames chronologiques se répondent en dévoilant progressivement un pan du mystère. Le passage entre les deux temporalités se fait facilement à l’aide d’astuces visuelles ou narratives (objets, lumières…) et ne nuit pas au rythme. Au contraire, compte tenu de  la masse de lieux, de personnages, de faits historiques, ces passages dans le passé facilitent la compréhension des enjeux et l’avancée de l’enquête.

      En plus, la petite histoire, celle de Ganesh, permet de rendre compréhensible la grande Histoire, celle de l’Inde et le sens de la menace qui plane sur Mumbai. Car  Sacred Games est une série politique qui évoque le rôle du Parti du Congrès, le fonctionnement des élections locales, le poids de la partition du Cachemire, les effets du modèle économique socialiste, le poids du religieux et des castes, la question des minorités. Des éléments essentiels à la compréhension de l’intrigue principale. Série policière, Sacred Games réussit ainsi à être une initiation à l’histoire de l’Inde contemporaine, ce qui était loin d’être facile.

      La série réussit en outre à bien retranscrire la part sombre du roman. L’oeuvre d’origine est en effet sans concession sur la société indienne : règles sociales violentes, lois du plus fort, mafia impitoyable. Dès le 1er épisode, lors de l’évocation de l’enfance de Gaitonde, la série donne le ton et maintient cette plongée dans la face cachée de l’Inde en égratignant les politiques, les religieux, les policiers, les hommes, en dénonçant la corruption, les violences faites aux femmes, la misère.

      Sacred Games c’est enfin une série qui en parlant du passé, parle de l’Inde contemporaine. Difficile d’expliciter davantage cette dimension sans trahir des points importants du scénario. Néanmoins, plusieurs passages font clairement référence à l’Inde de Narenda Modi (premier indien depuis 2014 populiste et nationaliste), à la question des religions, aux relations tendues avec le Pakistan ou aux attentats de Mumbai de 2008.

      Le Seigneur de Bombay : Un duo d’acteurs charismatiques

      Sacred games  est enfin un modèle d’incarnation. La série est portée en effet par deux immenses acteurs. D’un côté, Salif Ali Khan une star du Bollywood qui a très tôt choisi d’élargir ses choix de rôle en endossant des personnages plus fragiles, sombres, torturés. Il trouve ici un personnage à sa mesure au travers de ce policier torturé, maltraité en lutte contre ses collègues, contre l’attentisme, contre l’aveuglement. Les traumatismes de son passé sont lentement révélés, souvent sous-entendus et prennent un sens fort tout au long de son enquête quasi sacerdoce. Pour ce rôle il a même accepté de prendre du poids renforçant le sentiment de pesanteur, d’emprise.

      De l’autre côté,  Nawazuddin Siddiqui, un air de Gian Maria Volonte, un talent et un charisme immense, qui excelle dans la romance ou le thriller et qui incarne avec brio l’itinéraire de parrain parti de rien, aux choix de vie atypique, porté par sa seule volonté et sa quête de figure paternelle. Il apporte cette dose de magnétisme, de menace, de  fragilité si forte dans les pages du roman et si importante dans l’adhésion du lecteur à la narration. Pour le reste du casting, c’est du  très bon notamment les femmes gravitant autour de Ganesh : rôle puissant, surprenant et riche.

      Au terme de 8 épisodes  techniquement maîtrisés, on ne peut que féliciter Netflix pour cette merveille d’adaptation juste dans le ton, la narration et l’incarnation. Une seule envie : voir la seconde saison.

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