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      The Disaster Artist : adaptation déférente ou moquerie condescendante ?

      Sorti le 7 mars dernier en France, The Disaster Artist est arrivé dans nos contrées au bout d’une course contrastée ; à la croisée des récompenses et des controverses. Auréolé de prix prestigieux dont le cheminement imperturbable a trouvé son point d’aboutissement avec l’attribution du Golden Globe du meilleur acteur à James Franco ; ce dernier a vu surgir (ou plutôt resurgir) des accusations de harcèlements et de comportements sexuels inappropriés qui ont mis définitivement un terme à un rallye motivé jusqu’alors par l’espoir solide et confiant de briguer un oscar du meilleur scénario adapté.

      Hollywood étant traversée par le lever de rideau brutal mais nécessaire de son sexisme mortifère ; il était ainsi impensable que le film prétende à quelconque récompense. L’effervescence passée, que reste-t-il dès lors de The Disaster Artist  ? Au moins une réflexion sur les limites des contours de notre morale impliqués par la nature du film même, par son contexte, sa réception et les individus impliqués. Perçu par les uns comme un hommage à la hauteur de son personnage fantasque, il a été reçu par d’autres comme une entreprise collective de condescendance. Qu’en est-il réellement ? 

      Itinéraires d’artiste(s) désastreux 

      De gauche à droite : Dave Franco, Greg Sestero, James Franco et Tommy Wiseau
      © LA Times

      The Disaster Artist est à l’origine un ouvrage écrit par Greg Sestero et Tom Bissell en 2013(1) relatant la rencontre miraculeuse de Sestero, jeune aspirant-acteur de 19 ans avec Tommy Wiseau (à l’âge indéterminé) et ce qui en découlera ensuite, à savoir, la réalisation d’un des nanars les plus populaires au monde : The Room. Néanmoins, le cœur de l’ouvrage ne se réduit pas qu’à cette singulière amitié. En effet, le livre s’avère être un témoignage passionnant sur les petits et grand rêveurs d’Hollywood. C’est ainsi que les auteurs ont adopté une structure narrative double qui l’éloigne d’une simple chronique linéaire d’un tournage chaotique.

      Le lecteur suit ainsi l’itinéraire d’un acteur raté aka Sestero qui croisera lors de son parcours cet étrange personnage qu’est Tommy Wiseau lors d’un cours de théâtre à San Francisco. Aspect moins développé dans le film de James Franco, on le suit au détour de ce récit d’apprentissage relatant une carrière prometteuse violemment avortée par les lois arbitraires de l’industrie cinématographique. C’est ainsi qu’après de timides débuts, le jeune acteur sera repéré par la prestigieuse agence artistique d’Iris Burton avant de voir les coups de fil s’amenuiser au fil du temps et l’espoir du succès s’éroder douloureusement. C’est donc à travers les maladresses attachantes et le regard naïf de Sestero que l’on observe l’envers du décor hollywoodien ; un univers cynique qui broie ses rêveurs plus qu’il ne les cajole ; un univers à l’image de ses films, empli de rebondissements et de figurants et dans lequel le succès peut s’éclipser aussi vite qu’il n’est apparu.

      Et c’est l‘absence de cet angle qui se fait parfois cruellement sentir. Cette désillusion du rêve hollywoodien aurait gagné à être davantage développée tant l’ironie des rencontres confère une tonalité particulière à certains passages (on pense notamment aux rencontres avec les acteurs d’hier devenus les pointures d’aujourd’hui dont …. James Franco ; mais aussi Phillip Seymour Hoffman ou la rencontre embarrassante de Sestero avec Feu Robin Williams). De surcroît, cet itinéraire est un éclairage qui explique les origines de The Room. Le succès grandissant de Sestero n’a eu de cesse d’entretenir une jalousie qui poussait perpétuellement Wiseau à un mimétisme défectueux voire carrément médiocre. 

      Le Talentueux Mr Wiseau

      L’ouvrage est ainsi jonché de références définissant non seulement la personnalité de Wiseau mais apportant un éclairage tout particulier à cette amitié perverse qui les unit. Ainsi, il y a une référence qui manque à l’écran : celle du Talentueux Mr Ripley qui résume à merveille l’un des aspects les plus vénéneux de leur amitié, à savoir, l’obsession de Tommy pour Sestero. C’est ainsi que ce dernier développe une réflexion intéressante sur la pluralité de réceptions possibles d’une oeuvre. A travers l’analyse des conséquences intimes impliquées par la découverte de ce film (instiguée par un ami inquiet par cette relation particulière), Sestero rappelle à quel point une oeuvre pour nous éclairer sur nous-même et sur les autres. Comme un effet de miroir grossissant, le film d’Anthony Minghella s’est révélé comme une pleine prise de conscience des relents de la personnalité de Tommy sur lui-même. Lors d’un second visionnage, Sestero y a trouvé une interprétation supplémentaire concernant la personnalité de Tommy à savoir un être solitaire traversé par la peur d’un rejet qu’il anticipait perpétuellement. A contrario, la réception du film a été différente pour Tommy qui y a vu moins une réflexion de lui-même que le patron idéal pour le scénario de The Room

      Plus léger, le film tend plutôt à accentuer la soif de reconnaissance et le besoin d’attention permanent de Tommy. La scène de danse sur The Rythm of the Night cristallise à elle seule les divergences de réception et a été interprétée par une partie des critiques comme une volonté de ridiculiser son personnage. Mais ne peut-on pas plutôt y voir une première synthèse objective de sa personnalité, à savoir, un individu égocentrique, traversé par un besoin constant d’avoir le regard d’autrui posé sur lui et qui explique en partie cette obsession du cinéma qui matérialise ses désirs nombrilistes ? D’autre part, ne peut-on pas non plus plutôt y voir une véritable célébration de ces individus qui s’affranchissent du jugement des autres ? Car c’est finalement ce culot qui a fasciné et entraîné Sestero et bon nombre d’entre nous à plonger dans la planète Wiseau.

      « Tommy Wiseau, c’est moi » 

      A gauche : James Franco, acteur, réalisateur, producteur de The Disaster Artist (2017) A droite : Tommy Wiseau, acteur, réalisateur, prdocuteur de The Room (2003) ©Hollywood Reporter

      Le livre alterne ainsi jusqu’à les confronter le parcours de Sestero et le tournage chaotique de The Room. Nous avons ainsi constaté que James Franco avait plutôt amenuisé la première trajectoire pour davantage éclairer celle de Wiseau (qui demeurera tout de même verrouillée par manque d’informations réellement exploitables). L’un des éléments qui explique surement la vision problématique de The Disaster Artist provient de la personnalité de James Franco lui-même qui partage finalement la même étrangeté inquiétante et un soupçon de narcissisme qui explique l’intérêt qu’il porte à Wiseau. Cette mise en abyme éclatante apparaît comme un éclairage supplémentaire : celle de la personnalité de James Franco qui partage énormément avec Wiseau et qui explicite cette facilité déconcertante qu’il a à interpréter le personnage mais aussi à le comprendre plus que les autres. Perçu comme quelqu’un d’antipathique, beaucoup d’amalgames ont ainsi été établis entre sa propre personnalité et le traitement de Wiseau dans son propre film. Pourtant, la célébration est là à travers ce jeu de miroir permanent. 

      Bien qu’imparfait (notamment concernant une forme peu inventive), le film propose ainsi une variation supplémentaire des plus intéressantes : celle du regard d’un double de Wiseau posé sur Wiseau lui-même découlant jusqu’à une empathie insoupçonnée. C’est ainsi que tandis que le livre s’achève avant le début de la projection du film sur l’écran, le film au contraire poursuit son chemin jusqu’à proposer une configuration inédite, à savoir, la variation des points de vue. Des éclats de rire des spectateurs rejoignent ceux, plus nerveux, de l’équipe et de Sestero puis le réalisateur fait le choix de poser la caméra sur le désarroi du Wiseau qui éclate aux sanglots jusqu’à s’en aller. Certes, la réalité est autre (plus lente à s’installer) mais le choix est pertinent. En téléscopant le rire et ses conséquences cruelles sur un réalisateur sur-confiant qui s’effondre, James Franco met en lumière une réaction qu’on oublie bien souvent : celle de Wiseau au début de la réception accidentelle de son film. Dès lors, difficile de trouver une position qui juxtaposerait avec cohérence condescendance et empathie. 

      En définitive, The Room et The Disaster Artist partagent énormément de points communs. Issus de l’égocentrisme malade de personnalités exacerbées et troublantes perpétuellement en quête de reconnaissances, ces deux œuvres posent une réflexion passionnante sur la réception incontrôlée d’une oeuvre. A mi-chemin, se situe le livre de Sestero et Bissell qui pose un regard éclairant, bienveillant et lucide sur ces rêveurs qui mettent tous les moyens possibles pour réaliser leurs rêves. 

       

      (1) Désormais disponible désormais en France grâce à la superbe initiative de l’équipe de Panic! Cinéma et Carlotta.

       

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