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      Critique de « Tezucomi » volume 1 chez Delcourt : hommage raffiné au père du Manga

      En 2018, à l’occasion des 90 ans de la naissance de d’Osamu Tezuka, est lancé au Japon le magazine Tezucomi dans lequel des auteurs du monde entier revisitent des oeuvres du célèbre mangaka. Riche de 18 volumes, le projet réservé originellement au Japon, arrive 3 ans plus tard en France. Les éditions Delcourt ont effet commencé depuis janvier 2021 à publier ces histoires hommages regroupées au sein de 3 recueils de 400 pages (le premier vient de sortir) intitulés  sobrement Tezucomi. Au travers de relectures des univers de Tezuka ou d’invention de chapitres spin-off, le lecteur découvre un recueil mélangeant hommage, réinterprétation et introduction à l’univers de Tezuka. Un exercice d’équilibriste parfaitement maîtrisé.

      Une anthologie astucieusement déguisée

      Pour le grand public français, le personnage d’Osamu Tezuka se résume souvent à la figure du génial inventeur d’Astro le petit robot. Dessiné entre 1952 et 1968 au Japon, le manga est en effet un succès éditorial dans l’archipel avant de devenir un phénomène culturel grâce à ses multiples adaptations télévisuelles. En France, c’est celle produite en 1980 et diffusée en 1986 dans le Club Dorothée qui va conquérir le public des plus jeunes. L’oeuvre de Tezuka est cependant beaucoup plus vaste (700 œuvres, 70 séries animées), très diversifiée dans ses thématiques (science-fiction, fantastique drame familial, thriller).

      Plusieurs questions reviennent alors souvent au sujet de Tezuka : comment entrer dans son œuvre ? chronologiquement, thématiquement ? Quelles sont les séries incontournables ? Tézucomi offre une manière astucieuse de répondre à  ces interrogations.  En effet, dans ce volume , 11 histoires permettent d’appréhender la diversité des thématiques qui ont nourri l’imaginaire de Tezuka. De la fantaisie (Dororo, Prime Rose), du merveilleux (princesse Saphir), du conte initiatique (le roi Léo), une chronique familiale (Ayako), des polars/thriller (MW, Black Jack), des récits sociaux (Midnight) ou une plongée dans la grande Histoire (l’histoire des 3 Adolf). Il n’y a pas d’ordre de lecture. Les chapitres sont indépendants et même certaines histoires (Dororo) ont le droit à deux visions différentes. Au gré des 400 pages, le lecteur découvre l’incroyable richesse du travail du mangaka.

      Le choix des histoires réussit en plus un habile mélange entre écrits célèbres et moins connus. Vous retrouverez  Dororo ou le Roi Léo mais pas Astro ni Métropolis, deux des plus célèbres sagas en France. A l’inverse, vous aurez la chance de lire des histoires beaucoup plus sombres (MW), plus intimes (Ayako). Chaque chapitre est d’ailleurs accompagné de suppléments très instructifs : des interviews avec les auteurs  ou des pages détaillant l’oeuvre d’origine. De quoi satisfaire les fins connaisseurs et les néophytes.

      Blacksad, La Sentaï School, Sillage, Monica et ses amis  réunis à la même table

      C’est le coup de force du concept de Tezucomi que d’avoir convié un aréopage de talents : Jean David Morvan, Florence Torta et Philippe Cardona, Juan Diaz Acanales, Mauricio de Sesousa. Leur liberté a été totale pour réaliser des remakes respectueux,  audacieux et assumés.

      On sent en effet dans chacune de ces pages l’admiration immense envers Tezuka. Celle-ci passe par le style du dessin (Princesse Saphir), les clins d’œil (la verticalité de la ville dans Dororo rappelant celle de Métropolis ; la figurine d’Astro le chapitre le Roi Léo), la reprise de scène culte (le roi Léo). La trame générale des histoires originales est respectée. L’esprit est toujours présent ainsi que la morale humaniste si chère à Tezuka.

      Mais chaque auteur se réapproprie ce matériau d’origine pour conduire l’histoire vers de nouveaux horizons. A ce titre, deux histoires sont exemplaires. La première réécriture de Dororo nous transporte dans un univers futuriste steampunk. Le « remake » d’Ayako choisit un ton plus adulte, charnel et dérangeant (au bon sens du terme). Deux choix forts qui transcendent l’histoire originelle et nous entraîne vers des thématiques très contemporaines.

      Cette liberté de ton se voit aussi dans la dimension graphique. Les chapitres dessinés par des mangaka  rendent chacun hommage à un style différent de manga actuel. Vous trouverez du photoréalisme (L’histoire des 3 Adolfs), du pur shonen (Prime Rose), du seinen plus qu’adulte (Ayako).

      Quant aux collaborations avec des dessinateurs non-mangaka (Comics ou Franco-Belge), elles produisent des métissages graphiques, narratifs et visuels originaux. Ainsi, Les Yeux de Pandora, reprise de MW par Victor Santos lorgne vers Franck Miller. Jean David Morvan et ScienceTronc connectent la narration occidentale avec l’imaginaire japonais.  Florence Torta et Philippe Cardona (créateur de la Sentai School) injectent toute l’énergie de leur dessin, mélange de références aux mondes du jeux vidéo et du manga, enrichi de traits d’humour décalés et fins. Cela aboutit à 11 histoires singulières, différentes toutes très intéressantes.

      Tezucomi et l’universalité de l’oeuvre de Tezuka

      Les auteurs, créateurs conviés sont belge, français, espagnol, brésilien, japonais bien sûr. Cette sélection souligne l’impact de Tezuka bien au-delà de l’archipel. Si l’on connaît bien son influence en France, ce volume nous apprend aussi la collaboration, complicité, qu’il a eu avec le grand dessinateur brésilien Mauricio de Sousa. Les interviews courtes, synthétiques enrichissent toute la démarche éditoriale de Delcourt. Cette anthologie (18 magazines au Japon) vient ainsi combler un vide auprès du grand public surtout dans une année où le festival de la Bande Dessinée d’Angoulême n’a pas lieu. Plus qu’un recueil, c’est une exposition livresque.

      Mais le projet Tezucomi va plus loin que l’exercice de style brillant. Certaines histoires sont en effet destinées à se poursuivre. Le Dororo Steampunk, la nouvelle mouture d’Ayako vont se décliner dans une série complète. Tezucomi nous en fait découvrir les premiers chapitres. Une très belle idée montrant comment ces histoires universelles dans l’espace, le sont aussi dans le temps comme nous le rappela le travail d’Urasawa sur Astro dans son extraordinaire série Pluto.

      Au final, il faut saluer et remercier les éditions Delcourt d’avoir décidé de publier en France cette anthologie magnifique. Il faut aussi reconnaître le judicieux choix de regrouper les magazines japonais en trois volumes de fort belle facture. Une seule attente : dévorer les volumes suivants avant de replonger dans l’œuvre de Tezuka.

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