More
    More
      Array

      Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes

      A l’occasion du centenaire de sa naissance, les Editions du Seuil consacrent à Roland Barthes, éminent critique et sémiologue français, une année littéraire rythmée par ses écrits. Le 15 janvier dernier paraissait Roland Barthes, une biographie en son honneur rédigée par Tiphaine Samoyault et illustrée par des photos et archives en tout genre.

      Fragments

      Il s’agit aujourd’hui de s’intéresser à l’ouvrage qui permit au critique d’accéder à une notoriété médiatique alors qu’il s’était plutôt illustré dans des écrits sur la langue et la littérature.
      Fragments d’un discours amoureux parait en 1977 dans la revue de littérature d’avant-garde Tel Quel, fondée par les Editions du Seuil. Cet essai prend la forme d’un abécédaire du vocabulaire amoureux en dix-sept courts chapitres. Le texte présente alors les différents états des amoureux à travers le langage qui les sanctionnent :

      « Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. Comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir. »

      Ce petit texte inclassable de Roland Barthes a suscité à la fin des années 1970 un engouement immédiat tout en décontenançant le public. Professeur au Collège de France, maître français de la sémiologie, entre autres choses, Roland Barthes aimait jouer avec les mots et était connu pour ses écrits théoriques.
      Son essai Sur Racine, publié en 1965, s’attaque à la vieille critique, celle qui se base sur la biographie de l’auteur pour analyser l’œuvre.

      Le discours

      Fragments d’un discours amoureux n’est semblable en rien à ce qu’il a fait jusqu’à présent. Et s’il lui est effectivement arrivé d’écrire des textes complexes, celui-ci reste tout à fait abordable.
      L’oeuvre fractionnée en plusieurs morceaux illustre les différents états de l’être amoureux. Les références sont scrupuleusement notées en marge de chaque fragment. Elles façonnent la réflexion de l’auteur, et participent à celle de son lecteur. Elles alimentent également l’idée de l’universalité du discours, tout en établissant sa spécificité. Pour étayer ses propos, il invoque donc tour à tour : Proust, Balzac, Goethe, Platon ou encore Freud et la psychologie. Pourtant, toutes ces références ne créent pas une distance. Barthes nous parle dans un langage premier, paradoxalement timide et offusqué. Pour ce faire, il rencontre l’amoureux, il le fait parler, il contemple son désespoir, le récupère et le dissèque, ne laissant aucune de ses expériences de côté.

      L’amoureux

       « Je rencontre dans ma vie des millions de corps ; de ces millions je puis en désirer des centaines ; mais, de ces centaines, je n’en aime qu’un. L’autre dont je suis amoureux me désigne la spécialité de mon désir. »

      Les sujets traités par son abécédaire sont, eux aussi, propres à l’état amoureux. Il évoque entre autre, l’angoisse liée à la jalousie, la distance induite par le téléphone, le choix du cadeau amoureux, l’insupportable menant à la rupture, l’attente de l’autre comme à son absence, notion qui renvoie historiquement à la femme guettant le retour de l’homme et subissant « l’épreuve de l’abandon », le sentiment d’être moins aimée qu’elle n’aime.

      Car c’est bien là la source de son travail, le sentiment d’abandon éprouvé par l’amoureux. Fatalement, l’amoureux est atteint d’une hypocondrie malhonnête. Il est abandonné, il est malade, il est mort. Dans le fond, les représentations que nous nous faisons de nous-mêmes et de l’autre en amour sont, pour la plupart, construites par des appréhensions émanant de notre imaginaire et formulées, définies, mises en scène par le langage. Au fond de ce qui est, en soi, un soliloque désordonné, instable et chaotique, il y a dans l’amour, dit Barthes, quelque chose de « l’hallucination verbale », de théâtral, de phénoménal.

      Luchini

      L’auteur s’attache avec passion à cet homme amoureux et construit pour ce faire une sorte de plaidoyer de l’amour en suivant une « méthode dramatique » car, vous l’aurez compris, l’amour s’apparente selon lui à une scénographie.

      Pour cette « dramaturgie » d’un discours amoureux tour à tour drôle, douloureux, juste, émouvant et cynique, l’interprétation qu’offre Fabrice Luchini est parfaite.
      Si l’idée d’ouvrir un bouquin pour vous y plonger ne vous enchante guère, sachez que le comédien est un grand fan de Roland Barthes et qu’il existe une version audio du livre lu par le comédien.
      Avec Luchini pour voix, ce texte nous offre une autre expérience de lecture. L’amoureux des mots qu’il est nous emporte et sa verve, son emphase, respectent et subliment le rythme des phrases de Barthes et nous donnent accès à son interprétation des mots. Vous n’avez plus aucune excuse !

      source image: Magnum

      0

      LAISSER UN COMMENTAIRE

      S'il vous plaît entrez votre commentaire!
      S'il vous plaît entrez votre nom ici

      Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.