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      Les Cowboys : le western intelligent

      Thomas Bidegain et François Damiens présentaient au Club 13 Les Cowboys, qui sortira le 25 novembre. Un « film de genre », cotoyant le drame familial et le western, surprenant par son casting et ses paris scénaristiques. Et une excellente surprise.

      Dès le visionnement de la bande-annonce, une question brûle unanimement les lèvres : que vaut François Damiens dans un rôle dramatique ? Que l’on se rassure, l’acteur belge est très bon. Mais il est d’autant plus rassurant de se rendre compte que Les Cowboys est un film assez riche et abouti pour nous faire oublier le rôle du désormais culte « François l’embrouille ». D’autres questions plus importantes se posent, auxquelles les deux hommes nous aident à répondre.


      François Damiens, cowboy français

      Le metteur en scène bluffe le spectateur dès les premiers plans du film.
      1994 :Une immense plaine à l’arrière-plan montagneux recueille un regroupement country-western. Ça chante, danse, picole, sous les étoiles de l’american flag. Alain (F. Damiens), grand gaillard barbu au chapeau de cowboy, s’y amuse comme un poisson dans l’eau, entouré de sa famille en chemise à carreau. Sa femme, sa fille Kelly, gamine empruntée de 16 ans, et Kid (F. Oldfield), le petit frère timide.

      Mais nous sommes très loin des États-Unis ; plus proches en fait de l’est de la France. Très vite, cette gentille famille un peu plouc s’inquiète : Kelly a disparu. Le drame s’installe quand la fugue est certifiée, et quand on découvre que c’est avec Ahmed, son petit-ami aux ambitions djihadistes, que l’adolescente est partie refaire sa vie. Dès lors, s’amorce une quête sans fin, suivie par un père (obsédé) et un frère (sacrifié) aux quatre coins du monde, et la métamorphose de la « famille cowboy » sur une génération.

      Alain et sa "famille cowboy"
      Alain et sa « famille cowboy »

      La conquête de l’est

      En tant qu’ancien scénariste multi-primé de Jacques Audiard (Un Prophète, De rouille et d’os, Dheepan), on attendait du premier film de Thomas Bidegain une intrigue intelligente. Elle l’est, tout d’abord pour ne pas se vautrer dans un thème-écueil très actuel : l’islamisme. Comme le précise le réalisateur, le script des Cowboys est vieux de dix ans, et ne cherche jamais à problématiser, ou à « surfer » sur des évênements récents. Le film nous fait revivre la fin des années 90 et les années 2000, soit le développement et la médiatisation des premières manifestations djihadistes ; et se sert du sujet comme d’un décor pour ses personnages. Le drame du monde se joue en transparence sur la détresse intime d’une famille : le 11 septembre, les attentats à Londres, Madrid, …

      Ensuite, cette histoire de cowboys propose un thriller dramatique particulièrement efficace. Que l’on dénote les ambitions artistiques du film ou non, le suspens tient facilement le spectateur en haleine durant l’heure et demie. La tension est toujours aussi vivace, que se soit dans un terrain vague de Sedan, dans un bateau de marchandises à Anvers, ou dans une prison violente d’Afghanistan.

      Une ambiance étrange homogénéise l’ensemble : le traitement de la lumière, admirable (« nous avons dû tourner beaucoup de scènes au Rajasthan, pour retrouver les couleurs du Pakistan » explique le réalisateur), mêle les accents (belge, yougo, américain, arabe), les décors urbains monochromes, aux montagnes et plaines immenses (occidentales et orientales). La bande-son, signée Raphaël, s’accorde aux grands espaces et à un western intime et mélancolique. La réalisation décrit ainsi « une odyssée […] à la narration retenue ».


      Le jeu des cowboys et des indiens

      Une odyssée où s’entrechoque une série de personnages originaux, tous parfaitement interprétés, puisés des vieux westerns. François Damiens, que le réalisateur considérait comme « asexué » dans le reste de sa filmographie pour les besoins de la comédie, devient un John Wayne moderne. « J’avais vu quelquechose en lui que les autres n’avaient pas discerné » affirme t’il. La mise en scène souligne donc sa carrure imposante, faisant de l’acteur un mâle primaire et impulsif. Lui-même plaisante à propos de sa dégaine (crâne rasé et barbe épaisse), en accusant Thomas Bidegain de lui avoir donné une coupe qu’il gardera toute sa vie. Le comédien incarne avec brio un personnage dont la quête a vampirisé ce qu’il avait de plus cher : sa famille, son niveau de vie, ses passions.
      Son fils Kid, campé par Finnegan Oldfield, joue l’éclairé mystérieux. Un sage au bouillonnement intérieur qui suit son père sans relache, roule ses cigarettes, et hérite de la quête du héros.
      Ellora Torchia, aka une pakistanaise apatride, représente à elle seule tous les protagonistes : des hommes effondrés, en rupture avec leur société.
      Enfin John C. Reilly, « l’américain », est le fantasque aventurier sorti de nulle part : l’étrange second rôle d’un western spaghetti.

      L'Américain et Kid parcourent le Pakistan
      L’Américain et Kid parcourent le Pakistan

      Alors qu’on attendait François Damiens en un père aimant et prêt à tout (soit un thriller à la Taken), la quête du héros se rapproche de l’egotrip malsain. Tissé par plusieurs ellipses, toujours bien senties, le récit offre une progression sur 25 ans et deux parties majeures. La première axée sur Alain, dont l’obession vire au narcissisme et empêche tout dénouement ; la seconde sur Kid, qui s’efforce de clôre cette histoire. Comme l’expliquent Thomas Bidegain et François Bidegain, « Alain croit être un cowboy, alors il voit les musulmans comme des indiens. Pour lui et son fils, Kelly n’a jamais fugué, elle fut kidnappée par les indiens. Et dès lors, tous les indiens sont pareils ». Et si Alain, par son jeu de rôle, est le personnage central du script, Kid devient le personnage central du film. Malgré son mutisme, il crève l’écran. C’est le premier qui commence à considérer les indiens comme des êtres humains. Par cette considération, il arrive à dénouer les fils narratifs du récit et à développer l’histoire.

      Western caviar 

      Cependant, le réalisateur s’interdit tout positionnement : « c’est parce qu’on est toujours à la hauteur des personnages qu’on ne les juge pas ». Il ajoute que si Les Cowboys est avant tout un film de genre, donc une histoire d’aventures, le support permet une sous-lecture politique et psychologique. Est-ce cela le western moderne et intelligent ? On ne peut pas parler de belle histoire, car il n’y a aucun jugement. Mais une histoire réussie, d’où l’on arrache l’humanité par petits bouts, portée par des comédiens, qui eux, en débordent.

      Tout y est contenu, nuancé, brillament calculé par le talent de scénariste du néo-réalisateur. La tension palpable n’offre ni de vrais héros ni de vrais méchants. Il y a des preuves d’ego, des preuves d’amours et quelques principes qui meuvent les personnages dans différents paysages. Pas de résolution finale, de mise en abyme ou de fin sans queue ni tête : comme un roman formidablement abouti, Les Cowboys est un film qui laisse ses personnages et le spectateur aller selon leur cœur.

       



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