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      Yoon Ga-Eun, réalisatrice sud-coréenne, une histoire d’enfance

      Yoon Ga-Eun est une réalisatrice méconnue en France. Elle fait partie de ces réalisateurs qui passent parfois inaperçus mais qui sont capables de créer des films magnifiques par leur originalité. Se servant des gros plans pour la plupart, elle aime bien nous montrer des détails de la vie à travers les yeux des enfants. Cette caméra subjective, ce point de vue propre à l’enfance, reste quand même très enfermé dans un cadre, mû par une volonté de montrer les limites. L’espace très restreint dans lequel évoluent les jeunes personnages principaux, nous révèle d’une façon très flagrante l’impuissance ressentie à cette époque de notre vie. Nous ne sommes pas maîtres de nos actes. Avec leurs yeux propres, ils voient sans filtre ce que les adultes ne voient plus.

      Yoon Ga-Eun nous raconte la découverte, les sentiments inavoués, incompréhensibles. L’espoir, l’utopie. L’envie d’un monde meilleur. Un monde qui, souvent, ne dépasse pas les murs du foyer ou de l’école.

      Voici l’analyse à travers ses deux films et l’un de ses courts-métrages, d’une réalisatrice pas comme les autres.

      Lors du 64e Festival international du film de Berlin et suite à son prix pour son court-métrage Sprout, la réalisatrice Yoon Ga-Eun déclare pour Limb Jae-un, reporter du Korea.net :

      « En 2010, je me suis inscrite à l’Université de Sogang. Ma spécialité était l’histoire et les sciences religieuses, mais j’ai rejoint un club de théâtre quand j’étais en première année. J’ai été impliquée dans l’art théâtral pendant longtemps. J’ai rejoint le club parce que le cinéma m’intéressait. J’aimais le drame. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai enseigné dans certains instituts privés pendant une courte période, mais je suis rapidement retourné au théâtre. J’ai été assistante à la mise en scène pendant deux ou trois ans pour une pièce dans laquelle un de mes élèves de terminale était metteur en scène. Il y avait des mécanismes du film que je pouvais comprendre parce que je faisais du théâtre. Si je n’avais rien fait au théâtre, je n’aurais pas compris les principes de base du cinéma. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si je n’avais pas fait de dramas. » (Source)

      Cette présentation de soi-même, nous oriente vers sa perspective, vers la mise en forme de ses films. Interview donnée en 2014, cette réponse se concrétise avec ces deux films The world of us et The house of us.

      Sprout

      Réalisatrice et Scénariste : Yoon Ga-Eun
      Date de sortie : 4 octobre 2013
      Durée : 20 minutes
      Avec Kim Soo An (Memories of the Sword, Train To Busan, The Battleship Island…)

      L’histoire, un voyage initiatique

      Court-métrage qui met en scène une petite fille de sept ans qui part toute seule acheter des germes de soja, pour la commémoration de son grand-père.

      Impressions

      La petite Bo-ri entend ses parents parler des germes de soja. « Grand-père aimait beaucoup ce soja germé, il les faut pour sa commémoration ». Toute minuscule, elle prend son petit porte-monnaie et part à la recherche du marché. Dans son chemin elle rencontre plusieurs personnes et parfois des situations qu’elle évite par intuition. Elle regarde la vie avec ses yeux pétillants, innocents, comme un enfant qui suivrait un papillon et qui oublierait son point de départ.

      Le spectre de Lady Vengeance flâne, mais… non, il va voir ailleurs. Nous ne sommes heureusement pas du tout dans cette voie. Il serait plus sage de détourner nos yeux vers le film exceptionnel de Abbas Kiarostami, « Où est la maison de mon ami ? » Où il est aussi question de traverser des dangers pour réussir un but précis. Ce sont en somme, des voyages initiatiques vécus par des enfants qui sortent de chez eux pour la première fois.

      La réalisatrice dira : « Quant à savoir pourquoi je voulais faire le film, après avoir terminé le film, j’ai pensé que les gens s’efforceraient tout le temps d’atteindre leur objectif, mais il y a des choses qu’ils ne peuvent pas atteindre, peu importe leurs efforts. Puis j’ai réalisé qu’il est significatif, en soi, de faire un pas en avant ». (Source)

      The world of us

      Réalisé et écrit par Yoon Ga-eun
      Cinématographie Min Jun-won, Kim Ji Hyun
      Date de sortie 14 février 2016 (Berlin), 16 juin 2016 (Corée du Sud)
      Durée 94 minutes
      Pays Corée du Sud

      Distribution
      Choi Soo-in
      Seol Hye-in
      Lee Seo-yeon

      L’histoire, un gros plan sur l’enfance

      Sun, une ado de 12 ans, est complètement ignorée par le reste de ses camarades. Pendant l’été, elle se lie d’amitié avec une autre petite fille de son âge mais, quand les cours recommencent, sa nouvelle copine prend la même attitude que les autres élèves de classe.

      Impressions

      Au cours des années 90, John Maybury, considéré comme l’un des meilleurs réalisateurs de vidéoclips de cette époque, réalise le clip de la version de Nothing Compares 2 U, chanté par Sinéad O’Connor. Mis à part quelques scènes dans le parc de Saint-Cloud à Paris, le clip nous montre seulement le visage de la chanteuse en gros plan. On voit la colère, la tristesse, la détresse… Il fallait oser tourner une vidéo de la sorte au risque de se tromper en toute beauté mais, cette idée, ce clip a été élu meilleur clip vidéo en 1990 lors des MTV Video Music Awards.

      The world of us démarre directement par les expressions faciales d’une petite fille. Les enfants jouent autour d’elle, personne ne la choisit pour jouer. Des premiers plans très encadrés, un peu comme une de ces fans qui filme un seul chanteur d’un groupe lors d’un concert. L’action se passe autour, mais les spectateurs ne la voient pas. La caméra est focalisée sur l’expression de la petite fille. Et chapeau. Parce qu’on voit toutes sortes d’émotions traverser le visage de cette très jeune actrice. Cela nous fait peut-être comprendre enfin le choix de Wong Kar-wai, dans In the Mood for Love, de se concentrer sur l’expression des acteurs.

      The world of us évoque encore les castes tacites de la Corée du Sud (sujet épineux et récurrent dont les Coréens ne semblent pas être prêts à se débarrasser). Il nous est donné – pour les amateurs du cinéma coréen – de voir très souvent des projections qui mettent en avant une jeunesse désenchantée, complètement paumée et à l’opposé des sacro saintes règles du pays, du confusionnisme. Cette jeunesse ne cherche qu’à échapper à la pression et devient une image absolument underground que le territoire se force de cacher. Mais ces jeunes étaient un jour des enfants. Très souvent, des enfants provenant de familles pauvres. Et on ne se mélange pas aux familles pauvres.

      Une production aussi captivante que le clip de John Maybury, avec Sinéad O’Connor. On regarde chaque détail, chaque réaction. On ne s’en lasse pas. Comme pour la chanteuse, la moindre émotion se reflète sur le visage limpide de Sun. Chaque expression nous parle, nous raconte comme une sorte de langue qui n’appartiendrait qu’à elle toute seule.

      The House of Us

      Réalisatrice et Scénariste : Yoon Ga-Eun
      Directeur de la photographie : Kim Ji-Hyun
      Date de sortie : 22 août 2019
      Durée : 92 minutes.
      Genre : Famille
      Langue : Coréen
      Pays : Corée du Sud

      Distribution

      Kim Na-Yeon
      Kim Si-A
      Joo Ye-Rim
      Ahn Ji-Ho
      Son Seok-Bae
      Kang Min-Jun
      Kim Han-Na
      Choi Jung-In
      Seol Hye-In
      Lee Ju-Won

      L’histoire, pas de petite maison dans la prairie à l’horizon

      Ha-na, une ado de 12 ans est témoin des continuelles disputes de ses parents. Elle propose un voyage en famille en croyant que de cette façon, les choses vont s’arranger. Elle rencontre Yoo-mi qui habite avec sa petite sœur et leur oncle toujours absent. Abandonnées de tous, livrées à leur sort, les trois petites filles se créent leur propre monde, leur propre maison.

      Impressions

      L’inconvénient de filmer seulement des gros plans c’est qu’au bout d’un moment, on a l’impression que les acteurs se promènent avec un genre de bulle carrée autour d’eux. Les limites de notre télévision deviennent une prison qui appuie, qui resserre cette sorte d’impuissance ressentie par les trois petites filles. Et cela donne une sensation de lourdeur. Surtout si les émotions les obligent à afficher la même expression tout le temps.

      The world of us nous immergeait pleinement grâce à son histoire gorgée d’air et d’oxygène. Il s’agit d’une situation très dure, certes. Le harcèlement, tacite ou physique, est terrible mais cette jeune actrice sait donner un côté presque transparent, comme  un certain envol, alors que dans The house of us, l’obsession de Ha-na devient l’obsession du film. Le premier film est fluide, les espaces le rendent encore plus puissant, comme les silences dans une mélodie (comme les balades dans le parc du clip de Sinéad O’Connor), alors qu’on pourrait comparer le deuxième film à un tassement de vertèbres. Pas de répit. Et cette magnifique découverte des autres court-métrages et de ce premier film se désagrège un tout petit peu. Malgré la puissance des émotions, on pourrait finir par être désenchantés.

      Le cinéma coréen n’est pas que violence extrême, des jeux extrêmes ou « tout à extrême ». C’est comme pour tous ceux qui pensent que tout le cinéma indien se résume à Bollywood. La Corée du Sud finance et privilégie les nouveaux réalisateurs mais, il faut encore leur permettre de traverser des frontières. Les films d’auteur sont-ils condamnés à faire du surplace ? Espérons qu’avec des réalisatrices comme Yoon Ga-Eun les choses vont changer et que tout doucement, ces autres films finiront par arriver dans l’Hexagone.

      Prix

      • 2017 53e Baeksang Arts Awards – Meilleur scénario (The World of Us)
      • 2017 8e KOFRA Film Awards – Meilleur film indépendant (The World of Us)
      • 2016 Zlín Film Festival – International Film Festival for Children – Compétition internationale de longs métrages pour enfants – The Golden Slipper (The World of Us)
      • 2016 Blue Dragon Film Awards – Meilleur nouveau réalisateur (The World of Us)
      • 2016 25e Buil Film Awards – Meilleur nouveau réalisateur (The World of Us)
      • Festival international du film de Berlin 2016 – Generation (The World of Us)
      • 2016 TIFF Kids International Film Festival – TIFF KIDS (The World of Us)
      • 2016 Udine Far East Film Festival – Section Compétition – CORÉE DU SUD (The World of Us)
      • 2016 Zlín Film Festival – International Film Festival for Children (2016) – Compétition internationale de longs métrages pour enfants – City of Zlín Award – pour le meilleur enfant acteur dans un long métrage pour enfants (The World of Us)
      • 2016 Toronto Korean Film Festival – Présentation de la soirée d’ouverture (The World of Us)
      • Festival international du film de Busan 2016 – Korean Cinema Today-Panorama (The World of Us)
      • 2016 Tokyo Filmex – Films de compétition (The World of Us)
      • 2016 International Film Festival of India – Focus pays – République de Corée (The World of Us)
      • Festival international du film de Shanghai 2016 – Panorama – Korean Films2 (The World of Us)
      • Festival international du court métrage de Busan 2014 : BISFF (Sprout)
      • 2014 Berlin International Film Festival – Generation – Crystal Bear du meilleur court métrage (Sprout)
      • 2014 Aspen Shortsfest – Compétition internationale (Sprout)
      • Festival international du court métrage de Busan 2014 : BISFF (Sprout)
      • 2014 SEOUL International Women’s Film Festival (2014) – Compétition asiatique de courts métrages et de vidéos (Sprout)
      • 2013 Prague Short Film Festival – Panorama (Invité)
      • 2013 Flickerfest International Short Film Festival – Section Compétition (Invité)
      • 2013 Festival international du film de Busan – Grand angle : Compétition de courts métrages coréens – Prix spécial Sonje (Sprout)

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