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    Critique de Ayako volume 1 de Kubu Kurin : délicieusement dérangeante

    Ayako est la transposition du manga éponyme écrit par Osamu Tezuka entre 1973 et 1974. L’œuvre d’origine nous transporte dans le Japon transformé par l’Après-Guerre mais où les anciens démons s’agitent encore en coulisse. Le retour du jeune Jiro Tengé, ancien soldat blessé, dans son village natal va agiter de sombres secrets et permet à Tezuka de dénoncer les travers de la société japonaise. Pour son adaptation, Kubu Kurin reprend la trame principale en lui insufflant un souffle d’interdit et de modernité qui va certainement diviser.

    Arnaque et secrets de famille

    Dans cette version moderne, l’histoire nous emmène dans le Japon contemporain. La famille de Jinro, grands propriétaires terrains vit dans le village de Yodayama près de Tokyo. Le village est agité par les futurs travaux d’une autoroute et les promesses de substantiels profits.  Mais l’appétit des promoteurs est ralenti par les articles de Tadashi Eno, journaliste qui dénonce les petits arrangements derrière le projet. C’est à ce moment qu’intervient Jinro. A Tokyo, il agit pour le compte d’hommes de l’ombre, collectant des dettes, menaçant, intimidant les récalcitrants. Il est missionné dans son village natal pour convaincre ce journaliste de se taire.

    Cette histoire mafieuse va alors entrer en collision avec les secrets de sa famille. Sous couvert de son « métier » de photographe, Jinro retourne dans sa maison natale  pour découvrir une situation terrible. En effet, une nouvelle sœur vient d’intégrer la maison, Ayako. Mais cette fois-ci, elle n’est pas le fruit d’un énième adultère de son père avec une femme de ménage. Elle est la fille de son père et de la femme de Kazuma, le frère aîné de Jinro. Cette relation malsaine se poursuit au vu et au su de tous et toutes. Une loi du silence qui pousse Jinro à agir.

    Ayako : transposer et dépasser l’original

    A partir de cette trame respectant le canevas originel, Kubu Kirin construit son propre récit noir, variation audacieuse sur la lâcheté et la cruauté humaine. Son histoire accentue d’abord le discours féministe, anti-paternaliste de l’œuvre. La famille de Jinro est en effet hautement dysfonctionnelle. Au sommet, le père multiplie les aventures extra-conjugales, humilie son aîné, son épouse. Au centre, les fils sont tiraillés entre soumission et rébellion. En bas, les femmes demeurent des objets de désir, de rejet et de négociation. Toute l’intrigue familiale repose dès lors sur ce jeu de pouvoir contrôler par le père qui se permet tout car il peut faire ce qu’il veut de l’héritage. Intouchable, c’est sur ses deux filles illégitimes que s’abattent la rancœur, la lâcheté, la frustration des membres de la famille.

    Kubu Kirin nous livre également une sombre affaire de corruption dans laquelle Jinro a un rôle trouble. En effet, dans l’histoire d’origine il était un soldat utilisé par les américains pour de sales missions, un pur anti-héros. Tezuka en profitait pour critiquer l’emprise des E.U.A et le recyclage d’anciens agents de l’empire nippon. Kubu Kirin transforme Jinro  en petite main de la mafia/groupes politico-financier qui exécute sans remord ses contrats. L’auteur choisit ainsi de s’attaquer de front à l’un des maux de la société japonaise : la collusion entre politique, crime organisé et monde de l’entreprise. L’ensemble se fait sous le prisme ce personnage amoral, critique envers son père mais tout aussi dénué de scrupules.

    Ayako La beauté au service du malaise

    Graphiquement, le travail de Kubu Kirin est splendide. Son manga est en effet très lumineux porté par un soleil omniprésent. Tout baigne dans une chaleur estivale. Le village de Jinro incarne en plus le Japon ancestral. De petites maisons en bois, des champs verdoyants, des festivals. Une nature généreuse. L’écrin ainsi posé accentue le malaise créé par les révélations et la lâcheté des acteurs de ce drame.

    Les personnages sont également très beaux que ce soit au niveau du visage que des corps. La petite Ayako est très touchante : innocente, enjouée. Un ange jeté au centre de l’arène. La rédemption de notre anti-héros se niche dans sa fragilité.  Et tout fonctionne pour mettre le lecteur dans une position délicate. Le dessin prend le contre-pied systématique de l’action qu’il décrit. Vous croyez tenir entre les mains un gentil shonen et vous découvrez un seinen sans concession

    Ayako : un érotisme qui va diviser

    Un dernier point surprendra plus d’un lecteur : l’érotisme que dégagent certaines pages. En effet, le mangaka ne prend pas de pincette pour mettre en scène non seulement la lubricité du père mais l’atmosphère dérangeante de la famille. Les corps des femmes sont très sensuels, les poitrines généreuses, les regards langoureux. Le dessinateur nous offre également des moments « pantsu » (petites culottes), des quiproquos dans les douches, des références à la limite de l’inceste…

    Mais loin d’être des scènes totalement gratuites, ces moments accentuent la sensation de malaise et de pesanteur de l’ambiance générale. Est-ce une famille totalement décomplexée sur ces questions de corps ou est-ce une cellule familiale gangrenée par la moralité du père et les non-dits ? Une chose est certaine, ce n’est pas un manga à mettre entre n’importe quel main. D’autant plus que les changements de tonalité se font brutalement et que l’auteur se plaît à flirter avec le style plus adulte.

    Ayako mérite un coup d’œil averti. Le ton du récit, l’érotisme du dessin, servent un propos hautement sulfureux, dérangeant et fascinant. Ce premier volume est une entrée en matière convaincante qui risque néanmoins de déstabiliser plus d’un lecteur, d’une lectrice.

    +4

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