Interview de Cascadeur « c’est toujours l’interrogation autour de l’art, l’immortalité. »

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A l’occasion de la sortie de son nouvel album Revenant nous avons eu la chance d’échanger avec Cascadeur. Nous avons pu parler d’art, de musique, des tourments des artistes.

Just Focus : L’album a mis 4 années à sortir, pourquoi une si longue attente ?

Cascadeur : C’est vrai que ça paraît toujours un peu long, d’autant que je compose beaucoup. Autour d’un enregistrement il y a d’autres actions à mener que ce soit des arrangements par exemple. Je travaille sur plusieurs périodes et en plus il y a eu le confinement. Je vais essayer de sortir le prochain album plus vite.

JF : Pour conceptualiser un album vous écrivez beaucoup et pourtant en écoutant l’album on lui trouve une vraie identité malgré le côté épuré ?

: En créant l’album j’ai déjà mon idée de base, je sélectionne les morceaux en fonction de la thématique de l’album tout en gardant de côté quelques morceaux que j’aime bien. Sur un album de 13 titres, je dois en éliminer beaucoup. C’est un travail de construction, les textes sont écrits à la fin. Au niveau stylistique, musical, je crée un lien entre les morceaux.

B9715306862Z.1 20180406151407 000GMNB1FGUE.2 0 Interview de Cascadeur "c’est toujours l’interrogation autour de l’art, l’immortalité."

JF : Le thème de l’album est-il de renaître ou d’apparaître sous une nouvelle forme ? L’avez-vous conceptualisé ainsi ?

:Oui ! L’idée du retour, revenir à… Revenir c’est aussi travailler avec le temps, c’est aussi la renaissance. Revenir de… revenir à… revenir sur…

JF : Dans votre album Young revient deux fois au début et à la fin ce n’est pas un hasard ?

C C’est un jeu. Le titre rappelle l’éternelle jeunesse qui reviendrait mais dans des versions assez différentes. Un rappel à Meaning du 1er album… une sorte de morceau fantôme.

JF : Créer un personnage sur scène : le Cascadeur, est-ce une façon d’être libre ou de se protéger dans sa création ?

: Au début c’était la protection de moi-même, le temps passe et le personnage m’aide à grandir et me sert de tremplin et aussi de béquille. Quand j’ai commencé, je ne savais pas qu’il aurait une telle incidence sur mon projet. Il faudrait peut-être s’en libérer. Certains me demandent à voir mon visage et cela me fait peur. Il y a aussi un peu de coquetterie. Je reste gêné par les visages notamment ceux des musiciens.

JF: Est-ce une façon de s’identifier ?

C: Tout à fait ! Voir les visages paralyse l’écoute. Sans ça je n’aurai pas pu faire de concert au début. Cela sert aussi mon équilibre personnel. Ma musique est assez chargée sur le plan émotionnel et c’est ce qui me plaît !

JF: On peut voir le casque là avec vous aujourd’hui, c’est une volonté personnelle ou juste pour l’interview ?

C: Généralement quand je fais mes courses je ne le prends pas mais oui, aujourd’hui j’ai plusieurs rencontres et je trouvais que c’était bien qu’il soit là ! il est lié à l’existence de Cascadeur mais je m’en détache plus facilement maintenant. Avant je faisais beaucoup d’interviews masqué alors que maintenant je les fais plus volontairement à visage découvert.

JF: On a vu des photos de la remise du Prix de la Ville (de Metz), et vous étiez casqué à ce moment-là on a presque l’impression que c’est lui avant vous.

C: Quant on t’invite en tant que Cascadeur, ton déguisement est totalement admis alors que c’est plutôt ridicule d’être le seul dans un espace quelconque à être costumé mais en même temps je ne me sens pas costumé. Pour moi ce sont les autres qui sont costumés. Ma vision est autre. Je ne me dis pas que je suis ridicule, alors que je le suis sans doute. En fait, j’oublie tout ça, le casque, le costume. Ça devient intéressant au niveau de l’identité. C’est aussi un travail là-dessus.

JF: Pensez-vous à ce moment-là abandonner votre identité pour le rôle de Cascadeur ?

C:Non ! je ne l’abandonne pas du tout. Il y a peut-être 2 êtres au sein d’une même enveloppe ? C’est difficile de savoir. Je ne suis pas moins Alexandre quand je suis Cascadeur et l’inverse est aussi vrai. Les 2 coexistent. C’est comme un jumeau. Il y a aussi l’aspect de l’estime de soi. Au début, quand j’ai commencé à être estimé musicalement, Alexandre était un peu triste car le travail avait été fait par Alexandre mais c’est Cascadeur qui était applaudi. C’est spécial, je ne suis pas tout à fait une star mondiale mais ça crée quand même plein de zones de réflexions.

JF : En parlant d’équilibre, sur cet album il y a beaucoup de chansons en français et on finit sur des chansons en anglais comme sur les anciens albums, pourquoi ce choix ?

C: C’est long d’assembler les textes et j’ai beaucoup travaillé avec l’ingénieur du son qui travaille avec moi depuis mon 2eme album et sur cet album je voulais que ça soit scénarisé. À travers chaque morceau je voulais qu’il y ait un fil et qu’on suive une histoire. C’est le cas dans Les ombres, l’homme n’est pas encore là, il y a une promesse d’un déplacement de territoire. Young c’est la jeunesse de l’humain avec l’exploration du temps de cette jeunesse, le retour à la vie. Dans Respirator on parle de la machine qui te fait vivre, c’est le rapport entre l’homme et la machine. Dans Rapaces, on ne sait pas trop qui parle, il y a une sorte de menace guerrière ; tout est construit comme ça ! Après il y a Silence c’est l’idée du silence au sein même de la musique et après il y a Wanted où je disparais, je ne suis plus le chanteur principal, j’apparais juste sur les refrains. Avec Revenant, on fait une sorte de boucle et on finit sur Young, le retour à la jeunesse. Je voulais cet aspect cyclique. La langue utilisée tient plus du hasard. Je voulais commencer par du français et finir par du français. La place dans la Tracklist a été définie en fonction de ce qui se passait à l’intérieur de chaque morceau.

JF: Après avoir beaucoup écrit en anglais, avez-vous eu des difficultés pour écrire les textes en français ?

C: Je ne crois pas. J’étais content de le faire. C’est plus difficile pour moi d’écrire en anglais, c’est une langue que je pratique assez peu. Face à une langue étrangère je me sens toujours un peu novice. J’aime ça et aussi je me questionne notamment quand je dois chanter face à des anglo-saxons… c’est marrant. J’aime aussi l’idée de m’emparer de quelque chose de différent. C’est en même temps un autre niveau d’expression. Je pense cependant être plus fin quand j’écris en français (enfin je l’espère). Cependant au début j’étais inquiet de chanter en français, je me demandais si j’allais chanter avec ma voix anglaise, c’est pas la même chose. Ça, c’est plutôt à vous de me le dire. Ça ne vous a pas choqué ?

JF: Pas spécialement, non ! Question sur la pochette de l’album, on la regarde ? on a une impression d’y trouver comme une idée de mode d’emploi, était ce l’objectif ?

C: C’est venu après. C’est plus une idée de la personne qui a construit la pochette. Moi, j’avais l’idée de l’homme volant avec le pantalon, l’idée du cascadeur. C’est très impressionnant visuellement et dans la précision. On désirait la double face A et B, notamment sur le vinyle, on voulait l’idée de l’être double et Ludovic a soumis l’idée de la légende avec des explications techniques. J’étais d’accord et ça me rappelait des trucs d’enfant, des cadeaux ou des jouets à monter soi-même, ou le petit meuble… L’idée du petit mécano me plaisait vraiment et elle se poursuit à l’intérieur de la pochette. L’aspect graphique avec du vide, j’aimais bien, et aussi l’aspect assez aérien.

JF: Sur la pochette de cet album on peut remarquer le casque. En prolongeant ses couleurs sur le costume ça donne comme une impression d’abandon à relier au personnage de Cascadeur, on retrouve ça dans la vidéo avec ce personnage qui tombe donnant l’impression d’un sacrifice puis l’idée de renaissance, c’est ce que vous avez voulu montrer ?

C: C’est là l’idée de la chute. C’est quelque chose qui m’occupe beaucoup l’esprit. La chute humaine, la chute quand tu construits ton existence, les hésitations, ça tombe, ça remonte. C’est un peu l’histoire de l’humain. La chute peut aussi servir à délivrer quelque chose, peut être un corps céleste ou autre chose. C’est intéressant de penser à l’idée de la double existence : il faut chuter pour être.

JF: C’est quelque chose qui vous fait peur ?

C : Non ! C’est toujours l’interrogation autour de l’art, l’immortalité. La pensée que ma voix sera toujours sur ces disques. C’est ce que je vais léguer. Peut être que dans 10 ans on ne s’en rappellera plus. J’ai de toute façon un autre rapport à la disparition que celui que j’avais il y a quelques années. Pour moi c’est mon 4ème disque, c’est une petite trace, ma voix est là, mes mains bougent sur les touches. Il y a tout l’univers de l’invisibilité et du questionnement qui s’en suit. C’est assez chouette ! Ce que je fais aujourd’hui était inenvisageable plus tôt. J’ai vécu des choses qui m’ont amené là. J’ai commencé seul avec quelques copains. Aujourd’hui avec 1 titre, certains peuvent émerger en gérant bien les réseaux. Pour moi, c’est un autre parcours, plutôt à l’ancienne. Je n’ai pas sauté d’étapes et je ne voulais pas me brûler les ailes. On revient à la notion de chute libre et au rapport au temps. C’est peut-être ça une vie ? se jeter pour mieux être !

JF: Beaucoup d’artistes disent que quand ils faisaient un album ils n’écoutaient rien d’autre. C’est aussi votre cas ?

C : Depuis que c’est devenu mon activité principale j’écoute moins de disques ou de musiques. On a une approche de l’intérieur. J’ai senti ça ado quand je commençais la musique. Quand je l’écoutais je la décortiquais : la basse, la batterie… c’était horrible, je n’entendais plus le morceau. Maintenant ça va mieux. Même si j’écoute moins autre chose, j’entends des trucs qui m’interpellent et qui peuvent inconsciemment ou pas m’orienter. J’espère encore saisir ce qui se fait notamment autour de la voix. Pendant la réalisation de l’album il faut se concentrer et on travaille dessus des heures durant, en sortant on n’a pas forcément envie d’écouter encore de la musique. Après dans l’élaboration de l’album, on recommence à s’ouvrir à d’autres choses.

JF: Le désir de création musicale vous vient-il de votre adolescence ?

C : Je m’interroge. Je ne sais pas vraiment. Ça me semble loin… et la musique me semblait loin. Cette vie romanesque des musiciens m’a peut-être fait rêver. Mon parcours n’était pas uniquement musical. Je faisais d’autres choses en plus de mes études d’arts plastiques, peinture surtout. Déjà la notion de Cascadeur, l’être double. Officiellement je n’ai pas de diplôme de musique. Cependant j’avais 12-13 ans quand j’ai commencé à composer, j’ai encore les carnets. C’était pas folichon ! l’envie était là et l’aspect passionnel qu’on a quand on est ado et qu’on est à fond sur quelque chose. Aujourd’hui je mesure la chance que j’ai. C’est difficile mais ça reste un luxe. Je réponds à des interviews, je vis ma passion, c’est extrêmement enrichissant.

JF : Un artiste qui vous a influencé en musique ?

C : Il y en a beaucoup. Je citerai Radiohead qui sont un peu pour moi les Beatles des années 2000. C’est riche. C’est pour moi une musique populaire pointue. Ce n’est pas une musique « savante », elle est accessible. Il y a cependant quelques morceaux plus difficiles. On sent qu’ils s’interrogent, c’est profond. J’ai pas tout suivi mais ils ont amené beaucoup de musiciens à la création. Ils m’ont donné envie. De toutes façons j’aime bien aussi le lyrisme. Parfois ça peut être un peu pompeux, Muse , j’ai un peu de mal. J’aime le jazz (Bill Evans pour son esprit de synthèse et d’improvisation dans son jeu, Keith Jarret…) et la musique classique m’ont aussi formé. J’aime aussi connaître la biographie des musiciens, ça m’aide à mieux les comprendre. Je suis sensible à leurs parcours de vie. Je reviens sur la notion du regard. De voir les musiciens apportent une autre dimension à leur jeu. Je suis ému par le jeu prodigieux de M. Petrucciani que j’assimile aussi à un cascadeur. Cet homme se brisait dans sa musique et il continuait.

JF : On pense à Django Reinhardt qui après avoir perdu des doigts avait dû adapter sa façon de jouer. Ce sont des exemples extraordinaires.

C : En m’handicapant avec le casque qui me rend aveugle et sourd, j’ai voulu surmonter quelque part le handicap que je m’étais infligé, je ne suis pas sado-maso. Ce système rend mon travail plus difficile. En même temps, le casque m’aide.

JF : Ce casque vous rend-il plus légitime par rapport à votre succès ?

C : On ne me parle pas souvent de cet aspect. J’ai choisi de faire comme ça, je ne vais pas me plaindre. Plus le temps passe, plus j’évolue vers un casque plus léger, parfois j’enlève mon casque, ma cagoule, c’est plus confortable. Je vais continuer à le faire. Je multiplie les apparences au cours d’un concert. Il y a parfois des douleurs qui surviennent, je dois lutter et ça reste personnel. Les gens ne s’en rendent pas compte. Ça me préserve et ça me touche encore plus. C’est bizarre ! toujours la notion du double tranchant.

JF : Question spéciale… Pour vous qu’est-ce qu’un artiste ?

C : C’est difficile, il y a beaucoup de réponses possibles. C’est quelqu’un qui se rapproche du chercheur. C’est un titre que j’aimerais bien donner à un de mes albums. Je crois que si on est à l’intérieur de ce que l’on fait on a plaisir à creuser des trucs, des thématiques, des obsessions. Un artiste ? Y a-t-il vraiment une définition ? Un artiste c’est l’idée du cheminement, de la construction, des fausses routes. C’est ce qui me plaisait dans les études : chercher, aller voir. C’est comme une grande toile, les réseaux et par ramifications il y a des résonances et parfois des rapprochements s’opèrent, on cherche à comprendre. Un artiste, c’est un chercheur en mouvement, il ne faut pas être trop assis mais parfois il peut aussi tourner en rond.

Merci pour cette interview et on espère à bientôt pour votre prochain album !