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      Critique SICARIO de Denis Villeneuve

      A peine remis du brillant dyptique Enemy/Prisoners qui l’a révélé à la face du monde, le réalisateur québécois Denis Villeneuve récidive avec Sicario. Nouvelle itération de son style entre radicalisme et abstraction, Sicario s’épanche cette fois-ci sur un sujet aux allures de marronnier du cinéma US : le film de cartel. Mais à l’inverse de Steven Soderbergh (Traffic) ou Ridley Scott (Cartel), qui se sont tous deux déjà frottés au genre, Villeneuve prend le pari de privilégier l’épure pour narrer cette descente aux enfers dans les tréfonds de la morale humaine. Ce faisant, avec un manichéisme réduit au silence et une mise en scène oppressante, Villeneuve peut asséner avec tout le talent qu’on lui connait, la force de son sujet dans un thriller qui s’imposera sans mal comme un pilier du genre ! Brillant !

      On juge parfois la qualité d’un film à l’aune de sa capacité à subjuguer le spectateur dès l’entame. Nul doute qu’à ce jeu-là, Sicario fait déjà office d’un grand. Villeneuve, en habile conteur qu’il est, ne s’embarrasse pas de fioritures et donne rapidement la couleur. Tout juste verra-on l’origine (ancienne) du mot qui donne au film son titre, en l’occurrence sicaire, pour finalement déboucher sur un brutal assaut du SWAT dans une banlieue résidentielle d’Arizona. En très peu de scènes, le réalisateur confirme alors tout le bien qu’on pensait de lui comme ses innombrables facettes. Génie cérébral dans Enemy, pourfendeur d’une morale vacillante dans Prisoners, porte étendard d’une violence banalisée dans Polytechnique ou Incendies, Villeneuve semble partout à la fois, son style radical se prêtant très bien à ses thèmes de prédilection, virant inlassablement autour d’un dénominateur commun : la morale. Et Sicario n’est pas différent des autres.

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      No Country for Lawyers

      Ainsi Sicario ne semble être, avant son postulat initial de film sur les cartels, qu’un gigantesque conflit de morale, étrillé par un soleil de plomb et une violence poussée à son paroxysme. Le principal intéressé, Denis Villeneuve n’en démord d’ailleurs pas, tant l’entièreté du long-métrage semble se voir construit autour de cette notion. Et pour cause. Zone de non-droit à risque, la frontière américano-mexicaine est pour ainsi dire dépeinte comme une autre planète. Temps, qui semble figé, teintes grisâtres qui parsèment une image d’orfèvre obtenue par Roger Deakins (chef-opérateur attitré des frères Coen), l’univers inhospitalier que donne à voir Villeneuve est paradoxalement très froid. Une manière métaphorique de montrer que la véritable vocation de Sicario réside dans son souhait de dépeindre la lente décrépitude du monde et des humains, pour qui la notion de morale est devenue illusoire. Car ici, point d’objectifs victorieux, point de cibles majeures à abattre, et surtout point de gentils et de méchants. Malmenés dans une atmosphère jouant constamment sur le clair-obscur, les protagonistes semblent un temps du bon côté de la ligne, et l’autre en train de s’adonner aux pires méfaits. Et l’absence notable de background affilié à chacun, ne rend pas plus aisé le devoir auquel on s’adonne pendant tout le film, à tenter de discerner les camps en présences. Mais comment souvent chez Villeneuve, l’aspect de fond ne vaut que pour la forme qu’il y donne.

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      Apocalypse Now

      Ainsi, à peine Sicario commence, que déjà se pointe ainsi à l’esprit un autre film : Zero Dark Thirty, l’exaltant brulot narrant l’exécution de Ben Laden présentant nombre de similarités. Une femme forte envoyée sur le terrain (géniale Emily Blunt), un combat de chaque instant mais à l’arrivée une seule différence notable : sa logique formelle. Alors que le film sur Ben Laden voit finalement sa finalité incarnée dans un succès, Sicario se veut au contraire instigateur d’une cuisante défaite. La défaite de la politique US, obligée de se corrompre et de franchir la ligne jaune pour conserver un semblant d’ordre. La défaite qui pousse à voir cette mécanique gouvernementale qui ne s’embarrasse pas de la légalité pour agir et porter un coup fatal à ses ennemis. Et ça a quelque chose au final de très grisant et presque exaltant que de voir cette escouade disparate avec un Josh Brolin peu soucieux des dommages qu’il crée, un Benicio Del Toro fantomatique et à l’aura pourtant envahissante et une Emily Blunt prise en tenaille entre sa volonté carriériste et sa dignité morale. La mise en scène au cordeau, littéralement étouffante et alourdie encore plus par le score métallique de Johann Johannsson, la tension palpable de bout en bout épousant d’ailleurs leurs pérégrinations, en bref la sacralisation d’une ambiance en lieu et place d’une flopée de faits font de Sicario le parfait film sur les cartels. Et en sacrifiant un scénario délibérément complexe, ne jouant presque que sur la symbolique qu’il dégage, il est d’autant plus prodigieux de voir que Villeneuve arrive là ou Michael Mann, Ridley Scott et Steven Soderbergh ont échoués, à savoir, su retranscrire à la perfection l’essence d’un film de cartel. Entre violence acharnée et immoralité galopante, tel semble ainsi être le crédo voulu par Villeneuve, qui force est de constater est définitivement entré dans la légende.

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