J’ai quelque chose à hennir : à mort le solo !

J’ai quelque chose à hennir : à mort le solo !

Décembre 2017, Bethesda faisait une vidéo avec en guest-star, une porte-parole emblématique : Lynda Carter. L’éditeur à la renommée internationale se fait le protecteur des jeux solo à l’heure où le multijoueur envahit nos écrans et dégouline comme une marée noire qu’on ne saurait enrayer. Le solo est-il vraiment en voie de disparition et pourquoi ? Après une brève consultation sur la liste de l’IUCSP (Union International for Conservation of Single-Player), une réflexion s’impose. C’est donc à la mémoire du solo que nous dédions cette rubrique nécrologique J’ai quelque chose à hennir : à mort le solo, avec toujours autant de mauvaise foi chevaline et de malhonnêteté humaine.

Solo : quand c’est long, c’est con

Mylène Farmer le chantait si bien « Du temps, du temps, Du temps Il te faut du temps, Du temps, du temps, non non non » et au XXIème siècle, qui en a vraiment ? Déjà pas Patrick, père de deux mioches larmoyants, ni Joanna jeune ménagère émérite partagée entre les Anges de la Tv réalité et son shopping virtuel, ni Kévin le petit boutonneux qui a tellement mais tellement de cours à réviser ! Nos acharnés du travail terminent leur journée sur les rotules, épuisés par la connerie de la vie et celle des gens aussi. Alors lorsqu’ils farfouillent leur bibliothèque de jeux réelle ou virtuelle, ils sont tiraillés par le choix : « Pas celui-là, je ne sais plus où j’en suis », « Hum celui-ci non plus, il est encore sous blister, j’étais tellement hypé par les pubs que je l’ai pris day one, mais je n’aurai pas le temps de le faire avant deux mois », « Toi, j’aime bien ta jaquette mais pas du tout ton genre de jeu », « ceux-là, je ne sais même pas ce que c’est… il y avait un bundle à 5 euros, ça faisait cool pour gonfler ma bibliothèque de jeux »… Puis enfin, vient la révélation tant attendue, elle est digne du soleil qui se pointe entre 5 tempêtes et 7j/7 de pluie. Une jaquette alléchante, une galette chatoyante : c’est le dernier RPG à la mode. Il est 21h, le chrono est enclenché, il ne faudra pas dépasser 0h30. Patrick a une longue journée demain et comme tous les héros, il se lève tôt ! Cinématique, premières excitations et premières décisions : quelle gueule je vais pouvoir faire à mon perso ? Patrick est un manche, dès qu’il tente de modifier les paramètres, son avatar ressemble à Johnny Hallyday botoxé avec une coupe à la Donald Trump et un corps biologiquement inconcevable. Je me joins à sa détresse, ce sont des aliens qui conçoivent le créateur de personnage, ce n’est pas possible autrement. 23h, Patrick a enfin un héros qui pourrait prétendre à Mister cassoulet à défaut de Mister Univers. C’est un bon début. L’excitation remonte, l’angoisse du chrono aussi. D’épiques aventures s’annoncent puis soudain… le héros de Patrick rencontre un PNJ, que nous appellerons Cul-terreux pas doué, et il a besoin de vous. Votre mission si vous l’acceptez, c’est de récupérer 6 poules qui se sont faites la malle. C’est bien connu, les poules sont championnes du monde d’évasion, David Copperfield n’a qu’à bien se tenir. Après cette quête frustrante, l’envie de se faire un KFC devient réelle. Mais hélas pour notre bougre de Patrick, il est temps d’aller se pieuter !

Monster hunter solo jqq
Félicitations ! un monstre a été créé !

 

Nouvelle journée : métro, boulot, dodo. Enfin la devise pour Patrick serait plutôt : couches, périph saturé, boulot chiant. En plus, c’est un soir exceptionnel, Patrick sort. Il saute dans sa Cactus mobile pour rejoindre son ami Steve… que nous appellerons Stevette pour éviter une horde de féministes enragées. Stevette a une chevelure de rêve, parce qu’elle le vaut bien, elle est plantureuse et surtout, surtout, c’est une experte des jeux multijoueur. Les MOBA, les MMOFPS, les MEUPORG et tous les sigles à rallonge n’ont aucun secret pour elle. Sur sa plaque ID de joueuse, on pourrait écrire « le multi, c’est sa vie ». En face, Patrick, lui, c’est un vieux de la vieille, il aime les jeux solo, la bonne vieille coopération à la vue Bender dite rectangulaire et de temps à autre il se laisse aller à jouer en ligne avec les copains.  

– Alors, tu as commencé ton jeu ?

– Ben, j’ai lancé, j’ai créé mon perso et puis… j’ai récupéré des poules

– Et c’est tout ?

– Il faut pas croire ça prend du temps de ressembler à quelque chose !

– C’est pour ça que je délaisse les jeux solo, avec mes 1200h sur LoL, mes 500h sur Overwatch et mes 300h sur PUBG, j’ai vraiment pas le temps pour suivre une histoire de 100h. Merde quoi, il y en a marre de ces jeux qui pensent qu’on est tous des chômeurs sans amis.

Stevette soulève un point essentiel, jouer 100h seul, c’est être un nolife, jouer 300h à deux ou à trois, c’est être un cyberconnecté ultra fashion tendance. Grâce à cette conversation de comptoir, vous avez économisé une séance chez le psy ! Heureusement que The Order pense à vous, 7h de moustaches, dont 5 de cinématique : deux soirées et c’est bouclé. De nos jours, qui payerait un jeu 70 euros day one pour se coltiner 100h de jeu solo ? Des fous, des percés du bulbe et des low munster race de la connexion, indubitablement. 

Bordel Chesnel : nous n’avons pas les mêmes heures

 

A un on s’ennuie, à deux on s’extasie

A l’heure du tout connecté, vivre sans internet et sans abonnement console, c’est comme courir tout nu dans une école primaire. Impensable ! On se vante aisément d’un débit de 1GO, de télécharger 50Go en 1heure mais rarement de ne pas avoir le PS+, le Xbox Live ou tout simplement une box internet. Consoleux et PCistes, vous voilà unis par les liens sacrés du online. C’est beau l’amour, surtout l’amour vache. Revenons à Patrick et Stevette. Dans un élan d’extrême bonté, Stevette propose une session de jeu à son ami. Chouette, en voilà une bonne idée. Et si on se faisait du GTA V ? Ah bah nan, impossible d’y jouer dans la même pièce comme un San Andreas, peut-être un peu de Halo 5 alors ? Mauvaise pioche, plus de coop locale… Et pourquoi pas un peu de Red Dead Redemption ? Stevette a bien envie de montrer à Patrick ce qu’est les multi dit « Battle royal ». Au diable la soirée pizza, les bières et les rigolades dans le salon. Patrick refait le chemin arrière, une heure de route sous la neige, il allume à la hâte son PC et mange en deux-deux une boite de petits pois particulièrement immonde. Casque sur les oreilles, micro devant le tarin pour éviter les bruits de respiration intempestifs, Patrick rejoint Stevette sur un canal privé « Tu vas voir, c’est super méga cool de jouer à plusieurs, au moins, on ne s’ennuie jamais »

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Non, rien de rien / Non, je ne foutrai plus rien

 

C’est sur cette promesse de soirée endiablée que notre quarantenaire à la vie trépidante découvre le battle royal. Les premières parties sont un hymne à la découverte, les sens sont en ébullition, le plaisir à son paroxysme. Les parties s’enchainent et les morts défilent, les temps de chargement aussi. Au bout d’une heure de jeu, Patrick bâille aux corneilles, c’est bien beau tout cela, mais… finalement on fait toujours la même chose songe-t-il. Stevette flaire l’ennui comme un chien des stups autour d’un dealer.  Pour remotiver Patrick et lui prouver que c’est une vue de l’esprit, chevelure de rêve les fait switcher sur le FPS de son cœur. « ça va pulser, je fais venir Joe et Averell, on va faire du match à mort par équipe ». Patrick n’est qu’à demi convaincu, il a la sensation d’être le Rantanplan de l’histoire mais bonne poire, il se laisse œuvrer. Après tout, sa maman lui a toujours dit de tester avant de critiquer. La partie commence, le noob quarantenaire devient la cible facile. Notre lapin blanc est trahi par son immaculée moumoute, on ne dupe pas une bande de loups aux aguets. Deux minutes plus tard, Patrick est hors-jeu, Joe beugle dans le micro, Averell… Averell quoi et Stevette tente de ne pas perdre la face. C’est tellement amusant d’attendre qu’une partie de 15 minutes se termine et en prime de se faire engueuler comme du poisson pourri. 1h30 plus tard, après 10 morts, x jurons et beaucoup de frustration, Patrick se dit qu’il serait mieux à chasser des poules, au moins elles n’auraient pas l’idée de camper avec un sniper. Stevette, telle la Jeanne d’Arc du multi, repart à la charge et prêche pour sa paroisse :

« Franchement, c’est tellement fun à plusieurs … ça me parait inimaginable en 2018 que des jeux puissent être solo sans proposer de multi. Je joue avec les autres, pas pour être repliée sur moi ». Stevette a raison, les activités solo, c’est pour les nazes. Vivement la lecture à quatre, la sieste en groupe, les bains en car… Parce que c’est bien connu, tous les loisirs et plaisirs de la vie doivent se faire à plusieurs. Ne dit-on pas la qualité prime sur la quantité ? Ce ne sont sans doute pas les supporters de foot qui désapprouveront.

L’IA, le cancer du challenge

Patrick sait que la soirée touche à sa fin, avec elle, les chimères d’une expérience de jeu hors normes s’envolent et s’écrasent contre l’écran. Il n’a rien contre une séance de multi de temps en temps, c’est comme l’alcool, c’est bon pour la santé tant qu’on en abuse pas. Mais ce soir, c’est le début d’un coma éthylique ! Patrick remercie tout le monde, il est temps de faire un remake de 20000 lieues sous la couette.  Dans les méandres du sommeil, les cauchemars s’agitent à grands coups de poules géantes snipeuses. Patrick dormira mal ce soir-là et comme toutes les études le montrent, ce sont les jeux vidéo les fautifs. D’ailleurs, ils sont aussi responsables du chômage, de la criminalité et de la pauvreté. On ne sous-estime pas le pouvoir nocif des pixels.

Les jeux rendent violent, la chasse rend prévenant !

 

Après une nouvelle journée de travail que nous pourrions habilement nommer « On prend la même et on recommence », Patrick troque sa casquette de travailleur plus ou moins productif pour celle du mâle viril s’occupant de sa progéniture. Cette passionnante scène du règne animal sera vite éludée pour ce qui nous intéresse le plus : les jeux vidéo. Qui plus est, cette chronique n’a pas vocation à nourrir les documentaires ARTE. Patrick rejoint Stevette sur Discord, il faut vivre avec son temps, au diable les désuets Skype, TS et mumble. D’ailleurs chapeau, inventer une application de communication qui prône la dispute et la dissension, il fallait oser. Remarque, un illustre chef de produit marketing a dit un jour « Plus on les prend pour des cons, plus ils aiment ». Apple approuve, nous un peu moins. Chacun est sur son jeu de prédilection et très vite le débat revient sur la nécessité d’avoir du multi. Patrick bougonne, qu’on le laisse récolter ses 15 Œil du vide, une plante au nom épique, qui l’est beaucoup moins quand on est en face d’elle. Stevette n’en démord pas : « façon, l’IA ennemie dans les jeux, elle est toujours stupide et on n’a aucun mérite à la vaincre. Se surpasser, c’est possible que contre d’autres joueurs ». Avant de parler d’IA ennemie, prenons un instant pour nous recueillir sur l’IA alliée. A cet instant précis, toutes nos pensées vont aux joueurs de Resident Evil 5.  Jouer à deux en coopération, c’est se simplifier la vie. Jouer seul, c’est être maso. L’IA écervelée requiert ingéniosité, réflexe et résistance face à la souffrance. Sheva a un peu trop tendance à confondre herbe de soin et Cannabis. Si bien que le jour où vous aurez véritablement besoin d’être soignés, votre inventaire sera vide. C’est à se demander si votre coéquipière virtuelle ne serait pas l’incarnation du dieu de la destruction Shiva, à une voyelle, le doute est permis.

Mange ma pomme et meurs dans d’atroces attentes !

 

Patrick contredit les arguments fallacieux de son amie Stevette : « C’est une question de sélection de paramètres. Si on veut des jeux durs, il faut arrêter de jouer en facile avec l’assistance. Et il y a des Die and Retry ! ». Stevette désapprouve, jouer contre l’IA, c’est être un manche et puis, les jeux durs hypés, c’est pour se donner un genre. C’est bien connu, DMC, Dark Souls, Bayonetta sont pour ceux qui ont quelque chose à compenser. De toute façon, il n’y a aucun mérite puisqu’on peut toujours berner l’IA, ce qui n’est pas le cas d’un humain. L’IA est tellement débile qu’elle ne peut pas cheater, jouer avec sa connexion pourrie pour être en god mod, farmer les lieux de spawn, utiliser des bots pour s’avantager et tricher au sens large. Les 1,5 millions de Chinois bannis sur PUBG ne pourront pas dire le contraire. D’ailleurs, pour élever la difficulté vidéoludique au rang de maître, rien de tel que de tirer en boucle sur des gamins de 12 ans qui découvrent les FPS !

Tu devrais fumer mon herbe, ça ira beaucoup mieux !

 

Cette conversation, aussi stérile qu’un champ Monsanto, amène la sulfureuse question du dépassement de soi. Le joueur d’un jeu multi est par définition en compétition avec les autres, le joueur solo est en concurrence avec lui-même. Finalement qui a le plus de mérite ? L’homme qui se bat depuis la nuit des temps contre ses semblables (et quotidiennement aussi) ou l’homme qui défie son futur, le robot ? Quand Patrick croise l’épée contre le boss Le Seigneur des impénétrables ténèbres, écorcheur des abysses et des tréfonds, et qu’il le terrasse après 10 essais, 2 soirées et 6L de café, le plaisir de la réussite est immense. Ce n’est pas le regard de l’IA qu’il recherche, ni s’élever au-dessus de l’autre. C’est la satisfaction personnelle d’accomplir un cheminement qui comporte un début, des péripéties, une fin. Oui, vous savez, ce truc bizarre relativement inutile qui se nomme une Histoire. Et dans cette Histoire, Patrick et son avatar évoluent intellectuellement et émotionnellement. Il y en a qui prendra aussi en réputation et puissance alors que l’autre prendra en cholestérol, mais ceci ne nous regarde pas. Peut-être que les jeux solo auront disparu dans un siècle, il y a de grande chance que moi aussi… En attendant, l’abondance de jeux multi ne doit pas devenir un monopole. Solo et multi sont deux facettes d’une même pièce, ils sont donc complémentaires, vous imaginez l’air bien con qu’on aurait avec une monnaie sans chiffre ?  

Oui, le solo, c’est la vie !

 

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