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      [Critique] Hungry Hearts


      Hungry Hearts est le 4ème long-métrage de l’italien Saverio Costanzo. Il dresse un film étrange, quelque part entre la comédie romantique et le drame psychologique. Un genre flou qu’il faut (savoir?) apprécier, tout de même magnifiquement réalisé, et qui apporte une esthétique intéressante au cinéma de l’intime.

       

      Synopsis


      Le début du film, un plan séquence de 5 bonnes minutes, présente la première rencontre d’un couple, enfermé dans les toilettes d’un restaurant chinois. L’homme, un gentil escogriffe au visage original, est indisposé, ce qui embarrasse considérablement et olfactivement la jeune femme. Celle-ci, blonde, frêle et lumineuse, le trouve très sympathique. Bref, c’est plutôt drôle et charmant. On dirait l’ouverture d’une comédie romantique bien filmée. Sauf que des rires, on se rend vite compte qu’on n’en verra plus beaucoup.

      Mina, exilée italienne, et Jude, l’américain doux, s’engagent et filent le parfait amour. Mariage, test de grossesse positif, appartement bobo new-yorkais. Mais deux détails vont rapidement venir tester l’idylle. Mina fait un rêve récurrent qui la perturbe : après avoir fait l’amour dans un restaurant, elle sort et découvre le cadavre d’un cerf sur la chaussée. Au loin, un chasseur s’enfuit. Perplexe, la jeune mariée va consulter une vague voyante, qui lui annonce que son enfant sera un indigo*. Cette nouvelle va pousser la mère a protéger de manière obsessionnelle et dangereuse son bébé, jusqu’à mettre sa famille en péril.
      [*enfant indigo : expression New Age désignant un enfant unique, possédant des aptitudes particulières, destiné à l’instauration d’une ère nouvelle.]

      hungry hearts couple

      Un couple puissant


      « Derrière son apparence fragile, elle peut se révéler une guerrière à la force infinie » rappelait Saverio Costanzo à propos de son actrice Alba Rohrwacher. Difficile d’être plus juste : de jeune fille diaphane, pas vraiment belle mais gracieuse, le personnage se transforme. Mina dépérit, en déambulant sans soutien gorge, en chaussettes et vieux tee-shirt dans l’appartement -sa nouvelle cage dorée qui lui permet d’éviter toute contamination extérieure-, et passe rapidement pour une sorcière possédée à la violence contenue. D’un autre côté, Jude prend le parti des vivants, et a le mérite d’aimer désespérément sa femme, tout en sentant sa famille s’écrouler. Il ne sait plus qui suivre, et finit par requérir l’aide de sa mère.

      Physiquement opposés, les deux amants s’assemblent sensuellement et passent très bien à l’écran. Fusion passionnelle/Lutte morale. On a donc un rapport de force étrange, silencieux, magnifiquement entraîné par les deux comédiens : Alba Rohrwacher, actrice italienne ayant déjà joué pour Costanzo (La Solitude des nombres premiers), et Adam Driver, étoile montante du cinéma, qui jouera dans le prochain Star Wars (!). Ce qui fait que le film vogue entre la comédie romantique élégante et le film d’horreur psychologique. Évidemment, il ne se passe pas grand chose, mais le rythme est là, réussissant à tenir en haleine le spectateur. Des scènes apparemment banales deviennent des moments de suspens et de tension ; comme quand Jude s’en remet à nourrir secrètement son fils dans une église, ou quand Mina s’incruste dans la maison de sa belle-mère pour administrer des médicaments douteux au petit.
      Mina

      Toutes ces tensions sont le plus souvent filmées en huit-clos, dans des scènes d’intérieurs, qui offrent une assez belle photographie ; comme lorsque les deux parents allongés sur le lit en position fœtale entourent leur enfant. La mise en scène de l’intime est particulièrement réussie, jamais statique, avec de très beaux portraits soulignant les nuances du jeu des deux acteurs.
      L’utilisation récurrente de caméras super 16 conforte cette impression d’intimité à l’intérieur, et de solitude totale dans les plans larges des rues de New York. L’aspect vintage de ces scènes confère une intemporalité à la Grosse Pomme, qui devient aussi bruyante, acerbe, renforçant la tendance au confinement de la famille.

       

      Quelle faim ?

      Quels sont ces cœurs affamés ? A quoi bon nous présenter un couple si pur, pour ensuite le souiller ? La 1ère interprétation du titre voudrait qu’elle se rattache à l’enfant. Sa mère lui faisant suivre un régime vegan (mode de vie portant sur un végétalisme extrême), il ne se développe quasiment pas. On peut ensuite considérer les manques du père, qui voit sa femme et son fils l’abandonner petit à petit physiquement comme spirituellement. Enfin la mère, qui perd la confiance de son mari et de sa belle-famille, qui se mutine inexplicablement, mue par on ne sait quel idéologie. Trois cœurs souffrants, en manque (celui de l’enfant pouvant être représenté par le personnage de la grand-mère, beaucoup plus intransigeante que son fils).

      Quelques phrases du réalisateur indiquent sa (non)position : « Je ne veux jamais imposer quoi que ce soit à quiconque […] j’ai tout de suite décidé de varier les points de vue sur ce récit, tout au long de son déroulement […] ce n’est pas moi mais le point de vue des personnages qui décide de la mise en scène ». En dehors de l’adoption de la réalisation du film, parfaitement dirigée par Saverio Costanzo, le spectateur a du mal à garder cette neutralité et ce recul voulu sur l’histoire. La mère devient inexorablement antipathique (ce qui peut paraître logique quand on maltraite un bébé), et l’on finit par se ranger du côté de Jude, personnage moins nuancé mais plus accessible.
      Peut être que la polychromie de la narration/mise en scène, qui participe à la qualité du film, l’éloigne aussi un peu de son cœur, justement. On manque parfois de lumières, d’espoir ou de direction. Ce qui n’occulte pas le brio des acteurs et de la mise en scène d’une jeune famille qui se déchire.

       

       

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