[Portrait] Un mois, une auteure : Marguerite Duras

[Portrait] Un mois, une auteure : Marguerite Duras

Vingt ans après son décès, Marguerite Duras est toujours intensément au goût du jour. La preuve : l’adaptation de La Douleur, par Emmanuel Finkiel est à découvrir en salle depuis le début de cette année 2018.

 

Deux Marguerite ont particulièrement marqué le monde littéraire au XXe siècle : Marguerite Yourcenar, en devenant la première femme élue membre de l’Académie française en 1980, et Marguerite Duras, par la diversité et la modernité de son œuvre.

C’est cette dernière que nous allons vous présenter.

 

Vie personnelleMarguerite Duras

Marguerite Donnadieu, de son vrai nom, est née le 4 avril 1914 à Gia Dinh, une ville de la banlieue Nord de Saïgon en Indochine française, de parents volontaires pour travailler dans la colonie de Cochinchine. Son père, Henri Donnadieu est directeur d’école à Saïgon, et sa mère, Marie Donnadieu-Legrand, est institutrice. A l’âge de 5 ans la jeune Marguerite vit toujours à Saïgon lorsque son père meurt. Deux ans plus tard, en 1923, sa mère s’installe avec ses trois enfants à Vinh Long, une ville située dans le delta du Mékong. Marguerite Donnadieu passe toute son enfance au Viet-Nam. En 1932, alors qu’elle vient d’obtenir son baccalauréat, elle quitte Saïgon et vient s’installer en France pour poursuivre ses études.

 

Les débuts

En 1936, elle obtient une licence en droit et elle rencontre un certain Robert Antelme qu’elle épousera en 1939. De cette union naît en 1942 un premier enfant malheureusement mort-né. Marguerite ne se remet jamais vraiment de cette disparition, et se met à l’écriture. Sous le pseudonyme de Marguerite Duras (le nom du village où se trouve la maison paternelle) sort alors son premier roman : Les Impudents aux éditions Plon. L’année suivante c’est chez Gallimard qu’elle fait paraître son deuxième ouvrage, La vie tranquille. Ces deux romans ne la feront malheureusement pas connaître du grand public, mais de toute façon en France, l’heure est grave. En 1944, alors que le pays est occupé, son mari Robert est arrêté et déporté à Dachau. Marguerite s’inscrit alors au PCF, la Parti Communiste Français, et mène un combat de longue haleine pour le sauver. A la libération, Robert Antelme revient dans un état critique, il rejoint son épouse dans son domicile parisien. Deux années à peine après la fin de la guerre, Marguerite Duras divorce et se remarie avec Dionys Mascolo, avec qui elle et Robert étaient entrés en résistance. Ils auront tous deux rapidement un enfant prénommé Jean.

 

Premiers écrits

C’est donc entre l’éducation de Jean, son fils en bas âge, et sa nouvelle histoire d’amour qu’elle écrit cette fresque inspirée de la situation qu’elle a connue jeune. En 1950, après avoir quitté le PCF, Marguerite Duras publie Un Barrage contre le Pacifique, une œuvre majeure commencée trois ans plus tôt. L’action se situe en Indochine française et met en place une mère et ses deux enfants, Joseph et Suzanne, vivants dans une plantation peu rentable et tentant de survivre de trafics divers. Ce roman a d’ailleurs été adapté en film en 2008 par Rithy Panh. 

Bande-annonce Un Barrage contre le Pacifique

 

Puis en 1952, toujours aux éditions Gallimard, elle publie Le Marin de Gibraltar qui met en scène un homme qui, pour changer sa vie, s’engage sur un bateau. Sur ce bateau, il y a une femme qui court le monde à la recherche du marin de Gibraltar qu’elle a aimé et qui a disparu. Comme souvent dans les romans de Duras, la relation humaine est centrale et permet de canaliser les émotions.
Le Square paraît en 1955, il s’agit d’un récit à la fois court, fort et tendre. Il retrace le dialogue qui s’engage entre deux personnages qui ne se connaissaient pas avant le début du livre : un voyageur de commerce solitaire, qui ne se projette pas dans l’avenir et aspire au repos, et une jeune fille qui exerce le métier de bonne à tout faire, qui espère un futur meilleur. Il ne s’agit à vrai dire que d’un dialogue : Marguerite Duras ôte toute narration à son récit. Elle commence d’ailleurs à cette époque à collaborer avec Gérard Jarlot (vers 1957) pour de nombreuses adaptations théâtrales ou cinématographiques.

« Les gens supportent mal le bonheur. Ils le désirent, bien sûr, mais dès qu’ils l’ont, ils s’y rongent à rêver d’autre chose. »

Le Square, 1955

 

Le succès et la reconnaissance

En parallèle, sa vie personnelle est bousculée par deux évènements majeurs : elle se sépare de son second mari et sa mère décède.
Poursuivant malgré tout son œuvre littéraire, Marguerite Duras publie en 1958 Moderato Cantabile aux Éditions de Minuit. Ce roman, au titre mélodieux, révèle le pouvoir de suggestion propre à l’écriture de Duras. Il sera adapté à l’écran deux ans plus tard par Peter Brook avec Jeanne Moreau et Jean-Paul Belmondo.
Ses droits d’auteure commencent à lui apporter une certaine aisance, ce qui lui permet d’emménager dans une maison individuelle à Neauphle-le-Château. Lancée dans le cinéma, elle signe les dialogues d’Hiroshima mon amour, d’Alain Resnais, qui raconte l’histoire d’amour que va vivre une jeune femme française, actrice, et un japonais, architecte, qui se rencontrent pour les besoins du tournage d’un film sur Hiroshima et les dégâts qu’ont engendré les explosions de la bombe nucléaire. Au fil de leur relation, le livre dérive de l’évocation de ces dégâts par le japonais vers le calvaire qu’a vécu la femme lors de la libération, alors qu’elle vivait une relation d’amour avec un soldat allemand. Tondue, rejetée, elle devra fuir sa famille et sa ville pour s’ancrer dans l’anonymat de Paris. C’est ici que l’artiste engagée entre en scène.

« Je te rencontre. Je me souviens de toi. Cette ville était faite à la taille de l’amour. Tu étais fait à la taille de mon corps même. Qui es-tu ? Tu me tues. J’avais faim. Faim d’infidélités, d’adultères, de mensonges et de mourir. Depuis toujours. Je me doutais bien qu’un jour tu me tomberais dessus. Je t’attendais dans une impatience sans borne, calme. Dévore-moi. Déforme-moi à ton image afin qu’aucun autre, après toi, ne comprenne plus du tout le pourquoi de tant de désir. Nous allons rester seuls, mon amour. La nuit ne va pas finir. Le jour ne se lèvera plus sur personne. Jamais. Jamais plus. Enfin. Tu me tues. Tu me fais du bien. »

Hiroshima mon amour, 1960

Bande-annonce Hiroshima mon amour

 

Marguerite Duras

Cette multiplication des activités fait reconnaître Marguerite Duras au niveau national. De 1960 à 1967 elle est membre du jury Médicis. Politiquement marquée à gauche malgré l’abandon de sa carte de membre du PCF, elle milite activement contre la guerre d’Algérie, dont la signature du Manifeste des 121, une pétition sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, est le fait le plus marquant. Parmi ses 47 livres, on relèvera L’Amant, publié aux Éditions de Minuit en 1984 et vainqueur la même année du prestigieux Prix Goncourt, traduit dans plus de 35 pays et vendu à plus de 2 millions d’exemplaires ; ou encore La Douleur, que l’on évoquait plus tôt, des cahiers intimes retrouvés dans les années 80 où l’auteure avait noté ses réactions pendant la guerre, la résistance, et la tentative de libération de Robert Antelme. Son dernier ouvrage date de 1993, il s’agit d’un essai intitulé Ecrire dans lequel elle se confronte à ses pires difficultés dans l’écriture, et trois ans plus tard, elle s’éteint à l’âge de 82 ans. En 2011, elle fait son entrée en Pléiade.

« La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot « écrit » ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d’une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte. »

La Douleur, 1985

 

Marguerite DurasLe style Durassien

Il faut avant tout préciser que Marguerite Duras est en quête d’écriture. L’écriture est pour elle un moyen de lutter contre l’oubli. Ses thématiques sont très modernes et en même temps, très communes aux écrits dits « classiques » puisqu’il s’agit de la famille et du couple. Elle a commencé par le roman, puis elle a été dramaturge et cinéaste ; sans oublier le journalisme et les essais. Il y a tout de même une cohérence dans ses écrits. Lorsqu’elle revient vers le roman après le cinéma, son style est enrichi de pratiques ou d’un mode d’écriture qui garde le souvenir du cinéma. Un style qui, par ailleurs, est totalement indéfinissable. Que ce soit par sa capacité de déstructuration de la phrase, ses dialogues très secs, bruts, par une phrase très cumulative, ou encore des phrases très émiettées, peu structurées dont L’Amant donne une illustration. 

« L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai, il n’y avait personne. »

L’Amant, 1984

 

 

Bien des auteures ont marqué le siècle, mais Marguerite Duras, aussi controversée soit-elle, restera dans la mémoire collective par son engagement et par la diversité de ses oeuvres. Son œuvre est également un témoignage très humain de l’histoire de son temps, et sa plume, très singulière, offre à l’écriture une certaine oralité moderne. Les divers chapitres de sa vie, d’écrivaine à cinéaste, ont su faire évoluer son style, notamment dans les dialogues, qui permettent au lecteur de réellement prendre part au récit. Vers quel Duras vous orienterez-vous pour votre prochaine lecture?

 

 

Sources :

  1. https://www.marguerite-duras.com/Biographie.php
  2. https://www.marguerite-duras.com

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