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      Albert Cohen : Le livre de ma mère

      La fête des mères était célébrée un peu partout en France le weekend dernier, et à cette occasion, nous avons tous pris le soin de témoigner notre amour à nos mamans… Comme Albert Cohen, dans Le Livre de ma mère. À découvrir absolument !

       

      Rares sont les écrivains qui laissent leur plume les mettre à nu. De ce fait, l’autobiographie est plus souvent une autofiction, où l’auteur se met en scène en dissimulant les aspects les plus sombres de sa vie et en enjolivant ce qui aurait pu mieux se passer. Albert Cohen a été largement reconnu de son vivant pour son amour de la langue française et de l’écriture. Son ouvrage le plus connu, Belle du Seigneur, est d’ailleurs un pavé de cent dix chapitres (plus de 1 100 pages en Folio !) qui met en scène les débuts amoureux de deux jeunes amants, Solal et Ariane. Il ne rédigea jamais vraiment son chef d’œuvre puisqu’il fut en réalité dicté à sa compagne, puis à sa fille.

      « Amour de ma mère, à nul autre pareil »

      Le Livre de ma mère ne porte justement pas la mention « autobiographie » sur sa page de garde. Albert Cohen en entreprend l’écriture afin de permettre à sa nouvelle compagne Bella Berkowich, rencontrée en 1943, d’avoir la sensation d’avoir côtoyé Louise Cohen.
      L’année de leur rencontre, la mère de l’écrivain meurt à Marseille alors qu’il est en exil en Angleterre pour échapper au génocide nazi et aux persécutions antisémites. C’est donc malgré lui qu’il est loin d’elle lorsqu’elle décède. Cette culpabilité l’étouffera et ne quittera jamais ses pensées. Il est pourtant innocent, et c’est ce sentiment d’injustice qui donnera à son œuvre une dimension lyrique de « chant de mort ».

       Fidélité et hommage

      Bien sûr, Albert Cohen a retranscrit sa relation telle qu’il l’a vécue, c’est à dire empreinte d’une subjectivité et d’une sensibilité certaines. Le texte final est publié en 1954. Il comporte bel et bien les traces d’un pacte avec le lecteur, ainsi que celles d’un narrateur-auteur-personnage, comme le veulent les règles assez strictes de l’autobiographie.
      Ainsi, s’il l’on s’attarde sur le titre, l’adjectif possessif « ma » est déjà marqueur de subjectivité, et indique que l’on entame un écrit personnel qui traite de l’intimité de l’écrivain. L’article « de » situé entre « livre » et « ma mère » signifie que ce livre a pour sujet et objet la mère, qu’il est un cadeau offert à la mère, il lui appartient : il la fait revivre. Enfin, le recul de dix ans pour finalement publier le « chant de mort » dédié à sa mère est justifié par la nostalgie, puissant ressort de l’écriture :

      « Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. »

       L’admiration d’une mère

      Gagnant en sobriété et en limpidité, développant un lyrisme poignant et obsessionnel, sa version finale révèle surtout une grande élaboration littéraire. Dans la dernière œuvre d’Albert Cohen : Carnets 1978, qui se présente sous la forme d’un journal intime, l’image de la mère s’inscrit dans la continuité de celle que développe ce premier récit publié en 1954 : l’auteur vieillissant (il a 83 ans) revient sans cesse sur son enfance entre cinq et dix ans et sur le dévouement de sa mère. L’écriture de l’amour d’une mère peut-elle justifier le désir de maintenir un encrage dans l’enfance ?

      « Dans ses yeux, il y a une folie de tendresse, une divine folie. C’est la maternité. C’est la majesté de l’amour, la loi sublime, un regard de Dieu. Soudain, elle m’apparaît comme la preuve de Dieu. »

       

      Dans un des entretiens qu’il a accordé à Franck Jotterand le 2 janvier 1974, Albert Cohen caractérise sa mère de « génie de la maternité », à défaut de ne pas être ce que l’on appelle communément un génie, soit dotée de capacités intellectuelles incroyables. L’écrivain a côtoyé deux grands hommes de son siècle lors de sa carrière diplomatique, et pas des moindres : Sigmund Freud et Albert Einstein. De ce fait, ces précisions ne sont pas faites pour la dévaloriser, au contraire, il assure même qu’elle aurait pu être un génie, si elle avait eu un accès à la culture lorsqu’il reprend cette idée dans Le Livre de ma mère :

      « Du génie, elle avait les émois énormes et déraisonnables ».

       

      C’est donc un élan du cœur qui pousse l’auteur à s’exprimer sur l’amour fusionnel qui le lie à celle qui le laisse orphelin. La difficulté de l’exil participe à certaines souffrances, ainsi que l’antisémitisme. Sur fond oriental, avec de nombreuses références à la culture juive, on retrouve tout l’éventail des sentiments : le désarroi, la peine, le déchirement, la tendresse, l’amour, la passion, le remord et la honte. Alors si vous êtes intéressé par le style lyrique d’Albert Cohen et que le pavé de Belle du Seigneur vous freine grandement, nous vous conseillons Le Livre de ma mère, et si ce n’est pour vous…au moins  pour votre maman !

       

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