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      Vu du pont aux Ateliers Berthier (Odéon) : décryptage

      Vu du pont, écrit par Arthur Miller, mis en scène par Ivo van Hove aux ateliers Berthier fait l’actualité et reçoit les plus nobles critiques. Notre avis est un peu plus mitigé. Pour quelles raisons ?

       

      affiche vu du pontVu du pont d’Arthur Miller : un texte très actuel

      Eddie Carbone, docker new-yorkais, a pris soin d’élever Catherine, la nièce de sa femme, orpheline. Il a veillé sur elle et a tout fait pour lui assurer un bel avenir de dactylographe. Mais lorsque Catherine commence à plaire aux hommes, la jalousie d’Eddie dépasse le cadre paternel. La venue de deux immigrés clandestins italiens, amis de sa femme, renforcera cette jalousie et le poussera hors de lui même.

      La prose d’Arthur Miller est haletante et dépeint des caractères complexes, comme celui d’Eddie Carbone, tiraillé par ses sentiments et son image sociale qu’il essaie de préserver. Comme dans les Sorcières de Salem, Miller présente des personnages évoluant dans un contexte historique et un environnement fort. Le social et l’intime se recoupent. Les situations personnelles, vues au sein de la grande histoire et dans une communauté précise, prennent des tournants qui dépassent rapidement l’entendement des protagonistes.

      Une pièce passionnante, une écriture contemporaine qui fait écho, malgré elle, à l’actualité des migrants. Elle traite des risques encourus ainsi que des sacrifices réalisés par l’homme pour échapper à la pauvreté.

       

      La mise en scène d’Ivo van Hove

      Lorsque vous entrez dans la salle, trois gradins entourent et surplombent la scène. Celle-ci est fermée par un caisson noir qui se lèvera au début de la pièce, se fermera à la fin, et restera au dessus de la scène tout au long du spectacle tel un toit. Une configuration originale épurant au maximum l’environnement et laissant place aux interactions des personnages. Aucun accessoire n’est utilisé et les costumes sont également minimalistes. Des choix un peu déroutants mais intelligents. Quelles sont les inspirations d’Ivo van Hove et Jan Versweyveld, le scénographe ?

      Du drame antique au théâtre Nô

      Arthur Miller, en rédigeant Vu du pont, est en pleine recherche sur le théâtre antique. Il veut en faire une tragédie grecque. Il veut raconter « le destin d’un homme qui ne savait pas qu’il aurait un destin ». Poussé par une force surnaturelle et animale, Eddie perd le contrôle et va détruire la vie de ses proches. La fatalité divine est en marche. Ivo van Hove s’en est inspiré et a choisi d’épurer le plus possible pour deux raisons. La première, faire croire à une unité de temps : les ellipses prévues par Miller, même discrètes, font place ici à un enchaînement infernal. Deuxièmement, une unité de lieu, amenée par la scène nue et blanche, donnant l’impression que tout se passe dans le salon familial. Les déplacements sont également très géométriques, en lignes droites, et la diction est proche de celle des tragédies grecques.

      Afintheatre No de servir ce propos dramatique, Ivo et Jan se sont inspirés du théâtre Nô pour concevoir la forme de la salle et celle de la scène. En effet, dans ce théâtre japonais, la scène est une maison traditionnelle, quadrilatérale, ouverte sur trois côtés et recouverte d’un toit. Il s’agit d’un courant symbolique très stylisé et simplifié. La musique accompagne l’action. Elle est caractérisée par des rythmes et des timbres destinés à soutenir le drame, à instaurer une ambiance, souvent une atmosphère étrange, notamment lorsqu’interviennent des éléments surnaturels. Par ailleurs, l’entrée des acteurs se doit spectaculaire. Nous retrouvons toutes ces caractéristiques dans le spectacle d’Ivo van Hove, sous des formes plus modernes et occidentales.

      Quant au choix de laisser les spectateurs surplomber la scène, le metteur en scène voulait « une vue plongeante sur une réalité sociale très dure que le reste de la ville (New York) ignore ». Un thème cher à l’auteur.

      vu du pont _ depagne

       

      Une mise en scène trop contraignante ?

      Vu du pont d’Ivo van Hove est indéniablement une création riche et artistique lorsque nous détenons le pourquoi du comment. Les comédiens sont, par ailleurs, très talentueux. On salue notamment les ruptures de Caroline Proust (Béatrice), très touchante, la puissance de Charles Berling (Eddie) et de Laurent Papot (Marco). On apprécie l’électricité dégagée par Pauline Cheviller (Catherine) et Nicolas Avinée (Rodolpho), on regrette en revanche de ne pas voir assez Pierre Berriau (Louis). Un casting réussi et des personnages bien marqués, complexes et très intenses.

      vu du pont depagne charles berlingDifficile cependant de réussir à rentrer pleinement dans le récit car la mise en scène, trop précise à mon sens, ne permettait pas de révéler toute la justesse du texte. Il apparaît parfois que les déplacements imposés aux comédiens freinent leur spontanéité et prennent le pas sur leur jeu. Certaines tirades étaient ainsi un peu extérieures.

      La bande son imposait un rythme aux comédiens qui cassait la justesse du moment et de certains silences.

      La musique d’ambiance, volontairement oppressante, amplifiait, par moment, le manque de justesse. Elle créait parfois un rythme dissonant avec le texte joué par les acteurs. Cette musique convenait tout à fait à intensifier certaines atmosphères lourdes mais se révélait futile, voire gênante à d’autres moments.

      La seconde raison pour laquelle je ne me suis pas laissée porter entièrement par la pièce est que l’origine sociale des personnages n’est pas suffisamment marquée. Les comédiens, par leur physique et leurs costumes font bourgeois. La diction propre au théâtre traditionnel est trop claire pour des prolétaires immigrés italiens. Seuls Louis et Marco ont tenus ces personnages jusqu’au bout. Béatrice, quant à elle, proposait des couleurs surprenantes à son personnage mais les perdais selon les scènes. La mise en scène très moderne a renforcé ce décalage.

      Pour conclure, malgré les bémols évoqués plus haut, la pièce est prenante, l’histoire haletante et les comédiens intenses. Plus le drame s’installe, plus on est pris d’assaut par le plateau. La fin du spectacle est un vrai feu d’artifice ! Pour preuve, la salle a rappelé les comédiens à maintes reprises pour saluer leurs prouesses.

      Faites-vous votre propre avis en allant voir Vu du pont aux Ateliers Berthier !

       

      Informations pratiques

      La pièce Vu du pont c’est aux Ateliers Berthier (Odéon)
      1 Rue André Suares, 75017 Paris
      Tel : 01 44 85 40 40

      Du 10 octobre au 21 novembre 2015
      du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 15h

      Durée : 1h55

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