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    Moderat : « Nous sommes trois personnes différentes mais avec la même idée » [Interview]

    Moderat est la contraction d’Appart et de Modeslektor. Le groupe a entamé une tournée internationale déjà sold-out. JustFocus a rencontré Sascha, Guernot et Szary pour une interview décomplexée.

     

    Moderat © Louis Rayssac

     

    C’est dans une ambiance détendue que Sascha Ring alias Apparat, Sebastian Szary et Guernot Bronsert alias Modeselektor nous ont reçu au bord de la piscine du Bikini. Ce trio berlinois forme depuis 2002 le groupe de musique électronique Moderat. Alliant la voix mélodique de Sascha aux grosses basses de Guernot et de Sebastian, le groupe a su se faire une place sur la scène internationale avec des morceaux profonds comme « Rusty Nails« , « A New Error » ou « Bad Kingdom« . Au titre d’albums sobrement intitulés « I » et « II« , le groupe a sorti en avril dernier « III« , son troisième album plus vocal que les autres, mais également plus mélodique. Un virage pour le groupe ? Pas si sûr. Entretien avec trois mecs qui ne se prennent pas la tête et qui font ce qu’ils ont à faire.

     

     

    JustFocus : Etes vous content de jouer ici au Bikini, une des meilleures salles de concert de France ?

    Sascha : On aimerait bien qu’il y ait plus de salles comme celle-là !

    Szary : Nous avons vu cette construction acoustique et le son sonne très bien.

    Sa : C’est un bel endroit. J’ai regardé la prochaine date à Bordeaux et ça m’a l’air d’être tout aussi bien. Je pense qu’il y a quelques endroits comme ça en France, des endroits qu’on a décidé de mettre autre part qu’en centre-ville, à condition que ça soit payé par l’argent public, au nom de la culture. C’est une bonne chose. Cela n’arrive pas en Allemagne, seule la « haute culture » reçoit du soutien : les théâtres, les opéras. C’est vraiment bien qu’en France tout le monde puisse bénéficier de choses comme ça. Honnêtement, en Allemagne nous avons de la musique de merde dans des endroits comme ça (rires).

     

    Tous vos concerts sont complets, qu’est-ce qui fait que vous soyez aussi populaires ?

    Sa : Parce que nous choisissons de petites salles de concert (rires) ! C’est une belle surprise. Quand nous avons annoncé la tournée, on nous a dit que cela avait été sold-out en quelques minutes, on ne s’y attendait vraiment pas. Ce mélange que nous apportons tous les trois, avec Moderat, doit certainement plaire aux gens. Nous sommes des personnes très différentes. Si nous arrivons à faire quelque chose que nous aimons tous les trois, ce sera probablement apprécié par beaucoup de personnes.

     

    Au commencement, Moderat était une collaboration, peut-on dire que c’est un groupe maintenant ?

    Sz : Exactement. C’est arrivé durant le deuxième album « II« . Nous avons décidé de produire l’album seulement nous trois, sans featuring vocaux comme dans l’album « I« , mais également sur scène. C’est vraiment important d’être seulement nous trois : Sascha, Gernot et moi sur scène et de pouvoir produire et jouer ce que nous voulons.

    Sa : Je pense que c’est déjà assez ! (rire)

     

    « Si tu fais trop d’une chose, tu peux perdre ton équilibre. C’est exactement comme avec la nourriture : si tu manges tous les jours la même chose, tu as envie de changer de temps en temps »

     

    Moderat © Louis Rayssac

     

    Est-ce la fin d’Apparat et de Modeselektor ?

    Sa : Non, c’est bien d’avoir d’autres choses à côté, comme une sorte de contraste. Nous sommes très heureux car nous pouvons faire ce concert à 21h et puis et nous avons également cette autre vie, issue de notre passé. Nous pouvons aussi faire un show DJ jusqu’à 5h du matin. Ce sont des choses différentes, nous sommes plutôt chanceux de pouvoir faire tout ça. Pour moi c’est vraiment super parce que si tu fais trop d’une chose, tu peux perdre ton équilibre. Faire la même chose 17 fois dans une salle, c’est déjà trop. Tu as besoin de faire quelque chose pour équilibrer ça, n’importe quoi, comme rentrer chez toi et écouter de la musique calme, d’ambiance.

    Sz : C’est exactement comme avec la nourriture : si tu manges tous les jours la même chose, tu as envie de changer de temps en temps (rires).

     

     

    Pour cet album, vous avez travaillé presque deux ans, n’est-ce pas ?

    Sa : Moins d’une année

    Sz : Nous avons commencé en septembre 2014

     

    Pourquoi était-ce aussi long ?

    Sz : Je comprends pourquoi les gens à l’extérieur trouvent ça long. Mais pour nous, c’était très rapide. L’album précédent a été fait en un an et demi. Ok, ce n’est pas très rapide. Par contre je pense que faire un album en un an, c’est plutôt correct. On a changé quelque chose au niveau du rythme. À l’ère de Moderat « I« , nous avons repris chacun nos propres projets une fois l’album sorti. C’est long pour les gens qui disaient : « oh mon dieu, on a dû attendre 5 ans avant que vous ne sortiez un nouveau disque”. Entre l’album « II » et l’album « III » nous ne sommes pas retournés vers les projets Modeselektor et Apparat.

     

    Ce nouvel album est plus sombre, quelles ont été vos inspirations ?

    Sa : C’est difficile à exprimer. Honnêtement, c’est comme si on ne s’était pas arrêtés entre « II » et « III« . C’est vrai qu’on a fait une tournée entre les deux, mais on est restés dans notre bulle « Moderat ». On n’avait pas d’inspiration externe. Dans ma perspective, nous continuons juste ce que nous avons lancé avec « II » et c’est ensuite devenu le troisième album.

    Concernant les conditions, le second album a été fait durant un hiver merdique, mais cela n’a pas eu d’impact dans notre façon d’enregistrer. Pour « III« , c’était totalement différent, il faisait chaud dans le studio, on était à peine habillés, c’était l’été, mais on a continué quand même à travailler sur des musiques dans le même style. Je ne sais pas pourquoi, probablement parce que nous étions tous d’accord sur ce qu’on voulait faire à ce moment-là.

     

    Il n’y a pas si longtemps, vous déclariez qu’il y avait « trop de merde dans ce monde », les derniers évènements internationaux ont-ils eu une influence sur votre musique ?

    Sa : Cela n’a pas vraiment eu d’impact sur notre enregistrement. Nous avons essayé d’aller dans le studio et de fermer la porte à clé sans laisser rien ni personne entrer. Même les gens du label qui étaient à l’extérieur. Je ne pense pas que toutes les merdes, les nouvelles, les choses dingues qui se sont passées dans le monde soient rentrées dans le studio. On les retrouve peut-être un peu dans les paroles puisqu’elles ont été écrites bien avant d’y entrer. Musicalement, nous essayons d’être dans une bulle, séparés du reste. La politique est quelque chose que nous essayons de garder loin de notre bulle.

     

    « Nous avons tous un amour secret pour la musique des 80’s comme Depeche Mode »

     

    Moderat © Louis Rayssac

     

    Dans cet album, ta voix, Sascha, est vraiment mise en avant, pourquoi ce désir de faire un album plus vocal ?

    Sa : Nous avons créé plusieurs morceaux instrumentaux, mais lorsque nous les avions mis dans l’enregistrement, on s’est rendu compte que ça ne marchait pas, donc nous les avons enlevés. On voulait faire un album très minimal, le genre d’essence issue de quelque chose que nous ne connaissons pas, et cette fois-ci, l’essence s’est avérée être toutes ces vocalises et toutes ces choses qu’on faisait auparavant, comme les interludes, les chansons instrumentales, etc. Toutes ces choses n’avaient plus de sens pour nous, donc on les a enlevés et on a fini par obtenir quelque chose que nous voulions vraiment faire. C’est arrivé, tout simplement.

    Sz : Bien sûr nous avons des instruments, mais nous avons aussi des samples de voix que nous faisons avec Sascha. Nous les essayons pour voir si ça colle aux autres chansons. Par la suite, nous les avons coupés et synthétisés pour en créer des sons. Nous synthétisons des voix naturelles.

    Sa : Nous avons tous un amour secret pour la musique des 80’s comme Depeche Mode. On a tous un fan de Depeche Mode qui sommeille en nous ! Et parfois nous trois, on a envie de faire des chansons un peu plus dans ce style-là. C’est une chance pouvoir de le faire.

     

    « Des fois je me plante, j’enregistre le même morceau mille fois »

     

    Justement, comment les paroles ont été composées ?

    Sa : C’est seulement moi qui les compose. Je collabore avec deux autres personnes depuis un moment. Ça prend généralement beaucoup de temps, pour plusieurs raisons car c’est difficile d’arriver directement au but. J’ai essayé de commencer à travailler sur les paroles très tôt, pour qu’elles soient prêtes quand nous arrivons en studio et pour avoir un super son au moment où je devais chanter. Ce serait une situation parfaite. Mais ça, c’est dans l’idéal, ça ne se passe pas toujours comme ça ! Des fois je me plante, j’enregistre le même morceau mille fois.

    Quant au contenu des paroles, je m’inspire des histoires qui me sont déjà arrivées à moi ou à d’autres personnes, je prends des notes puis j’en discute avec mes collaborateurs et j’essaye d’en faire des paroles. Mais oui c’est mon boulot, je m’en occupe. Guernot et Szary me laissent écrire ! C’est cool, ça apporte des perspectives différentes parce qu’ils ne les ont pas écrites. Ils sont plus facilement prêts à modifier des choses, faire quelque chose que je n’aurais jamais fait parce que j’aurais pensé « mais tu es fou ? C’est une histoire, tu ne peux pas détruire une histoire » (rires).

     

     

    Vous avez dit que composer cet album a été très dur, pourquoi ?

    Sz : Un album ce n’est pas seulement aller dans le studio, presser sur un bouton et puis : « yes cool ». Nous sommes trois personnes différentes mais avec la même idée. Des fois nous avons des idées différentes que nous devons rassembler. D’autres fois nous devons discuter. C’est du boulot.

     

    « Notre zone de confort c’est plutôt lorsque nous sommes en train de faire une chanson avec un break au milieu puis qui repart quelques secondes après. Ça, on peut le faire les yeux fermés »

     

    Vous avez dit que vous étiez allés hors de votre zone de confort, pouvez-vous détailler ?

    Sa : Nous essayons toujours de faire quelque chose de nouveau, que nous n’avons jamais fait. Pas nouveau pour le monde, c’est presque blasphématoire de dire ça. Nous essayons de faire quelque chose de nouveau pour nous. Par exemple, cette fois-ci nous avons écrit plus de sons. Nous n’avons pas beaucoup d’expérience sur ce genre de musique. Cette approche, c’est nouveau, c’est un challenge. Parfois on ne se sent pas à l’aise. Notre zone de confort c’est plutôt lorsque nous sommes en train de faire une chanson avec un break au milieu puis qui repart quelques secondes après. Ça, on peut le faire les yeux fermés. Mais nous sommes constamment à la recherche de nouvelles choses.

     

    « Peu importe finalement ce que j’écoute à la radio, je trouve que c’est vraiment de la daube. Ce n’est pas quelque chose à quoi j’ai envie d’être associé »

     

    Moderat © Louis Rayssac

     

    Beaucoup de personnes disent que cet album est plus pop, c’est ce que vous vouliez ?

    Sa : Ce n’est pas comme si nous l’avions fait exprès. Comme je l’ai dit tout à l’heure, c’est plutôt arrivé pendant que l’on faisait l’album, on ne s’est pas réunis dès le début en disant « ok alors maintenant on va faire un album plus pop ».

    Sz : Tout dépend aussi de la définition du mot pop. Nous sommes très intéressés par la musique pop comme par d’autres styles de musique. Si tu prends une chanson typique « pop », ça commence par une intro, puis un couplet, puis le refrain, puis le bridge, ça dure moins de quatre minutes en général. Mais on a également des chansons « pop » de sept minutes. Je pense que c’est vous, en tant que journaliste, ou les gens qui écoutent de la musique qui disent ce que c’est de la pop. La musique pop nous intéresse beaucoup, mais il en est de même pour d’autres styles musicaux.

    Sa : Après avoir dû répondre à cette question 50 fois ces trois derniers mois, je suis devenu plus attentif à la musique pop actuelle et peu importe finalement ce que j’écoute à la radio, je trouve que c’est vraiment de la daube. Ce n’est pas quelque chose à quoi j’ai envie d’être associé. Peut-être qu’on essayerait de faire quelque chose qui y passerait mieux ! Mais écouter tout ce qui passe à la radio ne me donne pas envie de faire des musiques typiquement pop, je préférerais rester dans l’univers IDM.

     

    Le morceau « Reminder » sort du lot, comment vous l’avez composé ?

    Sa : L’idée est venue très tôt. Il nous a fallu l’année entière pour travailler sur cette chanson. Je l’ai fait chez moi, avec des écouteurs, puis j’ai apporté la chanson au studio, c’était presque une chanson de drum’n’bass. Quand on l’a écouté en studio, elle n’a pas plu à tout le monde. Mais au bout d’un an, on a réussi à la transformer. Je n’en pouvais plus, j’étais prêt à la jeter, je ne voulais plus en parler. Mais Guernot et Szary ont continué à travailler dessus et quelques semaines avant la fin de l’enregistrement, c’était devenue une chanson que j’aime énormément.

     

     

    Le clip de « Reminder » est comme un jeu vidéo sombre. Qui a fait le clip ?

    Sa : Des mecs de Pfadfinderei, nous travaillons avec eux depuis un bon moment, ils s’occupent de toute la partie visuelle sur scène. Nous leur laissons une grande liberté pour ça. C’est leur interprétation de la musique. La chanson est assez sombre, leur message dans la vidéo est assez frappant. C’est intéressant puisque c’était la même chose dans « Bad Kingdom » : nous leur avons donné la musique et leur avons dit « voilà, faites ce que vous voulez« . Ils en ont fait leur version. Ce n’était pas exactement ce que nous avions en tête, mais c’est cool car cela donne un nouveau sens et au final c’est plus intéressant.

     

    La musique « A New Error » est la bande-son du film Laurence Anyway de Xavier Dolan, vous aimeriez composer une musique de film ?

    Sa : Il est très connu en France, non ? Sûrement parce qu’il parle québécois. En Allemagne il n’y a que les gens qui s’intéressent aux films qui connaissent Xavier Dolan.

    Sz : Bien sûr ! Nous, on considère la musique de Moderat comme la BO d’un film… mais le film en question n’existe pas encore (rires).

    Sa : Ce serait difficile si le film existait. C’est facile de faire de la musique pour un film qui n’existe pas. Si le film existait… je ne sais pas car pour composer la musique d’un film, le réalisateur doit nous prouver qu’il n’est pas un idiot ou un connard (rires). C’est vraiment important. Xavier Dolan n’est probablement pas un idiot. C’est vraiment important de choisir les bonnes personnes. C’est pour cela qu’il nous a pris autant de temps de nous décider à travailler ensemble. Tu dois choisir les personnes attentivement, c’est pourquoi on travaille toujours avec les mêmes personnes depuis de nombreuses années et c’est pourquoi nous restons avec elles. C’est la même chose avec un réalisateur. Nous adorerions, mais il nous faut le bon mec.

     

     

    Que représente la pochette de l’album ? Un garçon, une fille ?

    Sa : Exactement (rires) ! Vous comprenez ? C’est exactement ce dont il s’agit, personne ne le sait.

    Gu : C’est à toi de le décider.

    Sa : C’est un challenge, c’est comme avec la musique. Pour certaines personnes c’est de la musique pop, pour d’autres c’est beaucoup plus sombre et pour d’autres c’est expérimental. C’est différent pour chacun, tout le monde a sa propre façon d’interpréter les choses. C’est ce que cette pochette signifie.

    Sz : L’arrière plan est noir, c’est pour ça que les gens pensent que c’est un album sombre. C’est un enfant. Le premier album était une mère qui se frappait le visage, le second, un homme avec un masque, le troisième un enfant. Cela semble logique non (rires) ?

     

    Moderat Artwork

    « Nous, on considère la musique de Moderat comme la BO d’un film… mais le film en question n’existe pas encore »

     

    Et que sera le quatrième ?

    Gu : Un animal, qui sait ?

     

    Comment vous avez travaillé pour ce live ? Qui fait quoi ?

    Sz : Sascha chante (rires). On a des ordinateurs, des boîtes à rythmes, des synthétiseurs. Guernot se charge de la ligne principale, des séquences. Sascha joue avec d’autres synthétiseurs, d’autres machines et chante certaines chansons. Nous chantons aussi ensemble. Nous sommes tous connectés avec beaucoup de câbles vers Pfadfinderei qui ont fait des vidéos pour le live et vers les lumières. C’est une montagne de câbles (rires) !

     

    « On va probablement continuer à faire de la musique. Sous le nom de Modeselektor, Apparat ou Moderat, peu importe.

     

    Moderat © Louis Rayssac

     

    Quelle est la prochaine étape pour Moderat ? Ainsi que pour Modeselektor et Apparat ?

    Sa : Des vacances (rires) ! Je ne sais pas, nous avons une longue tournée avec pas mal de festivals donc on va probablement continuer à faire de la musique. Sous le nom de Modeselektor, Apparat ou Moderat, peu importe. Mais maintenant nous n’avons pas vraiment envie de rentrer en studio. La dernière fois était vraiment intense

     

    Y aura-t-il un Moderat IV ?

    Sa : Probablement. Mais cela prendra du temps.

     

    Retrouvez l’intégralité des photos du concert de Moderat ici.

    Moderat © Louis Rayssac

    Moderat © Louis Rayssac

    Moderat © Louis Rayssac

    Moderat © Louis Rayssac

    Moderat © Louis Rayssac

    Moderat © Louis Rayssac

     

     

     

     

     

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