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      La polémique d’American Sniper

      Le dernier film de Clint Eastwood sortait il y a peu en salles. Loin de la propagande dont on l’accuse, le réalisateur de 84 ans dresse un film de guerre finalement assez classique, quoique parfaitement maîtrisé. Pourquoi tant de bruit ?

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      RÉPUBLICAINS / DÉMOCRATES

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      C’était l’un des films les plus attendus de l’année. D’abord, parce que c’est un « Clint Eastwood », et que, pour certains, la légende commence plus à pencher du côté de la sénilité que de celui du génie ; parce que c’est un film américain sur la guerre en Irak ; et parce qu’il a été nominé six fois aux oscars, dont ceux du meilleur film et du meilleur acteur (Bradley Cooper). Bien avant la sortie du film en France, de nombreux échos outre-atlantique ont rapporté un enthousiasme démesuré ou une indignation outrée de la part du public et de la critique, rappelant la binarité de la culture américaine : Républicains vs Démocrates. Les termes de « propagande » ou d’ « apologie » de la guerre ont même été utilisés. Au box-office, son succès est en tout cas impressionnant, la production ayant déjà rapporté plus de 300 millions de dollars en deux mois. La polémique n’a par contre pas été bénéfique pour les oscars, l’institution ne pouvant distinguer un film vu comme trop conservateur.

      Le pitch est simple et présente un film de guerre contemporain. Clint Eastwood, qui réalise finalement le long-métrage à la place de Steven Spielberg pour la Warner, s’empare de l’autobiographie de Chris Kyle, ancien soldat américain, titrée : American Sniper, l’autobiographie du sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine. Le film reste donc entre le biopic et l’adaptation littéraire, suivant l’histoire de Chris Kyle, l’homme qui aurait tué 255 personnes durant la guerre en Irak. Bref, quoique l’on pense de l’œuvre, on peut souligner que le réalisateur a eu le courage de « mettre les pieds dans le plat ». Cela fait plus d’une décennie que cette guerre au Moyen-Orient bouleverse les États-Unis, et American Sniper est seulement l’une des premières réalisations gros budget sur ce conflit, sans angle ou position politique trop restrictif.

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      CONSTRUIRE UN HÉROS

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      Le patriotisme primaire, où la volonté propagandiste dont on accuse Clint Eastwood sont faussement présents. Il est plus logique de croire à un jeu d’ombres de la part du réalisateur qui joue sur un manichéisme épais, pour mieux nuancer la figure du « héros » populaire. Le titre, qui reprend la mode des « American History X », « American Pie », « American Bluff », etc., se voudrait justement comme une marque d’ironie supplémentaire ; tout comme le drapeau américain omniprésent sur les affiches de promotion. Il est par contre normal d’évoquer le terme de propagande, parce que le réalisateur en joue. Sans tomber dans le piège. Pourtant, tous les éléments semblent réunis : un texan cow-boy qui s’entraîne à la chasse (soit l’américain moyen archétypé), une abondance de drapeaux et de flingues, des méchants très barbares, un alter ego dans le camp ennemi, et un suprême méchant appelé « le Boucher » (pas très original, tout de même). Cela fait beaucoup d’éléments coupables, qui sont finalement trop gros pour être sincères. On imagine mal Clint Eastwood faire preuve d’autant de balourdise.

      Le réalisateur aux 84 printemps n’érige pas Chris Kyle comme héros, mais raconte au contraire comment un pays fabrique un héros, et que ressent véritablement un héros national. Clint Eastwood insiste sur ce point : tout le film, les compagnons de Kyle le nomment (un peu trop?) « the Legend », ce qui finit même par devenir redondant. Le film a donc pour but de s’interroger -à partir d’une autobiographie- sur un statut social cher aux américains, et sur les répercussions qu’il apporte (le générique de fin qui utilise les vraies images des funérailles de Kyle le montre bien). En partant de l’intime et du subjectif (une autobiographie), le film arrive a prendre du recul pour commenter de l’extérieur la condition de Kyle.

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      UN WESTERN CLASSIQUE

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      Le manichéisme tant reproché au film a aussi contaminé la critique. À force de s’écrier « Ce film est génial et rend hommage » ou « Ce film est étroit et malsain », on ne sait plus bien ce que vaut l’œuvre artistiquement. Les enjeux politiques ont fait oublier ce qu’il était au fond : un long-métrage sauvagement classique. Ambiance beauf et machiste de l’armée américaine, femme et enfants éplorés, horreurs de guerre, traumatismes, mort d’un bon pote, « big boss » de fin de jeux vidéo dans le camp ennemi … Avec le bon goût de ne pas mettre une musique pompière et épique, mais un design sonore réaliste et violent. Comme le film, extrêmement bien réalisé techniquement, et efficace dans son genre.  

      Avec aussi, quelques composantes du western, cher à Clint Eastwood, qui reviennent. Le désert, des verres de whisky, des tempêtes de sable, des « légendes » de chaque côté qui s’affrontent (un sniper surdoué vs un sniper surdoué). Comme dans un western spaghetti, les morts s’enchaînent aussi vite et de manière aussi banalisée : Chris Kyle n’est rien d’autre qu’une arme quand il est sur le front. Le film de western étant culturellement une arme de propagande vantant le cow-boy défenseur de sa terre contre l’hostile l’indien, Eastwood joue encore une fois avec la culture américaine.

      Mustafa, le sniper irakien
      Mustafa, le sniper irakien

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      ANGE & DÉMON

      Aux critiques, certains répondent qu’une adaptation d’une autobiographie ne se doit pas omnisciente ou objective sur la guerre. Ce qui n’est pas faux, et répond – entre autres – à deux questions soulevées : L’ennemi est-il caricaturé voir diabolisé ? L’armée américaine est-elle présentée comme beauf et macho ? Dans les deux cas, la réponse est oui, mais. La narration suit en effet la petite lorgnette d’un sniper pas franchement intello, bien galvanisé par une logique patriotique primaire, qui, en tant que soldat plus qu’en tant que producteur, ne s’est pas efforcé à livrer une belle vision juste et politiquement correcte des Navy Seal.

      D’autant plus que Clint Eastwood apporte quelques pistes permettant de relativiser sur ce conflit. Ce héros aux USA se transforme en démon dans le camp adverse. La tête du « Diable de Ramadi » est même mise à prix. En outre, le film rend hommage à son personnage, tout en ne le comprenant pas : sa femme n’obtient pas de réponses logiques à son dévouement, le psychologue non plus. Chris Kyle est un personnage bipolaire, qui au combat a perdu toute notion d’humanité au profit d’une logique patriotique, mais qui se révèle bouleversant une fois chez lui. Le leitmotiv « Je n’ai pas de remords, j’aurais pu en tuer plus, c’était mon devoir » est significatif d’une tournure de pensée.

      D’autres indices écartent la thèse d’un film monochrome : le frère du héros (joué par le véritable frangin de Kyle) totalement traumatisé par les combats, « échouant » là où son frère « réussit » ; la gêne et le blocage du sniper quand un soldat vient chaudement le louer devant son fils ; l’alter ego arabe (le sniper syrien Mustafa), etc.

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      S’INTERROGER SUR LA GUERRE ET SES HÉROS

      Clint Eastwood s’applique plutôt à faire de ce qu’il réalise de bien belle manière depuis quelques années : raconter des histoires vraies. Toujours sans trop de fioritures stylistiques, de manière assez académique. Au lieu de propagande, il s’interroge sur ce patriotisme américain. Le salue, mais le questionne. Qui est un homme qui est en même temps monstre et héros ? Pourquoi fabriquer des héros ? Ce statut déshumanise-t-il ? Et enfin, pourquoi un destin si tragique, si ironique ?

      American Sniper est peut être film militariste, il n’est en tout cas pas clairement anti-militariste ; mais qui se permet de relativiser ou d’apporter une réflexion sur la guerre. Ce qui n’est finalement pas très étonnant de la part d’un réalisateur qui avait pris le parti, avec les Lettres d’Iwo Jima et La Mémoire de nos pères, d’observer les deux camps et de railler l’Histoire. Plus qu’un film de guerre, American Sniper se veut un film d’étude, psychologique comme sociale, autour de l’intériorité et du statut de « héros ».

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