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      Robert Merle dévoile Auschwitz sous un autre jour

      Il est parfois de ces anniversaires qui sont difficiles à souhaiter, qui dérangent parce qu’ils nous rappellent à quelque chose que nous ne souhaitons pas regarder. Il ne s’agit ici pas de célébrer les affres du temps, mais bien l’anniversaire de libération du camp d’extermination d’Auschwitz Birkenau. Il y a soixante-dix ans, le monde découvrait, par la preuve de l’existence, jusqu’où l’humain inspiré était capable d’aller pour défendre « sa » cause.

      En 1952, Robert Merle, écrivain de romans historiques, publie chez Gallimard un ouvrage fondé sur des faits réels : La mort est mon métier raconte la vie de Rudolf Hoess, bras droit d’Himmler.

      Un livre à « contre-courant »

      En publiant cet ouvrage, Robert Merle indique lui-même savoir, dans sa préface datant de 1972, qu’il publiait un livre « démodé avant même d’être sorti ». Après la seconde guerre mondiale, des témoignages et récits affluent en masse dans les librairies, pour faire connaître ce que les survivants, et les autres, ont vécu. Pour dire qu’il existe de ces endroits que l’on ne « croit » pas, mais qui sont bien réels. En 1952, la critique littéraire pense que tout a déjà été dit concernant Auschwitz et accueille le livre de façon mitigée. Mais c’est justement grâce au peu de bruit autour de l’ouvrage que le public s’y est intéressé : parce qu’il lève des non-dits sur l’Histoire et propose de voir l’horreur de l’autre côté du miroir, de celui d’un être déshumanisé au plus haut point qui saura « méticuleusement répondre aux ordres ».

      Comment devient-on le plus grand meurtrier de tous les temps ?

      Écrit à partir de résumés d’entretiens psychologiques de Rudolf Hoess lors des procès de Nuremberg, ce roman s’appuie sur des éléments réels et décrypte le système de pensée du personnage principal : le dirigeant du camp d’Auschwitz.

      À lire, ce livre est dérangeant. Narré à la première personne, le lecteur doit donc dire « je » pour poursuivre l’histoire. Cette identification est très perturbante, surtout lorsque l’on saisit toute la dimension du personnage. L’ouvrage commence en 1913, lors de l’enfance de Rudolf. Une enfance érigée dans une éducation de confession catholique. Le personnage principal sera élevé par un père ultra consciencieux, qui, ayant commis un péché par le passé, mettra sur son fils une pression importante sur la question de la loyauté envers la religion. Cet enfant, déçu par les maitres à penser religieux lors d’un incident qu’il vivra comme une trahison, grandit et souhaite s’investir dans la première guerre mondiale. Trop jeune, il sera refusé dans les premières lignes et rentre chez lui où il se voit rejeté par les siens.  Il s’oublie alors dans des métiers industriels et mécaniques qui commencent à mettre en place ce processus de déshumanisation. C’est lorsqu’il est employé par un fabricant de porte en usine que l’on voit se mettre en route son obsession pour l’atteinte des objectifs chiffrés. N’ayant plus foi ni en la religion ni en son foyer dont il a été banni, Rudolf tente de se suicider. Interrompu par l’un de ses collègues d’alors, il s’en remet à lui et se fait embrigader dans le parti Nazi qui lui redonne foi en des idéaux. Loyal et méticuleux, il gravira rapidement les échelons du parti, jusqu’à ce qu’il lui soit demandé de construire le camp d’Auschwitz : plus grand et plus performants que tous les autres déjà existants.

      « – Comment expliquez-vous que vous ayez pu en arriver là ?
      Je réfléchis et je dis :
      – On m’a choisi à cause de mon talent d’organisateur.
      […] Il secoua la tête et il dit :
      – Vous n’avez pas compris ma question. […] Êtes-vous toujours aussi convaincu qu’il était nécessaire d’exterminer les juifs ?
      – Non, je n’en suis plus si convaincu. […]
      –  Par conséquent, si c’était à refaire, vous ne le referiez pas ?
      Je dis vivement :
      – Je le referais, si on m’en donnait l’ordre. »

       L’expérience du lecteur ne s’arrête pas à la difficile prononciation du « je ». Comprenant parfaitement les mécanismes mentaux de Rudolf, il voit que le personnage est dévoué corps et âme à sa tâche. Il ne s’agit même plus de corps ou d’hommes ni de femmes ; mais d’unités, d’objectifs chiffrés, de tests.

      On assiste avec notre cœur humain au plus grand crime contre l’humanité. Un homme qui met au point une industrie parfaite pour tuer ses semblables et ce, de façon la plus rentable possible. Après la mort aux rats et le poison, il comprend que le Zyklon B, un insecticide puissant, est bien plus efficace encore que les autres techniques déjà essayées. L’enterrement des victimes qui existait au départ a dû être repensé : l’espace manquait. Les fours crématoires naissent alors, les chambres à gaz se multiplient. Jusqu’à la chute du parti Nazi et le procès du protagoniste, on suit cet homme, qui, s’il se donne tout le mal possible pour accomplir ses objectifs passe complètement à côté de la dimension humaine du projet.

      Confronté à l’Histoire de la Shoah de l’autre côté du miroir, ce roman ne laisse pas insensible et dévoile un pan effroyable, inimaginable de la machine à tuer qui s’était mise en route.

      Un livre actuel ?

      Contrairement à ce que pouvait écrire l’auteur, ce livre est loin d’être démodé. Pas uniquement parce qu’il raconte l’histoire de la deuxième plus grande guerre mondiale, mais parce qu’il soulève l’idée qu’il est possible d’aller loin dans l’inconscience justement par acquis de conscience et de devoir, quand bien même l’idée de cette tâche est repoussante. Se sentir investi d’une mission à exécuter à tous prix pour espérer avoir la reconnaissance de son maître à penser est une problématique plus que contemporaine, avec la montée du djihadisme par exemple. Au-delà de cette notion de dévotion, cette histoire est actuelle parce qu’Auschwitz est l’emblème des camps de concentration, de tortures et d’extermination. Célébrer l’anniversaire de libération du plus grand camp de ce genre doit aussi pointer du doigt ceux qui sont toujours d’actualité comme ceux de tortures dans le désert du Sinaï par exemple, dont les atrocités perdurent encore, terrorisant une bonne partie des populations du Levant… Sauf que cette fois, l’horreur n’est plus à découvrir, elle est connue et pourtant toujours en place…

      Lire le discours d’acceptation du prix Nobel de la paix 1986.

      crédit photo: couverture du livre folio, d’après photo WDR/Harald Kratzer
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